MasukChapitre 2
Isolde
Un an plus tôt.
La chambre d'hôpital sent l'antiseptique et les fleurs fanées, un bouquet de lys oublié sur le rebord de la fenêtre, dont les pétales translucides se recroquevillent en cornets brunis. La lumière est grise, une lumière de février qui filtre à travers les stores vénitiens et dessine des zébrures sur le linoléum. Quelque part dans le couloir, un chariot grince, une infirmière rit, une sonnerie retentit, et tous ces bruits me parviennent à travers une épaisseur de coton, étouffés, lointains, irréels.
L'homme en face de moi pose un stylo sur la table.
C'est un notaire, un petit homme chauve aux lunettes cerclées d'écaille, au costume trop large, aux doigts tachés d'encre. Il a étalé les documents devant lui avec une précision maniaque, des pages et des pages de papier épais, couvertes de caractères serrés, de clauses et de sous-clauses, de paraphes et de tampons. Il ne me regarde pas. Depuis une heure qu'il est là, il n'a pas croisé mon regard une seule fois.
— Il ne manque plus que votre signature, madame Draven. En bas de chaque page, et sur la dernière, la formule de consentement mutuel.
Sa voix est neutre, professionnelle, dénuée de toute émotion. Je voudrais le haïr pour cette indifférence, mais je n'en ai plus la force. Je n'ai plus de haine, plus de colère, plus rien. Je suis une coquille vide assise sur une chaise en plastique dans une chambre d'hôpital, avec l'odeur de la maladie dans les narines et le bruit d'un respirateur qui pulse derrière une porte close.
Mes yeux sont rouges. Je le sais parce que je les sens, cette brûlure sèche sous les paupières, cette sensation de sable fin qui crisse à chaque battement de cils. J'ai pleuré toute la nuit, et l'aube m'a trouvée vidée, les joues marbrées de sel, la gorge à vif. Je n'ai plus de larmes. Je n'ai plus que ce vide, ce grand vide blanc qui s'est ouvert dans ma poitrine et qui avale tout, les sons, les couleurs, les souvenirs.
Le notaire pousse le stylo vers moi. Un Montblanc noir, lourd, froid entre mes doigts. Je le tiens comme on tient une arme, ou un couteau, ou tout ce qui peut trancher une vie en deux. L'encre est bleue. Bleu nuit. La couleur des yeux de Kaelor quand il me regardait autrefois, avant que tout ne s'effondre.
Je signe.
La plume crisse sur le papier, et chaque page est une déchirure, chaque paraphe une amputation. Je ne lis pas ce que je signe. À quoi bon ? Les mots dansent devant mes yeux, se brouillent, se confondent, et je n'ai pas besoin de les comprendre pour savoir ce qu'ils disent. Ils disent que c'est fini. Ils disent que l'amour ne suffit pas. Ils disent que les promesses sont des mots creux que le vent emporte, et que les alliances se brisent plus facilement que les cœurs.
Quand j'atteins la dernière page, ma main tremble. Une goutte d'encre coule du stylo, une larme noire sur le blanc du papier. Le notaire toussote, gêné, et je repose le stylo sur la table avec un bruit mat.
— C'est terminé, dis-je d'une voix que je ne reconnais pas, une voix de vieille femme, une voix d'outre-tombe.
— Je vous remercie, madame. Les documents seront transmis au tribunal dans la journée. Je vous souhaite…
Il s'interrompt, cherche une formule, ne la trouve pas. Que souhaite-t-on à une femme qui vient de divorcer dans une chambre d'hôpital ? Bonne chance ? Bon courage ? Il renonce, rassemble ses papiers, les glisse dans sa mallette en cuir éraflé, et quitte la pièce sans un mot de plus.
La porte se referme avec un déclic étouffé.
Je reste seule dans le silence, les yeux fixés sur le bouquet de lys fanés. Le respirateur pulse derrière la cloison, inlassable, mécanique, et ce bruit est le seul qui me relie encore au monde. Je ne pleure pas. Je ne peux plus pleurer. Je reste là, immobile, les mains posées sur mes genoux, et je sens quelque chose qui meurt en moi, quelque chose de fondamental, d'essentiel, quelque chose qui ne repoussera jamais.
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Un an plus tard.
La valse s'éteint, les applaudissements crépitent, et je reviens à moi avec la brusquerie d'une noyade. Le palais Grimaldi pulse autour de moi, or et cristal, musique et lumière, et pourtant je suis restée une seconde suspendue dans cette chambre d'hôpital, dans ce passé qui ne cicatrise pas.
Je lève les yeux vers la mezzanine. Kaelor n'est plus seul. Un homme se tient près de lui, un jeune homme au visage anguleux, vêtu d'un costume gris anthracite, une tablette à la main. C'est Viktor, son assistant personnel, un garçon que j'ai connu à peine sorti de l'université et qui est devenu en trois ans l'ombre de mon ex-mari, son bras droit, son exécuteur des basses œuvres. Il est pâle, le front légèrement incliné, et il écoute Kaelor avec une déférence absolue.
Kaelor parle sans le regarder. Ses lèvres bougent à peine, ses yeux ne quittent pas la foule, ne me quittent pas, moi. Il tient toujours son verre de whisky, dont il n'a pas bu une gorgée, et ses doigts caressent distraitement le cristal taillé avec une précision de chirurgien.
— Tu ne la quittes pas des yeux.
Sa voix est basse, un murmure qui ne porte pas au-delà de Viktor. Mais je l'entends. Je l'entends comme s'il parlait à mon oreille, comme si les années passées à ses côtés m'avaient accordée à la fréquence de son timbre, à cette tessiture grave et impérieuse qui ne ressemble à aucune autre.
— Je veux savoir où elle va, à qui elle parle, ce qu'elle boit, ce qu'elle mange. Je veux connaître le nom de chaque homme qui pose la main sur elle. Tu me comprends ?
Viktor hoche la tête, et son regard dérive vers moi, un regard bref, presque furtif, chargé d'une gêne qu'il ne cherche pas à dissimuler. Il m'a toujours appréciée, je crois. Autant qu'on puisse apprécier la femme de son employeur quand on est payé pour être loyal.
— Bien, dit Kaelor.
Il lève enfin son verre, en boit une gorgée minuscule, et ses yeux d'obsidienne se plissent imperceptiblement. Il m'a vue le regarder. Il sait que je sais. Et cela ne le dérange pas, au contraire, cela semble l'amuser, cette ombre de sourire qui flotte sur ses lèvres, cette certitude tranquille qu'il affiche comme on porte une couronne.
Je détourne les yeux la première. Mon cœur bat trop vite, ma paume est moite autour du pied de ma coupe vide. Je cherche un serveur des yeux, n'importe quoi pour m'occuper les mains, et c'est à ce moment-là qu'une voix jeune et enthousiaste s'élève dans mon dos.
— Mademoiselle Vespera ? Je n'ose pas croire que c'est vraiment vous.
Je me retourne. Un homme me sourit, un Italien aux boucles brunes et aux yeux noisette, la peau hâlée, la dentition éclatante. Il est beau, d'une beauté solaire et juvénile qui contraste avec l'austérité du lieu. Sa veste est mal ajustée, son nœud papillon légèrement de travers, et il me regarde avec une admiration si peu dissimulée que c'en est presque touchant.
Matteo Barzini. L'héritier des chantiers navals Barzini, vingt-huit ans, une fortune encore neuve, une réputation intacte. Je l'ai croisé à une régate, l'été dernier, et il m'avait envoyé des fleurs pendant une semaine. Je n'avais pas répondu.
— Matteo, dis-je en inclinant la tête. Quelle surprise.
— La surprise est pour moi, croyez-moi. Je ne savais pas que vous fréquentiez ce genre d'événements.
— Je ne les fréquente pas. J'y suis contrainte.
Il rit, un rire franc, un peu trop fort, et je sens le regard de Kaelor peser sur nous comme une enclume. Matteo ne remarque rien. Il me parle, il me complimente sur ma robe, il me raconte une anecdote sur la traversée en yacht qui l'a mené jusqu'ici, et je l'écoute d'une oreille distraite en hochant la tête aux bons moments, en esquissant des sourires qui n'atteignent pas mes yeux.
Derrière lui, Viktor a disparu. Mais l'ombre de Kaelor s'étend sur la salle comme un nuage d'orage, et je sais, avec une certitude qui me glace, que cette soirée ne s'achèvera pas sans que l'orage éclate.
Chapitre 57 – IsoldeLe téléphone vibre dans ma poche alors que nous traversons la forêt, loin de la villa en ruine, loin des flammes qui continuent de dévorer ce qui fut notre maison, notre refuge, notre prison peut-être, et je m'arrête sous un pin, le dos contre l'écorce rugueuse, l'ombre des branches qui danse sur mon visage comme une caresse incertaine. Kaelor est à quelques mètres, occupé à appeler son assistant, à donner des ordres, à organiser notre exfiltration, à faire en sorte que nous soyons en sécurité avant que Viktor ne puisse frapper à nouveau, et je profite de ce moment de solitude pour répondre, pour voir qui me contacte à cette heure, dans ce chaos, dans cette fuite qui n'en finit pas.— Allô ? dis-je, ma voix encore rauque de fumée, encore tremblante du dan
Chapitre 56KaelorL'incendie est encore fumant derrière nous quand j'emmène Isolde dans la résidence secrète, une petite maison de pierre perchée dans les collines, loin de tout, loin de tous, loin des flammes qui ont dévoré la villa, loin des caméras, des journalistes, des mensonges, des trahisons, de tout ce qui nous a séparés, détruits, perdus. La route est étroite, sinueuse, bordée de pins et de chênes-lièges dont les ombres dansent dans la lumière des phares, et je sens Isolde trembler contre moi, ses doigts serrés sur les miens, sa respiration saccadée, ses yeux fixés sur la route qui défile derrière la vitre, sur les ombres qui s'agitent comme des spectres dans la nuit, sur tout ce qui s'effondre derrière nous, tout ce que nous avons perdu, tout ce que nous avons abandonné, tout ce qu
Chapitre 55 – IsoldeLe pacte est à peine scellé, nos doigts encore entrelacés, nos regards encore mêlés dans la lumière dorée du matin, quand je sens l'odeur. Une odeur âcre, brûlée, qui s'infiltre par les interstices de la fenêtre, par les fissures du mur, par les conduits d'aération, une odeur qui n'a rien à voir avec le feu de cheminée ou le café du matin — une odeur de fumée, de bois qui se consume, de plastique qui fond, de tissu qui brûle, de vie qui se consume trop vite.— Qu'est-ce que… dis-je en tournant la tête vers la fenêtre, vers le jardin que je devine derrière les rideaux de dentelle, vers l'horizon qui semble s'assombrir d'un nuage gris que je n'avais pas vu quelques secondes plus tôt.— Isolde, dit Kaelor en se levant d'un bond, ses yeu
Chapitre 54IsoldeJe ne sais pas à quelle heure je me suis endormie, ni même si j'ai vraiment dormi les heures ont défilé dans un brouillard de larmes et de souvenirs, de questions sans réponses et de réponses qui n'étaient pas celles que j'espérais, et quand la lumière grise du matin filtre à travers les rideaux de dentelle, quand les premiers oiseaux se mettent à chanter dans les pins, quand le silence de la villa est troué par le bruit lointain de la mer, je suis déjà réveillée, les yeux secs, le corps engourdi, l'âme en lambeaux. Je me lève lentement, mes muscles endoloris par les heures passées dans la même position, ma nuque raide, mes épaules lourdes, et je traverse la chambre à pas lents, mes pieds nus sur le parquet froid, ma robe de chambre battant mes chevilles, mes doi
Chapitre 53 – IsoldeJe monte l'escalier sans me retourner, mes pas lourds sur les marches de marbre, mes mains qui glissent sur la rampe en fer forgé, mes doigts qui tremblent, mes jambes qui menacent de se dérober à chaque degré. Je sens son regard dans mon dos, je sens sa douleur qui monte vers moi comme une vague, comme un appel, comme une supplique que je ne peux pas entendre, que je ne veux pas entendre, que je ne dois pas entendre si je veux garder assez de force pour faire ce que j'ai à faire.La chambre est comme je l'ai laissée, les draps encore froissés de notre dernière nuit, ses affaires posées sur la commode, sa photo sur la table de chevet, cette photo de nous deux où je ris, où il me regarde, où tout semblait si simple, si pur, si innocent. Je la prends, je la regarde, et je la pose face cachée, comme on pose un mort dans sa tombe
Chapitre 52 IsoldeLe trajet du retour est un cauchemar éveillé, chaque kilomètre qui me rapproche de la villa me serre un peu plus la gorge, chaque virage pris un peu trop vite me donne l'impression que je vais m'écraser contre le garde-fou, que ma vie va s'arrêter là, maintenant, sur cette route qui ressemble tellement à celle où j'ai failli mourir un an plus tôt, à celle où notre enfant est mort dans mon ventre parce qu'un Draven a décidé que la vie des Vespera ne valait pas la peine d'être vécue. Mais je tiens le volant, je serre les doigts sur le cuir usé, je respire profondément pour ne pas m'effondrer avant d'être arrivée, avant de lui avoir dit ce que j'ai à lui dire, avant de voir ses yeux quand il entendra les mots de ma mère, quand il comprendra ce que sa famille a fait à la mienne.La villa est silencieuse quand je franchis la porte d'entrée, les domestiques sont déjà partis, Laurent a pris son congé pour la semaine, et je le trouve dans le salon, assis dans un fauteuil,
Chapitre 6IsoldeDès les premières lueurs de l'aube, j'ai composé le numéro de Cassian Vane, mon avocat. Il a décroché à la troisième sonnerie, la voix rauque mais déjà pleinement éveillé, comme s'il m'attendait.— La clause, ai-je dit sans préambule. Est-ce qu'elle tient ?Un silence. Puis :— Ou
Chapitre 5IsoldeJe me dégage avec un mouvement sec, brutal, presque animal, et je fuis.Mes talons claquent sur le marbre du palais, ma robe émeraude tournoie autour de mes chevilles, et je traverse la salle de bal sans rien voir, sans rien entendre, le regard fixé sur les portes-fenêtres qui don
Chapitre 4IsoldeLa salle de bal a retrouvé son bourdonnement mondain, ce ronronnement de conversations polies et de rires en cascade qui flotte sous les lustres comme une nappe de brume parfumée. Je me suis éloignée de la piste de danse, une coupe de champagne intacte à la main, le dos appuyé con
Chapitre 3IsoldeL'orchestre attaque une valse de Strauss, et Matteo Barzini me tend la main avec une révérence exagérée qui fait tinter les breloques de son bracelet en cuir tressé. Ses yeux noisette pétillent d'une sincérité presque enfantine, et je me surprends à sourire, un vrai sourire cette







