LOGINChapitre 4
Isolde
La salle de bal a retrouvé son bourdonnement mondain, ce ronronnement de conversations polies et de rires en cascade qui flotte sous les lustres comme une nappe de brume parfumée. Je me suis éloignée de la piste de danse, une coupe de champagne intacte à la main, le dos appuyé contre une colonne de marbre froid. Matteo s'est fondu dans la foule, rappelé par un associé de son père, et je suis seule, ou du moins je le croyais, jusqu'à ce que la meute des journalistes me retrouve.
Ils arrivent en grappe, micros tendus comme des armes, yeux brillants de cette avidité particulière qu'ont les requins quand ils flairent le sang. La femme au tailleur rouge est en tête, son carré trop net luisant sous les candélabres, son sourire carnassier solidement vissé aux lèvres. Derrière elle, un photographe braque son objectif sur mon visage, et je sens le flash m'éclabousser avant même qu'il ne crépite.
— Mademoiselle Vespera, une question pour nos lecteurs !
Sa voix est un clairon triomphant. Les conversations alentour s'amenuisent, des têtes se tournent, et je comprends qu'elle a choisi son moment avec soin, qu'elle attendait que je sois isolée, vulnérable, sans allié ni échappatoire. Je redresse les épaules, le menton haut, le visage lisse comme un lac gelé. Elle ne m'aura pas. Aucun d'eux ne m'aura.
— La rumeur enfle, poursuit-elle en plantant son micro sous mon nez. On dit que depuis votre divorce, vous collectionnez les amants comme d'autres collectionnent les œuvres d'art. Un acteur français, un banquier suisse, ce soir un héritier italien... Alors, dites-nous, Isolde : combien de cœurs brisés faut-il pour qu'une femme comme vous se sente enfin vivante ?
La question claque dans l'air comme un coup de fouet. Un silence de mort s'abat sur notre petit cercle, et je sens les regards converger sur moi, curieux, avides, impitoyables. Mes doigts se crispent sur le pied de ma coupe, et j'ouvre la bouche pour répondre, pour déverser sur cette femme le mépris glacé que je retiens depuis le début de la soirée, pour lui rappeler que la diffamation est un sport coûteux, que mon avocat se fera un plaisir de—
Une main s'empare du micro.
Kaelor apparaît à mes côtés comme s'il s'était matérialisé de l'ombre, comme s'il avait traversé la foule sans que personne ne le voie, et sa présence est une déflagration silencieuse qui fige l'assistance tout entière. Il ne regarde pas la journaliste. Il la domine, simplement, de toute sa hauteur, de toute son autorité, de toute cette puissance brute qui émane de lui comme une chaleur. Ses doigts, ces doigts que je connais par cœur, se referment sur le micro avec une lenteur délibérée, et quand il parle, sa voix est un velours tranchant, une lame enrobée de soie.
— Ma femme n'a besoin d'aucun autre homme.
Six mots. Six mots qui tombent dans le silence comme des pierres dans un lac, et dont les rides se propagent bien au-delà de notre cercle immédiat. La journaliste ouvre la bouche, la referme, ses yeux s'écarquillent, son sourire carnassier se fige en un rictus stupide. Le photographe mitraille, mais ses mains tremblent, et je sais que les images seront floues, inutilisables, à l'image de ce moment qui m'échappe complètement.
Kaelor rend le micro sans un regard pour sa propriétaire, comme on se débarrasse d'un objet sale, puis il se tourne vers moi. La lumière des lustres sculpte son visage, cette mâchoire de marbre, ces yeux d'obsidienne, ces lèvres qui viennent de prononcer une revendication que je n'ai pas autorisée, que je n'aurais jamais autorisée si j'avais eu le temps de réagir. Mais je n'ai pas eu le temps. Je n'ai jamais le temps avec lui.
Il prend ma main.
Ses doigts sont chauds, fermes, et ils enveloppent les miens avec une familiarité qui me brûle. Je voudrais me dégager, protester, hurler qu'il n'a pas le droit, qu'il n'a plus aucun droit, mais mon corps refuse d'obéir, mon corps se souvient, mon corps est un traître qui répond à cette chaleur comme une fleur répond au soleil. Kaelor incline la tête, lentement, théâtralement, et pose ses lèvres sur le dos de ma main.
Le baiser est un sceau. Un acte de possession. Une déclaration de guerre.
Ses lèvres sont douces, étonnamment douces pour un homme taillé dans la pierre, et elles s'attardent sur ma peau une seconde de trop, une seconde qui déclenche une tempête sous mon sternum. Je sens la chaleur de sa bouche irradier dans mon poignet, remonter le long de mon bras, se répandre dans ma poitrine comme un venin délicieux. L'assistance retient son souffle, les violons eux-mêmes semblent s'être tus, et le monde entier se réduit à ce point de contact, à cette brûlure sur ma main, à ce regard qu'il lève vers moi sans relever la tête.
Ses yeux sont des abysses. Ils disent tout ce que ses mots ne disent pas. Ils disent l'obsession, la patience, la certitude. Ils disent que cette comédie médiatique n'est qu'un prélude, que le véritable affrontement se jouera entre nous, dans l'ombre, loin des caméras. Ils disent qu'il ne me lâchera jamais, et que je le sais, et qu'une partie de moi ne le souhaite pas vraiment.
La journaliste a disparu, avalée par la foule. Les photographes reculent, incertains, conscients d'avoir capturé une image qui dépassera toutes les autres, une image qui fera la une des journaux du monde entier : Kaelor Draven, le magnat redouté, baisant la main de son ex-femme avec une dévotion qui confine au sacré.
Il se redresse enfin, lâche ma main avec une lenteur calculée, et son visage reprend cette impassibilité minérale qui est sa signature, son armure, son défi au monde.
— Je te raccompagne, dit-il simplement, comme s'il venait de m'offrir un verre, comme si rien de tout cela n'avait d'importance.
Je ne réponds pas. Je ne peux pas. Ma main tremble, mes joues brûlent, ma gorge est nouée d'une fureur qui ne trouve pas d'exutoire, d'un trouble qui me fait honte. Je le regarde, et dans le silence qui nous enveloppe, dans cette bulle de cristal que la foule n'ose pas briser, je comprends qu'il vient de gagner une bataille. Pas la guerre. Pas encore. Mais une bataille.
Et je me déteste pour la façon dont mon cœur bat.
Chapitre 57 – IsoldeLe téléphone vibre dans ma poche alors que nous traversons la forêt, loin de la villa en ruine, loin des flammes qui continuent de dévorer ce qui fut notre maison, notre refuge, notre prison peut-être, et je m'arrête sous un pin, le dos contre l'écorce rugueuse, l'ombre des branches qui danse sur mon visage comme une caresse incertaine. Kaelor est à quelques mètres, occupé à appeler son assistant, à donner des ordres, à organiser notre exfiltration, à faire en sorte que nous soyons en sécurité avant que Viktor ne puisse frapper à nouveau, et je profite de ce moment de solitude pour répondre, pour voir qui me contacte à cette heure, dans ce chaos, dans cette fuite qui n'en finit pas.— Allô ? dis-je, ma voix encore rauque de fumée, encore tremblante du dan
Chapitre 56KaelorL'incendie est encore fumant derrière nous quand j'emmène Isolde dans la résidence secrète, une petite maison de pierre perchée dans les collines, loin de tout, loin de tous, loin des flammes qui ont dévoré la villa, loin des caméras, des journalistes, des mensonges, des trahisons, de tout ce qui nous a séparés, détruits, perdus. La route est étroite, sinueuse, bordée de pins et de chênes-lièges dont les ombres dansent dans la lumière des phares, et je sens Isolde trembler contre moi, ses doigts serrés sur les miens, sa respiration saccadée, ses yeux fixés sur la route qui défile derrière la vitre, sur les ombres qui s'agitent comme des spectres dans la nuit, sur tout ce qui s'effondre derrière nous, tout ce que nous avons perdu, tout ce que nous avons abandonné, tout ce qu
Chapitre 55 – IsoldeLe pacte est à peine scellé, nos doigts encore entrelacés, nos regards encore mêlés dans la lumière dorée du matin, quand je sens l'odeur. Une odeur âcre, brûlée, qui s'infiltre par les interstices de la fenêtre, par les fissures du mur, par les conduits d'aération, une odeur qui n'a rien à voir avec le feu de cheminée ou le café du matin — une odeur de fumée, de bois qui se consume, de plastique qui fond, de tissu qui brûle, de vie qui se consume trop vite.— Qu'est-ce que… dis-je en tournant la tête vers la fenêtre, vers le jardin que je devine derrière les rideaux de dentelle, vers l'horizon qui semble s'assombrir d'un nuage gris que je n'avais pas vu quelques secondes plus tôt.— Isolde, dit Kaelor en se levant d'un bond, ses yeu
Chapitre 54IsoldeJe ne sais pas à quelle heure je me suis endormie, ni même si j'ai vraiment dormi les heures ont défilé dans un brouillard de larmes et de souvenirs, de questions sans réponses et de réponses qui n'étaient pas celles que j'espérais, et quand la lumière grise du matin filtre à travers les rideaux de dentelle, quand les premiers oiseaux se mettent à chanter dans les pins, quand le silence de la villa est troué par le bruit lointain de la mer, je suis déjà réveillée, les yeux secs, le corps engourdi, l'âme en lambeaux. Je me lève lentement, mes muscles endoloris par les heures passées dans la même position, ma nuque raide, mes épaules lourdes, et je traverse la chambre à pas lents, mes pieds nus sur le parquet froid, ma robe de chambre battant mes chevilles, mes doi
Chapitre 53 – IsoldeJe monte l'escalier sans me retourner, mes pas lourds sur les marches de marbre, mes mains qui glissent sur la rampe en fer forgé, mes doigts qui tremblent, mes jambes qui menacent de se dérober à chaque degré. Je sens son regard dans mon dos, je sens sa douleur qui monte vers moi comme une vague, comme un appel, comme une supplique que je ne peux pas entendre, que je ne veux pas entendre, que je ne dois pas entendre si je veux garder assez de force pour faire ce que j'ai à faire.La chambre est comme je l'ai laissée, les draps encore froissés de notre dernière nuit, ses affaires posées sur la commode, sa photo sur la table de chevet, cette photo de nous deux où je ris, où il me regarde, où tout semblait si simple, si pur, si innocent. Je la prends, je la regarde, et je la pose face cachée, comme on pose un mort dans sa tombe
Chapitre 52 IsoldeLe trajet du retour est un cauchemar éveillé, chaque kilomètre qui me rapproche de la villa me serre un peu plus la gorge, chaque virage pris un peu trop vite me donne l'impression que je vais m'écraser contre le garde-fou, que ma vie va s'arrêter là, maintenant, sur cette route qui ressemble tellement à celle où j'ai failli mourir un an plus tôt, à celle où notre enfant est mort dans mon ventre parce qu'un Draven a décidé que la vie des Vespera ne valait pas la peine d'être vécue. Mais je tiens le volant, je serre les doigts sur le cuir usé, je respire profondément pour ne pas m'effondrer avant d'être arrivée, avant de lui avoir dit ce que j'ai à lui dire, avant de voir ses yeux quand il entendra les mots de ma mère, quand il comprendra ce que sa famille a fait à la mienne.La villa est silencieuse quand je franchis la porte d'entrée, les domestiques sont déjà partis, Laurent a pris son congé pour la semaine, et je le trouve dans le salon, assis dans un fauteuil,
Chapitre 6IsoldeDès les premières lueurs de l'aube, j'ai composé le numéro de Cassian Vane, mon avocat. Il a décroché à la troisième sonnerie, la voix rauque mais déjà pleinement éveillé, comme s'il m'attendait.— La clause, ai-je dit sans préambule. Est-ce qu'elle tient ?Un silence. Puis :— Ou
Chapitre 5IsoldeJe me dégage avec un mouvement sec, brutal, presque animal, et je fuis.Mes talons claquent sur le marbre du palais, ma robe émeraude tournoie autour de mes chevilles, et je traverse la salle de bal sans rien voir, sans rien entendre, le regard fixé sur les portes-fenêtres qui don
Chapitre 2IsoldeUn an plus tôt.La chambre d'hôpital sent l'antiseptique et les fleurs fanées, un bouquet de lys oublié sur le rebord de la fenêtre, dont les pétales translucides se recroquevillent en cornets brunis. La lumière est grise, une lumière de février qui filtre à travers les stores vén
Chapitre 3IsoldeL'orchestre attaque une valse de Strauss, et Matteo Barzini me tend la main avec une révérence exagérée qui fait tinter les breloques de son bracelet en cuir tressé. Ses yeux noisette pétillent d'une sincérité presque enfantine, et je me surprends à sourire, un vrai sourire cette







