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Chapitre 6 : La Corde Raide

Penulis: Déesse
last update Terakhir Diperbarui: 2025-11-28 02:12:58

Ivy

Il n’est pas ivre, du moins pas complètement. Il est plus jeune, vêtu d’un uniforme de livreur, les mains encore sales de cambouis. Il a un visage ordinaire, presque timide. Il ne se rue pas sur moi.

— Bonsoir, murmure-t-il en refermant la porte.

Il me regarde, assise sur le lit, et son regard n’est pas vide. Il y a une curiosité, une nervosité qui ressemble presque à de la retenue. Un espoir absurde et dangereux naît en moi. Peut-être… Peut-être que celui-là…

— S’il vous plaît…, je commence, ma voix est une corde rauque, rarement utilisée pour parler. Je… je vous en supplie.

Il s’arrête, surpris.

— Qu’est-ce qu’il y a ?

Je rassemble tout mon courage, le peu qui me reste. Je baisse les yeux, jouant une modestie qui n’est plus qu’un lointain souvenir.

— Je… je n’ai jamais… Je suis vierge.

Les mots sortent dans un souffle. C’est un mensonge, bien sûr. Un mensonge usé, que j’ai entendu certaines filles plus rusées utiliser pour obtenir un peu plus d’argent ou une once de gentillesse. Mais pour moi, ce n’est pas une stratégie. C’est une supplique désespérée. Une tentative de retrouver une parcelle de dignité, d’humanité. De lui faire comprendre que je suis une personne, pas juste un corps.

Son visage change. La surprise fait place à une lueur incrédule, puis à une excitation brutale. Ses yeux s’illuminent d’une avidité qui me glace.

— Vierge ? répète-t-il, comme s’il venait de gagner à la loterie. Putain, c’est vrai ?

— Oui, je répond , sentant mon cœur se serrer. Alors s’il vous plaît… ne me touchez pas. Laissez-moi.

Il rit, un rire bref et sec qui n’a rien de joyeux.

— Me laisser ? Mais tu es folle ? C’est… c’est une chance incroyable !

Il avance vers moi, et toute la fausse timidité a disparu. Son regard balaie mon corps avec une nouvelle intensité, une possessivité terrifiante.

— Toutes les filles ici sont usées. Mais toi… toi tu es intacte. C’est pour moi.

— Non ! Attendez !

Je recule sur le lit, mais il est déjà sur moi. Ses mains, qui semblaient si calmes, se referment sur mes poignets avec une force insoupçonnée. L’odeur de graisse et de sueur me prend à la gorge.

— Lâchez-moi ! Je vous en prie !

— Chut, maintenant, fait-il, son souffle chaud sur mon visage. Ça va faire un peu mal, c’est normal. Mais après, tu seras une femme.

Il rit encore, excité par son propre rôle dans cette initiation sordide. Il me pousse sur le dos, son poids m’écrasant. Je me débats, mais il est trop fort. La robe fade se déchire sous ses doigts impatients.

— Arrêtez ! Vous aviez promis !

— J’ai rien promis du tout, grogne-t-il en dégageant un sein de mon soutien-gorge. Une vierge… je peux pas y croire.

Je ferme les yeux, sentant les larmes brûlantes couler sur mes tempes. L’espoir était un piège. Pire qu’un piège, un cruel amplificateur de douleur. J’avais cru voir une lueur d’humanité dans ses yeux. C’était juste la lueur de la convoitise, plus aiguë, plus spécifique.

Il ne m’écoute pas. Il n’entend même pas mes pleurs. Il est absorbé par son fantasme, par la possession de ce qu’il croit être une prime. Sa bouche est sur mon cou, ses mains partout. Je cesse de me débattre. L’énergie me quitte, remplacée par une résignation pire que tout.

Quand il entre en moi, la douleur est forte et aujourd’hui, elle est teintée d’une amertume particulière. Ce n’était pas ma virginité qu’il voulait, c’était l’idée de la prendre. L’idée de être le premier. Mon mensonge n’a fait qu’attiser son désir, transformant une transaction banale en un viol qu’il s’imagine fondateur.

Je me détache. Je regarde le plafond, la tache d’humidité qui ressemble à un continent inconnu. Je compte les fissures. Une. Deux. Trois.

Je m’appelle Ivy.

Son grognement final est un son de triomphe. Il se relève, se rhabille rapidement, l’air satisfait. Il jette quelques billets froissés sur la table de nuit.

— Pour la première fois, dit-il avec un sourire niais.

Puis il sort.

Je reste allongée, le corps meurtri, l’âme en cendres. La leçon est apprise, une fois de plus, et gravée au fer rouge. Ici, même la pitié est une arme. La vulnérabilité est une invitation à être déchirée. Mon humanité n’est qu’une marchandise de plus, et la revendiquer ne fait qu’en augmenter le prix aux yeux de ces hommes.

Je me lève, je vais au lavabo. Je me lave. L’eau est froide. Je me regarde dans le miroir fêlé. Les yeux cernés, le maquillage bavant. Je ne vois plus la fille qui a soufflé une bougie il y a si longtemps. Je ne vois qu’une chose. La chose des choses.

Et dans ses yeux, la braise de haine grandit, nourrie par l’humiliation et le mensonge. Elle ne demande qu’à devenir un incendie.

Le temps a perdu son sens. Les jours et les nuits se confondent dans un même brouillard de servitude et de saleté. La chambre 7 est devenue mon univers. L’usure du matelas, la tache d’humidité au plafond, les griffures sur la table de nuit… Je connais chaque détail par cœur. Je suis devenue un automate. Un corps qui se lève, se lave à la hâte avec l’eau froide du lavabo, et qui attend. Qui attend le grincement de la serrure.

Les hommes défilent. Leurs visages, leurs odeurs, leurs exigences se mélangent en une nausée permanente au creux de mon estomac. J’ai appris à dissocier mon esprit. Pendant qu’eux grognent et suent sur moi, je me réfugie dans ma tête. Je compte les fissures du plafond. Je me répète mon prénom, comme un mantra, de peur de l’oublier. Ivy. Je m’appelle Ivy. Parfois, je revois le visage de ma mère, son sourire forcé devant le cupcake. Cela fait plus mal que les mains brutales, alors j’arrête.

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