로그인Chapitre 5
Isolde
Je me dégage avec un mouvement sec, brutal, presque animal, et je fuis.
Mes talons claquent sur le marbre du palais, ma robe émeraude tournoie autour de mes chevilles, et je traverse la salle de bal sans rien voir, sans rien entendre, le regard fixé sur les portes-fenêtres qui donnent sur les jardins. La foule s'écarte sur mon passage, des visages flous, des murmures étouffés, et je ne sais pas si l'on chuchote sur mon compte ou sur le sien, sur cette scène absurde, sur ce baisemain qui m'a marquée au fer rouge.
L'air nocturne me gifle en pleine face. Je dévale les marches du perron, je m'engouffre dans les allées de gravier qui serpentent entre les cyprès et les parterres de roses, et je marche, je marche aussi vite que mes escarpins le permettent, sans but, sans direction, seulement cette urgence de mettre de la distance entre lui et moi, entre son corps et le mien, entre cette main qu'il a embrassée et le souvenir de ses lèvres.
Les jardins du palais Grimaldi sont un écrin de verdure baigné de lune, une symphonie de jasmin et de résine de pin, de fontaines qui murmurent dans l'ombre et de statues qui veillent, silencieuses, sous les voûtes de feuillage. Les buis taillés dessinent des arabesques sombres, les roses blanches luisent comme des perles dans la pénombre, et la mer scintille au loin, insouciante, magnifique, indifférente au chaos qui dévaste ma poitrine.
Je m'arrête près d'un bassin, les mains appuyées sur la margelle de pierre, la tête inclinée vers l'eau noire où se reflètent les étoiles. Ma respiration est courte, saccadée, et je lutte contre les larmes qui menacent, contre cette rage impuissante qui m'étouffe. Il n'avait pas le droit. Il n'avait pas le droit de dire ces mots, de poser ses lèvres sur ma peau, de me revendiquer devant le monde entier comme si j'étais encore sienne. Il n'avait pas le droit de raviver cette flamme que j'ai mis un an à éteindre.
— Isolde.
Sa voix est derrière moi, toute proche, et je ferme les yeux un instant, le temps d'encaisser le choc. Il m'a suivie. Bien sûr qu'il m'a suivie. Il n'abandonne jamais, il ne renonce jamais, il est le chasseur, je suis la proie, et cette danse morbide est la nôtre depuis le premier regard.
— Va-t'en, dis-je sans me retourner. Laisse-moi tranquille.
— Non.
Ses pas crissent sur le gravier, et je sens sa présence s'approcher, sa chaleur contre mon dos, l'ombre de son corps qui engloutit le mien. Il s'arrête à quelques centimètres, juste assez près pour que je sente l'odeur du whisky et du bois fumé, juste assez loin pour ne pas me toucher. Un respect minimal, une distance calculée, qui ne fait qu'attiser ma fureur.
— Tu n'avais pas le droit, murmuré-je, la voix vibrante de colère. Tu n'avais pas le droit de dire ça. Je ne suis plus ta femme. Je ne suis plus rien pour toi.
— Tu n'as jamais cessé d'être ma femme, Isolde. Le divorce n'est qu'un papier. Un papier que je n'ai jamais voulu signer.
Je me retourne, enfin, pour lui faire face. La lune éclaire son visage, creuse les ombres sous ses pommettes, fait briller ses yeux d'une lueur presque surnaturelle. Il est beau, d'une beauté cruelle, d'une beauté qui me rappelle tout ce que j'ai perdu et tout ce que je ne retrouverai jamais. Sa cravate est desserrée, son col entrouvert, et il a l'air d'un homme qui vient de traverser un désert, d'un homme qui a soif et qui refuse de boire à une autre source que la mienne.
— Qu'est-ce que tu veux, Kaelor ? Dis-moi exactement ce que tu veux, et ensuite, disparais de ma vie.
— Je veux que tu reviennes. Quatre-vingt-dix jours. C'est tout ce que je demande.
Je le regarde, interdite. Les mots flottent entre nous, incompréhensibles, absurdes, et je secoue la tête lentement, comme si le mouvement pouvait dissiper le brouillard qui m'envahit.
— Quatre-vingt-dix jours ? De quoi est-ce que tu parles ?
— La clause 27b.
Sa voix est calme, égale, celle d'un homme qui a préparé ce moment depuis longtemps, qui a calculé chaque angle, anticipé chaque objection. Il glisse une main dans la poche de son pantalon, en sort un petit carré de papier plié en quatre, et me le tend.
— Dans notre contrat de mariage. En cas de dissolution de l'union, les deux parties s'engagent à cohabiter pendant quatre-vingt-dix jours consécutifs afin de finaliser la séparation des biens communs. Tu as signé ce contrat, Isolde. Tu l'as lu, tu l'as approuvé, et il est parfaitement légal.
Ma main tremble en prenant le papier. Je le déplie, je parcours les lignes dactylographiées, et les lettres dansent devant mes yeux, se brouillent, se refusent à former un sens. Mais je sais déjà. Je sais qu'il dit la vérité, parce qu'il ne ment jamais, parce qu'il est trop intelligent pour mentir, parce que le mensonge est une arme de faible et que Kaelor Draven n'a jamais eu besoin de s'abaisser à cela.
— Tu veux m'enfermer, dis-je dans un souffle. Tu veux m'obliger à vivre sous ton toit, à respirer ton air, à partager tes repas comme si nous étions encore...
— Comme si nous étions encore mariés, achève-t-il. Oui. C'est exactement ce que je veux.
— Et si je refuse ?
— Si tu refuses, la procédure de divorce est suspendue. Tes comptes sont gelés, tes parts dans Vespera Holdings deviennent inaccessibles, et nous passons les prochaines années devant les tribunaux. Tu sais comment la presse adore ce genre d'affaires. Tu veux vraiment leur offrir ce spectacle ?
La colère monte en moi, brûlante, suffocante, et je froisse le papier dans mon poing sans le quitter des yeux. Il est là, debout dans le clair de lune, plus arrogant que jamais, plus déterminé que jamais, et je voudrais le haïr, je voudrais le détruire, je voudrais lui faire payer chaque larme que j'ai versée depuis un an. Mais je ne peux pas. Parce que derrière la colère, derrière l'humiliation, il y a cette petite voix qui murmure qu'il a raison, que la clause existe, que je l'ai signée, que je n'ai aucune échappatoire.
— Tu es un monstre, dis-je, la voix brisée.
— Peut-être. Mais je suis un monstre qui t'aime.
Les mots me frappent en pleine poitrine, et je recule d'un pas, heurtant la margelle du bassin. L'eau frémit derrière moi, troublant le reflet des étoiles, et je reste là, les bras serrés autour de moi, le papier froissé dans ma main, le cœur en miettes.
— Je ne reviendrai jamais, Kaelor. Quatre-vingt-dix jours ou quatre-vingt-dix ans, cela ne changera rien. Tu m'as perdue le jour où tu as fait ce que tu as fait.
Son visage se fige, une ombre traverse ses yeux, et pour la première fois depuis le début de la soirée, je lis autre chose que de la certitude dans son regard. Quelque chose qui ressemble à de la douleur. Une douleur ancienne, profonde, qu'il cache au monde entier mais que je connais, que je suis la seule à connaître.
— Alors, prouve-le-moi, dit-il enfin. Quatre-vingt-dix jours. Si au bout de ces quatre-vingt-dix jours tu veux toujours partir, je te laisserai partir. Je te le jure.
— Les serments ne valent rien. Tu me l'as prouvé.
— Celui-là vaudra.
Il me tend la main, comme il l'a fait dans la salle de bal, comme il le fait toujours, avec cette patience inébranlable, cette obstination qui est sa plus grande force et sa pire malédiction. Je regarde cette main ouverte, cette paume offerte, et je ne la prends pas. Pas encore.
— J'appellerai Cassian, dis-je. S'il me confirme que cette clause est légale, je viendrai. Mais ne t'imagine pas que c'est une reddition. C'est un sursis.
Kaelor hoche la tête, lentement, et sa main reste tendue vers moi, immobile, comme une promesse suspendue dans la nuit.
— Appelle-le, dit-il. Je t'attends.
Chapitre 57 – IsoldeLe téléphone vibre dans ma poche alors que nous traversons la forêt, loin de la villa en ruine, loin des flammes qui continuent de dévorer ce qui fut notre maison, notre refuge, notre prison peut-être, et je m'arrête sous un pin, le dos contre l'écorce rugueuse, l'ombre des branches qui danse sur mon visage comme une caresse incertaine. Kaelor est à quelques mètres, occupé à appeler son assistant, à donner des ordres, à organiser notre exfiltration, à faire en sorte que nous soyons en sécurité avant que Viktor ne puisse frapper à nouveau, et je profite de ce moment de solitude pour répondre, pour voir qui me contacte à cette heure, dans ce chaos, dans cette fuite qui n'en finit pas.— Allô ? dis-je, ma voix encore rauque de fumée, encore tremblante du dan
Chapitre 56KaelorL'incendie est encore fumant derrière nous quand j'emmène Isolde dans la résidence secrète, une petite maison de pierre perchée dans les collines, loin de tout, loin de tous, loin des flammes qui ont dévoré la villa, loin des caméras, des journalistes, des mensonges, des trahisons, de tout ce qui nous a séparés, détruits, perdus. La route est étroite, sinueuse, bordée de pins et de chênes-lièges dont les ombres dansent dans la lumière des phares, et je sens Isolde trembler contre moi, ses doigts serrés sur les miens, sa respiration saccadée, ses yeux fixés sur la route qui défile derrière la vitre, sur les ombres qui s'agitent comme des spectres dans la nuit, sur tout ce qui s'effondre derrière nous, tout ce que nous avons perdu, tout ce que nous avons abandonné, tout ce qu
Chapitre 55 – IsoldeLe pacte est à peine scellé, nos doigts encore entrelacés, nos regards encore mêlés dans la lumière dorée du matin, quand je sens l'odeur. Une odeur âcre, brûlée, qui s'infiltre par les interstices de la fenêtre, par les fissures du mur, par les conduits d'aération, une odeur qui n'a rien à voir avec le feu de cheminée ou le café du matin — une odeur de fumée, de bois qui se consume, de plastique qui fond, de tissu qui brûle, de vie qui se consume trop vite.— Qu'est-ce que… dis-je en tournant la tête vers la fenêtre, vers le jardin que je devine derrière les rideaux de dentelle, vers l'horizon qui semble s'assombrir d'un nuage gris que je n'avais pas vu quelques secondes plus tôt.— Isolde, dit Kaelor en se levant d'un bond, ses yeu
Chapitre 54IsoldeJe ne sais pas à quelle heure je me suis endormie, ni même si j'ai vraiment dormi les heures ont défilé dans un brouillard de larmes et de souvenirs, de questions sans réponses et de réponses qui n'étaient pas celles que j'espérais, et quand la lumière grise du matin filtre à travers les rideaux de dentelle, quand les premiers oiseaux se mettent à chanter dans les pins, quand le silence de la villa est troué par le bruit lointain de la mer, je suis déjà réveillée, les yeux secs, le corps engourdi, l'âme en lambeaux. Je me lève lentement, mes muscles endoloris par les heures passées dans la même position, ma nuque raide, mes épaules lourdes, et je traverse la chambre à pas lents, mes pieds nus sur le parquet froid, ma robe de chambre battant mes chevilles, mes doi
Chapitre 53 – IsoldeJe monte l'escalier sans me retourner, mes pas lourds sur les marches de marbre, mes mains qui glissent sur la rampe en fer forgé, mes doigts qui tremblent, mes jambes qui menacent de se dérober à chaque degré. Je sens son regard dans mon dos, je sens sa douleur qui monte vers moi comme une vague, comme un appel, comme une supplique que je ne peux pas entendre, que je ne veux pas entendre, que je ne dois pas entendre si je veux garder assez de force pour faire ce que j'ai à faire.La chambre est comme je l'ai laissée, les draps encore froissés de notre dernière nuit, ses affaires posées sur la commode, sa photo sur la table de chevet, cette photo de nous deux où je ris, où il me regarde, où tout semblait si simple, si pur, si innocent. Je la prends, je la regarde, et je la pose face cachée, comme on pose un mort dans sa tombe
Chapitre 52 IsoldeLe trajet du retour est un cauchemar éveillé, chaque kilomètre qui me rapproche de la villa me serre un peu plus la gorge, chaque virage pris un peu trop vite me donne l'impression que je vais m'écraser contre le garde-fou, que ma vie va s'arrêter là, maintenant, sur cette route qui ressemble tellement à celle où j'ai failli mourir un an plus tôt, à celle où notre enfant est mort dans mon ventre parce qu'un Draven a décidé que la vie des Vespera ne valait pas la peine d'être vécue. Mais je tiens le volant, je serre les doigts sur le cuir usé, je respire profondément pour ne pas m'effondrer avant d'être arrivée, avant de lui avoir dit ce que j'ai à lui dire, avant de voir ses yeux quand il entendra les mots de ma mère, quand il comprendra ce que sa famille a fait à la mienne.La villa est silencieuse quand je franchis la porte d'entrée, les domestiques sont déjà partis, Laurent a pris son congé pour la semaine, et je le trouve dans le salon, assis dans un fauteuil,
Chapitre 6IsoldeDès les premières lueurs de l'aube, j'ai composé le numéro de Cassian Vane, mon avocat. Il a décroché à la troisième sonnerie, la voix rauque mais déjà pleinement éveillé, comme s'il m'attendait.— La clause, ai-je dit sans préambule. Est-ce qu'elle tient ?Un silence. Puis :— Ou
Chapitre 4IsoldeLa salle de bal a retrouvé son bourdonnement mondain, ce ronronnement de conversations polies et de rires en cascade qui flotte sous les lustres comme une nappe de brume parfumée. Je me suis éloignée de la piste de danse, une coupe de champagne intacte à la main, le dos appuyé con
Chapitre 2IsoldeUn an plus tôt.La chambre d'hôpital sent l'antiseptique et les fleurs fanées, un bouquet de lys oublié sur le rebord de la fenêtre, dont les pétales translucides se recroquevillent en cornets brunis. La lumière est grise, une lumière de février qui filtre à travers les stores vén
Chapitre 3IsoldeL'orchestre attaque une valse de Strauss, et Matteo Barzini me tend la main avec une révérence exagérée qui fait tinter les breloques de son bracelet en cuir tressé. Ses yeux noisette pétillent d'une sincérité presque enfantine, et je me surprends à sourire, un vrai sourire cette







