LOGINChapitre 3
Isolde
L'orchestre attaque une valse de Strauss, et Matteo Barzini me tend la main avec une révérence exagérée qui fait tinter les breloques de son bracelet en cuir tressé. Ses yeux noisette pétillent d'une sincérité presque enfantine, et je me surprends à sourire, un vrai sourire cette fois, un sourire qui n'a rien de stratégique ni de calculé. Il est jeune, il est léger, il n'appartient pas au monde de Kaelor Draven, et cette simple pensée me donne envie de dire oui.
— Une valse, mademoiselle Vespera. Juste une valse. Je vous promets de ne pas vous écraser les orteils.
— Vous me rassurez, dis-je en posant ma main dans la sienne.
Sa paume est tiède, rugueuse, une paume de marin qui contraste avec les mains douces et manucurées des hommes d'affaires que je fréquente d'habitude. Il m'entraîne sur la piste de danse avec un enthousiasme maladroit, et nous commençons à tourner parmi les couples, portés par la mélodie qui s'élève sous les lustres de cristal. Il danse bien, mieux qu'il ne le prétend, avec ce sens du rythme inné que possèdent les Italiens, cette aisance du corps qui compense les quelques faux pas.
Les flashes crépitent.
Les photographes se sont massés au bord de la piste, une meute compacte qui suit chacun de nos mouvements avec une avidité presque obscène. Les objectifs se braquent sur nous comme des canons, capturant chaque inclinaison de ma tête, chaque effleurement de nos doigts, chaque sourire que j'adresse à Matteo. Demain, ces images feront la une des journaux. Demain, on spéculera sur ma nouvelle conquête, sur l'héritier Barzini qui succède à la longue liste de mes prétendus amants. Demain, le monde entier croira savoir ce qui se passe dans mon cœur.
— Ils nous regardent tous, murmure Matteo à mon oreille en me faisant tourner. Je crois que nous sommes le clou du spectacle.
— Vous êtes le clou du spectacle, Matteo. Moi, je suis le scandale. La nuance est importante.
Il rit, et sa main se resserre légèrement sur ma taille. Ce n'est pas déplaisant. C'est même presque agréable, cette chaleur humaine après des mois de solitude, ce contact sans danger, sans enjeu, sans passé. Je me laisse aller contre son épaule, mes pieds suivent les siens, ma robe tournoie en vagues émeraude, et pendant un instant, un court instant, j'oublie où je suis, qui je suis, qui m'observe.
Puis je sens le regard.
Ce n'est pas une impression, pas une paranoïa. C'est une sensation physique, un picotement sur ma nuque, un poids entre mes omoplates, une présence qui s'insinue dans l'air comme une fumée noire. Je lève les yeux par-dessus l'épaule de Matteo, et je le vois.
Kaelor a quitté la mezzanine. Il est descendu dans la salle de bal, et il se tient immobile à la lisière de la piste de danse, silhouette d'ébène et d'obsidienne que la foule évite instinctivement, comme on évite un récif sous l'eau. Son visage est taillé dans la pierre, plus dur que tout ce que j'ai vu jusqu'à présent, une sculpture de marbre noir aux yeux de braise. Sa mâchoire est si crispée que les muscles saillent sous sa peau, et ses doigts serrent son verre de whisky avec une force qui menace de le pulvériser.
Il ne regarde pas Matteo. Il me regarde, moi. Exclusivement. Intensément. Et dans ses prunelles sombres, je lis quelque chose qui me glace le sang, quelque chose qui ressemble à de la fureur, mais aussi à de la souffrance, une souffrance si profonde, si ancienne, qu'elle en devient presque palpable.
La valse continue. Je tourne, je virevolte, la main de Matteo dans la mienne, et chaque tour me ramène face à Kaelor, à ce visage de pierre, à ce regard qui me transperce. Les autres danseurs s'écartent autour de nous sans comprendre, créant un vide involontaire qui nous isole, Matteo et moi, au centre de la piste, sous le feu des projecteurs et des flashes.
— Vous le connaissez ? demande Matteo en suivant la direction de mon regard. L'homme au smoking, là-bas ? Il n'arrête pas de vous fixer.
— C'est mon ex-mari.
Les mots tombent entre nous comme des pierres. Matteo manque un pas, se rattrape de justesse, et une lueur d'inquiétude traverse ses yeux noisette.
— Kaelor Draven ? Le Kaelor Draven ? Celui dont on dit qu'il possède la moitié de l'Europe et qu'il a fait tomber trois gouvernements ?
— Celui-là même. Et je vous conseille de ne pas croire tout ce qu'on dit sur lui. On en dit beaucoup trop peu.
Matteo déglutit, et sa main sur ma taille devient soudain plus légère, plus prudente, comme s'il craignait de se brûler. Je ne lui en veux pas. La peur est une réaction saine quand il s'agit de Kaelor Draven. C'est l'absence de peur qui est dangereuse.
La valse s'achève dans une envolée de violons. Les applaudissements éclatent, polis, mécaniques, et je romps le cercle des bras de Matteo avec une lenteur calculée, consciente que chacun de mes gestes est épié, analysé, disséqué. Je le remercie d'une inclinaison de tête, un sourire de façade aux lèvres, et je m'apprête à regagner le bord de la piste quand la foule s'ouvre devant moi.
Kaelor s'avance.
Il fend la masse des invités sans un regard pour personne, sans une excuse, sans un écart. Les corps s'écartent sur son passage comme la mer devant une étrave, obéissant à une autorité invisible, à cette aura de puissance brute qui émane de lui comme une chaleur. Son smoking absorbe la lumière des lustres, ses yeux ne cillent pas, ses pas sont lents, mesurés, inéluctables.
Les conversations meurent autour de nous. Les têtes se tournent. Les photographes retiennent leur souffle, les doigts crispés sur le déclencheur, conscients que l'image qu'ils s'apprêtent à capturer vaut toutes les valses du monde. Matteo a disparu, englouti par la foule, et je me tiens seule au centre de la piste, ma robe émeraude déployée autour de moi comme un étendard, les yeux fixés sur l'homme qui marche vers moi.
Il s'arrête à un mètre. Juste assez près pour que je sente l'odeur du whisky et du bois fumé, juste assez loin pour que la décence soit sauve. Son visage est toujours cette même pierre impénétrable, mais je vois la veine qui bat sur sa tempe, le tressaillement infime de sa paupière, les fissures dans le marbre que lui seul pourrait reconnaître.
Chapitre 57 – IsoldeLe téléphone vibre dans ma poche alors que nous traversons la forêt, loin de la villa en ruine, loin des flammes qui continuent de dévorer ce qui fut notre maison, notre refuge, notre prison peut-être, et je m'arrête sous un pin, le dos contre l'écorce rugueuse, l'ombre des branches qui danse sur mon visage comme une caresse incertaine. Kaelor est à quelques mètres, occupé à appeler son assistant, à donner des ordres, à organiser notre exfiltration, à faire en sorte que nous soyons en sécurité avant que Viktor ne puisse frapper à nouveau, et je profite de ce moment de solitude pour répondre, pour voir qui me contacte à cette heure, dans ce chaos, dans cette fuite qui n'en finit pas.— Allô ? dis-je, ma voix encore rauque de fumée, encore tremblante du dan
Chapitre 56KaelorL'incendie est encore fumant derrière nous quand j'emmène Isolde dans la résidence secrète, une petite maison de pierre perchée dans les collines, loin de tout, loin de tous, loin des flammes qui ont dévoré la villa, loin des caméras, des journalistes, des mensonges, des trahisons, de tout ce qui nous a séparés, détruits, perdus. La route est étroite, sinueuse, bordée de pins et de chênes-lièges dont les ombres dansent dans la lumière des phares, et je sens Isolde trembler contre moi, ses doigts serrés sur les miens, sa respiration saccadée, ses yeux fixés sur la route qui défile derrière la vitre, sur les ombres qui s'agitent comme des spectres dans la nuit, sur tout ce qui s'effondre derrière nous, tout ce que nous avons perdu, tout ce que nous avons abandonné, tout ce qu
Chapitre 55 – IsoldeLe pacte est à peine scellé, nos doigts encore entrelacés, nos regards encore mêlés dans la lumière dorée du matin, quand je sens l'odeur. Une odeur âcre, brûlée, qui s'infiltre par les interstices de la fenêtre, par les fissures du mur, par les conduits d'aération, une odeur qui n'a rien à voir avec le feu de cheminée ou le café du matin — une odeur de fumée, de bois qui se consume, de plastique qui fond, de tissu qui brûle, de vie qui se consume trop vite.— Qu'est-ce que… dis-je en tournant la tête vers la fenêtre, vers le jardin que je devine derrière les rideaux de dentelle, vers l'horizon qui semble s'assombrir d'un nuage gris que je n'avais pas vu quelques secondes plus tôt.— Isolde, dit Kaelor en se levant d'un bond, ses yeu
Chapitre 54IsoldeJe ne sais pas à quelle heure je me suis endormie, ni même si j'ai vraiment dormi les heures ont défilé dans un brouillard de larmes et de souvenirs, de questions sans réponses et de réponses qui n'étaient pas celles que j'espérais, et quand la lumière grise du matin filtre à travers les rideaux de dentelle, quand les premiers oiseaux se mettent à chanter dans les pins, quand le silence de la villa est troué par le bruit lointain de la mer, je suis déjà réveillée, les yeux secs, le corps engourdi, l'âme en lambeaux. Je me lève lentement, mes muscles endoloris par les heures passées dans la même position, ma nuque raide, mes épaules lourdes, et je traverse la chambre à pas lents, mes pieds nus sur le parquet froid, ma robe de chambre battant mes chevilles, mes doi
Chapitre 53 – IsoldeJe monte l'escalier sans me retourner, mes pas lourds sur les marches de marbre, mes mains qui glissent sur la rampe en fer forgé, mes doigts qui tremblent, mes jambes qui menacent de se dérober à chaque degré. Je sens son regard dans mon dos, je sens sa douleur qui monte vers moi comme une vague, comme un appel, comme une supplique que je ne peux pas entendre, que je ne veux pas entendre, que je ne dois pas entendre si je veux garder assez de force pour faire ce que j'ai à faire.La chambre est comme je l'ai laissée, les draps encore froissés de notre dernière nuit, ses affaires posées sur la commode, sa photo sur la table de chevet, cette photo de nous deux où je ris, où il me regarde, où tout semblait si simple, si pur, si innocent. Je la prends, je la regarde, et je la pose face cachée, comme on pose un mort dans sa tombe
Chapitre 52 IsoldeLe trajet du retour est un cauchemar éveillé, chaque kilomètre qui me rapproche de la villa me serre un peu plus la gorge, chaque virage pris un peu trop vite me donne l'impression que je vais m'écraser contre le garde-fou, que ma vie va s'arrêter là, maintenant, sur cette route qui ressemble tellement à celle où j'ai failli mourir un an plus tôt, à celle où notre enfant est mort dans mon ventre parce qu'un Draven a décidé que la vie des Vespera ne valait pas la peine d'être vécue. Mais je tiens le volant, je serre les doigts sur le cuir usé, je respire profondément pour ne pas m'effondrer avant d'être arrivée, avant de lui avoir dit ce que j'ai à lui dire, avant de voir ses yeux quand il entendra les mots de ma mère, quand il comprendra ce que sa famille a fait à la mienne.La villa est silencieuse quand je franchis la porte d'entrée, les domestiques sont déjà partis, Laurent a pris son congé pour la semaine, et je le trouve dans le salon, assis dans un fauteuil,
Chapitre 6IsoldeDès les premières lueurs de l'aube, j'ai composé le numéro de Cassian Vane, mon avocat. Il a décroché à la troisième sonnerie, la voix rauque mais déjà pleinement éveillé, comme s'il m'attendait.— La clause, ai-je dit sans préambule. Est-ce qu'elle tient ?Un silence. Puis :— Ou
Chapitre 5IsoldeJe me dégage avec un mouvement sec, brutal, presque animal, et je fuis.Mes talons claquent sur le marbre du palais, ma robe émeraude tournoie autour de mes chevilles, et je traverse la salle de bal sans rien voir, sans rien entendre, le regard fixé sur les portes-fenêtres qui don
Chapitre 4IsoldeLa salle de bal a retrouvé son bourdonnement mondain, ce ronronnement de conversations polies et de rires en cascade qui flotte sous les lustres comme une nappe de brume parfumée. Je me suis éloignée de la piste de danse, une coupe de champagne intacte à la main, le dos appuyé con
Chapitre 2IsoldeUn an plus tôt.La chambre d'hôpital sent l'antiseptique et les fleurs fanées, un bouquet de lys oublié sur le rebord de la fenêtre, dont les pétales translucides se recroquevillent en cornets brunis. La lumière est grise, une lumière de février qui filtre à travers les stores vén







