MasukL'odeur. Ce n'était pas seulement celle du désinfectant industriel qui agresse les sinus, c'était ce relent de peur rance et de métal froid qui imprègne les murs des urgences. Élodie s'engouffra dans le hall de la Pitié-Salpêtrière, le souffle court, ses talons martelant le linoléum avec une régularité de métronome affolé. Elle était venue chercher Raphaël, poussée par un instinct de survie après son malaise au bureau, mais la réalité la faucha avant même qu'elle ne puisse atteindre l'ascenseur des suites VIP.
— Élodie !
Le cri était rauque, déchirant. Près du guichet des admissions, une femme s'extirpait d'un banc en plastique orange. C'était sa mère. Elle ne marchait pas, elle trébuchait, son vieux manteau de laine déboutonné flottant autour de sa silhouette frêle. En voyant sa fille, elle s'effondra contre elle, ses mains noueuses s'agrippant aux bras d'Élodie comme si elle craignait de se noyer.
— Maman ? Mais... qu'est-ce que tu fais là ?
La panique d'Élodie monta d'un cran. Elle n'avait pas vu ses parents depuis des semaines, enfermée dans le rythme infernal que Raphaël lui imposait. Elle habitait le triangle d'or, eux vivaient dans un petit pavillon de banlieue à une heure de là.
— Ton père... balbutia la vieille femme, ses yeux rougis par les larmes cherchant désespérément ceux de sa fille. Il s'est effondré dans le jardin juste après ton appel de ce matin... il voulait te rappeler, il disait qu'il t'avait trouvée fatiguée au téléphone... Son cœur a lâché, Élodie. Il est au bloc.
Élodie sentit un froid polaire l'envahir, partant de ses pieds pour remonter jusqu'à sa gorge. Sa propre mère semblait avoir vieilli de dix ans en quelques heures. Ses cheveux gris étaient en désordre, et elle serrait contre sa poitrine un vieux sac à main dont l'anse était prête à lâcher.
— Pourquoi je ne savais pas ? Pourquoi personne ne m'a appelée ? hurla Élodie, sa voix résonnant contre les parois vitrées du hall, attirant les regards de pitié des passants.
— J'ai essayé ! J'ai appelé ton bureau vingt fois ! On me répondait systématiquement que tu étais en conférence stratégique, que Monsieur Dubois avait donné des consignes strictes pour ne pas te déranger, quel que soit le motif ! J'ai supplié son secrétaire, ce Marc... Il m'a répondu que "les urgences familiales ne devaient pas interférer avec les fusions en cours". Il m'a raccroché au nez, Élodie !
Élodie resta pétrifiée, les bras ballants. Raphaël. Il ne s'était pas contenté de l'ignorer ; il avait construit une muraille de verre autour d'elle, filtrant ses appels, l'isolant méthodiquement pendant que son père rendait l'âme à quelques kilomètres de là. La gélule qu'elle avait avalée le matin même sembla se transformer en une pierre brûlante dans son estomac.
— Il nous faut cinquante mille euros, reprit sa mère dans un sanglot convulsif. L'avance pour l'opération, les soins intensifs, la prothèse valvulaire... Ils ne l'emmènent pas au bloc sans cette garantie. Je leur ai dit que ton mari était riche, que tu travaillais pour lui... mais ils s'en moquent, ils veulent un virement immédiat. Dis-moi que tu les as, Élodie. Dis-moi qu'il va nous aider.
Cinquante mille euros. Le prix d'une futilité pour le Groupe Dubois. Le prix du sac orange que Raphaël avait offert à Camille quelques heures plus tôt. Élodie sortit son téléphone, ses doigts glissant sur l'écran mouillé de ses propres larmes. Elle composa le numéro de Raphaël.
Une tonalité. Rejet.
Une tonalité. Rejet.Elle rappela une troisième fois, le cœur battant contre ses côtes comme un animal en cage. Son pouce s'acharnait sur l'icône d'appel. Quand la messagerie tomba à nouveau, elle envoya un SMS, les mains tremblant si fort qu'elle dut s'y reprendre à plusieurs reprises : « Papa est en train de mourir. Triple dérivation urgente. Il faut 50k pour le bloc. Raphaël, je t'en supplie, réponds. Je te donnerai tout ce que tu veux, je signe le divorce ce soir, mais sauve-le. »
Pas de réponse. Juste le silence méprisant d'un écran noir.
— Reste ici, Maman. Je vais le trouver. Il est là, je le sais.
Poussée par une rage qu'elle ne se connaissait pas, Élodie laissa sa mère prostrée sur le banc et se précipita vers les ascenseurs de l'aile VIP. Elle monta au quatrième étage, ignorant les panneaux "Accès réservé". Elle traversa le couloir feutré, l'air y était plus frais, plus pur, loin de la sueur et de la mort du rez-de-chaussée. Devant la suite 402, deux colosses en costume sombre, les gardes du corps personnels de Raphaël, lui barrèrent la route.
— Poussez-vous, lâcha Élodie, sa voix n'étant plus qu'un sifflement rauque, ses yeux brûlant d'une lueur sauvage.
— Monsieur Dubois est avec Mademoiselle de Valois. Aucune interruption n'est tolérée, Madame.
— C'est ma vie qui se joue là-dedans ! Écartez-vous ou je hurle à la presse que Raphaël Dubois laisse crever ses proches dans le hall !
La porte s'ouvrit sur un silence de velours. Raphaël apparut sur le seuil. Il n'avait même pas retiré sa veste de costume, toujours impeccable, ses yeux noirs sondant Élodie avec une indifférence souveraine, comme s'il observait un insecte s'agiter sur une vitre. Derrière lui, Camille était à moitié assise sur le lit, drapée dans un peignoir en soie, une perfusion au bras qu'elle exhibait comme un trophée.
— Raphaël... commença Élodie, se jetant vers lui pour attraper ses mains. Elle sentit le tissu froid de sa chemise sous ses doigts. Mon père... il meurt si on ne paie pas maintenant. Cinquante mille euros. C'est rien pour toi, c'est une poussière sur tes comptes. Je te signe le divorce, je renonce à tout, je disparais de ta vie, mais sauve-le ! Je t'en supplie, Raphaël, regarde-moi !
Elle était à bout, les genoux fléchissant, ses doigts crispés sur les manches de son mari. Elle le regardait avec la ferveur d'une suppliciée, ses larmes tachant le revers de sa veste à cinq mille euros.
Raphaël dégagea ses bras d'un geste lent, délibéré, presque dégoûté. Il sortit un mouchoir de sa poche et essuya la trace que les doigts d'Élodie avaient laissée sur son poignet.
— Toujours ce sens pathétique du drame, Élodie. Tu t'évanouis ce matin pour attirer l'attention, et maintenant tu t'inventes une tragédie familiale pour obtenir des fonds ? C'est indigne de ton intelligence.
Camille laissa échapper un petit rire cristallin depuis son lit, un son qui transperça Élodie comme une lame.
— Raph, ne sois pas trop dur... Elle a toujours été une artiste, elle a besoin d'audience. Mais franchement, Élodie, marchander un divorce sur le dos d'un prétendu malade... C'est bas, même pour une fille de ton rang.Raphaël fixa sa femme. Son regard était vide, dépourvu de la moindre étincelle d'humanité. Il n'y avait ni haine, ni colère, juste un néant absolu.
— La santé de tes parents n'est pas ma responsabilité contractuelle, Élodie. Je ne suis pas une banque de charité. Retourne au bureau et finis ce rapport Skynet. On en reparlera demain, quand tu auras cessé de délirer.
Le lendemain matin, l’euphorie de la veille était retombée pour laisser place à une réalité beaucoup plus brute. Élodie était arrivée au bureau avant tout le monde. Elle avait étalé les trois cents pages du cahier des charges technique du projet **HELIOS** sur la grande table en verre de la salle de réunion. Quand Léonard entra, une boîte de café à la main, il la trouva en train de griffonner des schémas complexes sur un tableau blanc, les sourcils froncés.— Déjà d’attaque ? lança-t-il en posant un gobelet devant elle.— Léo, regarde ça, répondit-elle sans le quitter des yeux. J’ai relu les spécifications de Nexus pour la couche de transport des données. Ils n'attendent pas juste un algorithme de cryptage solide. Ils veulent une gestion de la latence qui frise l'impossible pendant les basculements de satellites. À quatre, on va se noyer. On va réussir à coder le moteur, mais on n'aura jamais le temps de stabiliser l'infrastructure avant les premiers tests de la semaine prochaine.Lé
Le terminal 2E de Roissy-Charles de Gaulle était déjà plein de monde. Élodie attendait devant la sortie des douanes, un café à la main. Elle n’avait pas beaucoup dormi, mais l’excitation de voir le projet avancer la tenait éveillée. Quand les portes automatiques se sont ouvertes, elle a immédiatement reconnu Léonard.Il marchait d'un pas rapide, un sac en cuir à l'épaule. Dès qu'il l'a vue, son visage s'est éclairé. Élodie ne s'est pas posée de questions : elle a couru vers lui et ils se sont pris dans les bras. Léonard l'a soulevée un peu, ils ont ri ensemble, une complicité évidente qui datait de leurs années d'études.— Tu as une mine incroyable pour quelqu'un qui est au milieu d'un cyclone, lui a-t-il lancé en la reposant.— C'est le grand air de Paris, Léo. On y va ? Les gars sont là ?Léonard a fait signe aux deux techniciens qui le suivaient, chargés de mallettes de transport rigides.À quelques dizaines de mètres, dans la file d'attente de la zone VIP, Raphaël Dubois s’était a
Le vieux canapé de Sophie avait cette fermeté inconfortable, mais Élodie s’y laissait enfoncer. Sur la table basse, une salade composée restait scellée dans son emballage plastique. En face d'elle, l'écran plat diffusait le JT en boucle. Le son était coupé.C’était une série de clichés d’une précision, Raphaël n’avait plus rien du titan de l’industrie aux costumes impeccables. Sa veste haute couture, froissée par les bourrasques, pendait lamentablement, tandis que son col de chemise ouvert trahissait une panique. On le voyait courbé, les muscles des bras saillants sous l'effort, extirpant une Camille évanouie des rebords du vide. La robe longue de la jeune femme flottait dans le vent comme les ailes d’un papillon agonisant. Sous la lumière crue des projecteurs de secours, son visage affichait une pâleur cadavérique, ses yeux clos soulignant le contraste violent avec la tache de sang qui commençait à imbiber le bandage de son poignet droit.Puis, un autre image, Raphaël s'élançait vers
La Maybach glissait dans le silence feutré des quartiers chics, mais à l’intérieur, l’air semblait se raréfier. Élodie s’était enfoncée dans le cuir du siège, le regard obstinément fixé sur le défilé des façades haussmanniennes. Raphaël, à ses côtés, ne disait rien. Il avait encore cette odeur de vin coûteux et de certitude, un parfum qui donnait à Élodie une envie de vomir irrépressible.Soudain, le téléphone de Raphaël vibra contre la console centrale. Il jeta un coup d’œil à l’écran, mais ses sourcils se rejoignirent lorsqu’il vit le nom de l’agent de Camille s’afficher pour la quatrième fois consécutive.— Quoi encore ? trancha-t-il en décrochant, la voix chargée d'un mépris glacial.— Raphaël ! C’est fini... elle va le faire ! hurla l’homme à l’autre bout, la voix parasitée par un sifflement de vent violent. Camille est sur le toit de l’immeuble, elle est sur le rebord... Elle dit qu’elle ne peut plus supporter le poids de ta trahison, que tu l’as jetée aux chiens pour sauver ta
Élodie tourna au coin de la rue de Sophie, ses phares balayèrent une silhouette qu'elle aurait reconnue entre mille. La Maybach noire l’attendait déjà.Raphaël était là, adossé à la portière, une cigarette au bout des doigts. Il attendait, avec cette patience terrifiante des prédateurs qui savent que leur proie finira par rentrer au gîte.— Tu en as mis du temps, dit-il, sa voix grave brisant le silence nocturne.— Raphaël, nous n'avons rien a dire. — Ne sois pas si tendue, Élodie. On a déjà assez donné dans le spectacle hier, non ? Il s’approcha, son parfum boisé et coûteux l’enveloppant comme une menace. Écoute, pour Camille… c’est une gamine qui a manqué de discernement. Elle a fait une erreur de jugement, c’est réglé. Je lui ai parlé, elle va rester à sa place désormais. Considère que c’est de l’histoire ancienne. Je garderai mes distances, puisque c’est ce que tu sembles exiger.Élodie l’observa, incrédule. Il parlait de la destruction de sa dignité comme d’un simple contretemp
Élodie choisit un ensemble pantalon en crêpe de soie anthracite, d’une coupe si fluide qu’il semblait flotter à chacun de ses mouvements, surmonté d’un manteau long structuré. Le concept de la vente organisée par Valentin était particulier : « L'Anonymat des Maîtres ». Chaque invité devait porter un loup vénitien en velours sombre dès l’entrée. Une mise en scène théâtrale qui permettait aux grandes fortunes de flamber sans que leur nom ne finisse le lendemain dans les colonnes mondaines. Pour Élodie, c’était une aubaine. Derrière son masque de dentelle noire, elle n’était plus la « femme de », ni la proie des paparazzi. Elle n'était qu'une silhouette élégante parmi d'autres.L’hôtel particulier exhalait une atmosphère feutrée. Elle monta l'escalier d'honneur d'un pas léger, sa main gantée effleurant à peine la rampe en fer forgé. À l'entrée de la salle, elle repéra le majordome en chef.— Je souhaite parler à Valentin, dit-elle d'une voix basse, mais d'une netteté cristalline.L'homm







