Se connecterLe réveil n'avait pas encore sonné quand l'obscurité de la chambre commença à peser sur Élodie. Allongée immobile, les yeux fixés sur le plafond invisible, elle sentait chaque muscle de son dos protester contre la fatigue. La nuit avait été intense, une étreinte sans âme qui n'avait laissé derrière elle qu'un vide glacial. La chaleur de Raphaël n'était déjà plus qu'un souvenir amer.
Élodie se redressa péniblement, les cheveux en bataille, le regard attiré par un petit carré de papier crème posé sur le chevet. Il était lesté par un flacon de verre blanc.
Elle prit la note. L'écriture de Raphaël était rapide, tranchante. « N'oublie pas de les prendre. »
Élodie relut la phrase trois fois. Un nœud étrange se forma dans sa gorge. Ce n'était pas un "je t'aime", mais pour elle, à cet instant, c'était une attention inespérée. Il avait remarqué ses cernes. Il s'était soucié d'elle.
Elle dévissa le bouchon, fit rouler une gélule transparente dans sa paume et l'avala sans eau, grimaçant quand le plastique accrocha sa gorge sèche.
9 h 05.
— Zut...
Le temps pressait. Élodie sauta hors du lit, s'activant avec une précision mécanique. La douche fut une affaire de deux minutes. Elle ne prit même pas le temps de sécher ses cheveux, les attachant en un chignon serré alors qu'ils étaient encore humides. Elle enfila la première robe venue, trop large depuis que le stress dévorait son appétit.
L'estomac serré par une pointe d'acidité, elle attrapa sa sacoche et quitta l'appartement.
Siège du Groupe Dubois, 9 h 55.
La salle de réunion était plongée dans un silence seulement troublé par le ronronnement des projecteurs. Quand Élodie poussa la porte, une dizaine de visages se tournèrent vers elle.
Au bout de la table, Raphaël, en bras de chemise, ne leva pas les yeux de son écran.
— Tu es en retard, Élodie, lâcha-t-il, sa voix résonnant froidement contre les vitres panoramiques. On commence par la modélisation Skynet. Vas-y.
Elle sentit ses joues s'empourprer sous le poids des regards.
— Pardon, j'ai eu un problème de...
— On s'en fiche. Installe-toi, coupa-t-il sans une once de patience.
Les doigts tremblants, Élodie brancha son câble HDMI. Elle commença à détailler la structure des algorithmes de filtrage, sa voix s'efforçant de rester professionnelle. Mais alors qu'elle pointait un graphique, une douleur fulgurante lui lacéra l'estomac. Une brûlure acide, une torsion si violente qu'elle dut s'appuyer des deux mains sur la table de verre pour ne pas s'effondrer.
— Élodie ? Tu attends quoi ? demanda Raphaël, l'agacement montant d'un cran.
Elle essaya de répondre, mais sa bouche s'était remplie d'un goût de fer. Des points noirs dansèrent devant ses yeux, grignotant sa vision.
— Je... le rendu... est...Dans un dernier souffle, elle vit le visage de Raphaël se flouter. Il ne bougeait pas. Il la regardait simplement, les sourcils froncés, comme si elle n'était qu'un bug informatique irritant venant perturber son planning. Cette froideur, plus que la douleur, finit par briser sa résistance.
Le noir l'emporta avant que son corps ne touche la moquette.
Quand Élodie rouvrit les yeux, l'air était saturé de l'odeur de tabac froid. Elle était allongée sur le sofa du bureau directorial. Raphaël n'était pas là.
Marc, son assistant, pianotait frénétiquement à son bureau. Entendant le froissement du tissu, il s'approcha.
— Ah, vous revoilà. Vous avez fait une belle chute, Madame Dubois.
— Où est Raphaël ? demanda-t-elle, sa voix n'étant plus qu'un fil ténu.
Marc eut un mouvement de recul imperceptible, ajustant ses lunettes avec embarras.
— Monsieur a dû partir. Une urgence personnelle.
Élodie se redressa, luttant contre un vertige résiduel.
— Une urgence ? Il n'a pas laissé de message ?
— Si. Il a dit que vous deviez absolument finir le rapport de synthèse avant 17 h. Il a ajouté que la fusion n'attendrait pas que vous repreniez vos esprits.
Élodie resta immobile, les mains posées sur ses genoux. Le silence du bureau semblait hurler son mépris. Elle s'était effondrée devant tout le conseil d'administration, et son mari n'avait laissé qu'une consigne de rendement.
Elle attrapa son téléphone qui vibrait dans son sac. Une notification Flash Presse barrait l'écran. Elle cliqua.
La photo montrait le parvis de l'Hôpital Américain. Raphaël, les cheveux en désordre, portait une femme dans ses bras avec une précaution qu'il n'avait jamais eue pour Élodie. Camille. Le visage de Raphaël, sur le cliché, était celui d'un homme qui a peur de perdre son monde.
Élodie reposa le téléphone. La gélule de ce matin lui pesait sur l'estomac comme du plomb. Une intuition glaciale commença à ramper en elle.
— Marc ?
— Oui, Madame ?
— Je m'en vais.
— Mais... le rapport ? Monsieur Dubois va exiger...
— Monsieur Dubois n'exigera plus rien, répondit-elle en se levant avec une dignité qui pétrifia l'assistant.
Elle sortit du bureau d'un pas raide, ignorant les spasmes qui tordaient encore son ventre.
Une fois sur le trottoir, elle héla un taxi.
— Hôpital de la Pitié-Salpêtrière, lança-t-elle.
Élodie a ouvert les yeux au petit matin. Le soleil filtrait à peine à travers les grands rideaux de la chambre. Par réflexe, elle a étendu le bras, mais sa main n'a rencontré que des draps lisses. La place d'à côté était désespérément vide, et le tissu était froid. Raphaël n'était pas rentré toute la nuit. Elle est restée un long moment immobile, le regard fixé au plafond, sentant une lourdeur familière lui peser sur la poitrine. Puis, elle a pris une grande inspiration, a refoulé cette pointe de douleur au fond d'elle et s'est levée. Après une douche rapide, elle a enfilé un jean et un pull léger, puis est descendue.Dans la salle à manger, la table était dressée pour deux. Le grand-père était déjà parti de bonne heure pour régler des affaires au siège du groupe. La grand-mère l'attendait seule, assise devant son café, l'air soucieux. En voyant Élodie entrer sans Raphaël, le visage de la vieille dame s'est assombri.— Il n'est pas là ?, a demandé la grand-mère, le ton déjà agacé.— N
Dès que la porte s'est refermée, Raphaël a lâché Camille. Son but était simple : l'ouvrir la portière de la berline blanche, la pousser dedans et en finir. Pas question qu'Élodie regarde par la fenêtre et se fasse des idées.— Monte, Camille. Le chauffeur te ramène, a-t-il dit d'un ton sec.Mais Camille n'avait pas l'intention de se faire jeter comme ça. Au lieu de monter, elle s’est retournée d'un coup et s'est collée contre lui en agrippant sa veste. Elle a mis tout son poids sur son torse, la tête dans son cou, en soupirant.— Raphaël, s’il te plaît… Ne me repousse pas, a-t-elle murmuré, en faisant semblant d'être ivre. Tu n'as d'yeux que pour elle en ce moment. Moi, je me tue à la tâche pour toi, et tu me traites comme un chien devant tes grands-parents.Raphaël commençait vraiment à s'énerver. Ce parfum fort et ces jérémiades en pleine nuit le gonflaient. Il lui a attrapé les poignets pour la décoller de lui.— Camille, lâche-moi et monte. Tu es bourrée, tu racontes n'importe quo
En arrivant dans la salle à manger, Élodie a tout de suite capté le topo. Camille s'était déjà installée, tranquille, juste à la droite de Raphaël. En voyant Élodie approcher, elle a joué la surprise de s'être mise là par mégarde, une main posée sur la bouche.— Oh, Élodie… Désolée, j'ai complètement zappé que c'était ta place habitualle !, a-t-elle sorti avec un petit sourire désolé qui sonnait faux, en faisant mine de reculer sa chaise de deux centimètres. C’est bête, mais j’ai tellement l’habitude de me mettre là quand on bosse tard avec Raphaël au salonje n’ai même pas réfléchi… Attends, je me pousse, prends ma place.Élodie l’a regardée, profondément blasée par son petit numéro de sainte-nitouche. Elle n'avait aucune envie de s'abaisser à une guerre de territoire pour une malheureuse chaise de salle à manger.— C’est bon, reste là où tu es. Ça m'est complètement égal, a-t-elle coupé court.Élodie a contourné la table et s'est installée de l'autre côté, juste à côté de la grand-mè
Une fois Raphaël monté, la grand-mère ignora royalement la présence de Camille. Elle n'en avait que pour Élodie, lui tapotant doucement la main pour prendre de ses nouvelles.— Alors, ma petite, dis-moi tout. Qu’est-ce qui t'occupe tant en ce moment ? Tu sais, j'ai une idée... La semaine prochaine, Paris va devenir étouffant. Ça te dirait de m'accompagner quelques jours en Suisse ? On s'installerait au chalet, au calme, loin de toute cette agitation.Élodie lui offrit un sourire sincère, touchée par l'attention.— C’est vraiment adorable, Grand-mère, mais je ne vais pas pouvoir. C’est l’anniversaire de maman la semaine prochaine. Je dois rentrer un peu plus tôt pour tout préparer et passer du temps avec elle.— Oh, mais c’est une merveilleux !, s'exclama la vieille dame, les yeux brillants. Ça fait des années que je n’ai pas vu ta maman. Il faut absolument marquer le coup. Je veux lui offrir un vrai beau cadeau pour son anniversaire.— Ne vous dérangez pas pour ça, Grand-mère, elle se
Le trajet se fit dans un silence de plomb. Élodie gardait le visage tourné vers la vitre, les yeux fixés sur le paysage qui défilait sans rien voir. Les éclats de voix de la joaillerie lui prenaient encore la tête, et l’idée que Camille se soit servie dans leus caisses pendant deux ans pour s’acheter une conduite la dégoûtait profondément.À côté d’elle, Raphaël n'en menait pas large. Il sentait bien qu’il avait merdé sur toute la ligne avec cette histoire. Pour une fois, le grand patron d'industrie baissait d’un ton, presque penaud. Cherchant une porte de sortie pour détendre l’atmosphère, il posa prudemment sa main sur la sienne.— Élo… Je suis désolé pour ce qui s'est passé. Je n'étais vraiment pas au courant pour les comptes, je vais régler ça personnellement. Viens, on va plutôt voir Grand-mère au domaine. Ses derniers examens sont parfaits, les médecins disent qu'elle est en pleine forme. Ça te fera du bien de passer un moment avec elle.Élodie ne prit même pas la peine de retir
Raphaël repoussa le bras de la femme d'un geste sec. Emportée par l'élan, elle perdit l'équilibre sur ses talons et s'effondra lourdement sur le marbre de la joaillerie. Elle ouvrit la bouche, prête à hurler, mais les mots se bloquèrent net dans sa gorge dès qu'elle leva les yeux.En découvrant le visage de Raphaël, sa fureur se mua en une panique totale. Elle se redressa tant bien que mal sur les genoux, lissant nerveusement sa veste beige, le regard fuyant.— Monsieur... Monsieur Dubois !, bafouilla-t-elle, la voix tremblante, cherchant à se rattraper. Je... je vous demande pardon. Je ne savais pas que vous étiez là. Quelle idiote... Si j'avais su que vous veniez récupérer la bague de Camille en personne, je ne me serais jamais permise d'intervenir. Camille m'a simplement dit de passer pour faire vite…Raphaël ne desserra pas les dents. Mais cette femme, aveuglée par son habitude de courber l'échine devant le patron, prit ce silence de mort pour une approbation. Pensant qu'il était
Le vieux canapé de Sophie avait cette fermeté inconfortable, mais Élodie s’y laissait enfoncer. Sur la table basse, une salade composée restait scellée dans son emballage plastique. En face d'elle, l'écran plat diffusait le JT en boucle. Le son était coupé.C’était une série de clichés d’une précis
La Maybach glissait dans le silence feutré des quartiers chics, mais à l’intérieur, l’air semblait se raréfier. Élodie s’était enfoncée dans le cuir du siège, le regard obstinément fixé sur le défilé des façades haussmanniennes. Raphaël, à ses côtés, ne disait rien. Il avait encore cette odeur de v
Élodie tourna au coin de la rue de Sophie, ses phares balayèrent une silhouette qu'elle aurait reconnue entre mille. La Maybach noire l'attendait déjà.Raphaël était là, adossé à la portière, une cigarette au bout des doigts. Il attendait, avec cette patience terrifiante des prédateurs qui savent
Élodie choisit un ensemble pantalon en crêpe de soie anthracite, d’une coupe si fluide qu’il semblait flotter à chacun de ses mouvements, surmonté d’un manteau long structuré. Le concept de la vente organisée par Valentin était particulier : « L'Anonymat des Maîtres ». Chaque invité devait porter







