LOGINCalista Je me réveille la première, comme toujours depuis que je suis enceinte. Mon corps est une horloge que rien ne peut dérégler, pas même les nuits trop courtes et les réveils trop matinaux. Le bébé est agité ce matin, il donne des coups de pied, il se retourne, il a le hoquet. Je reste allongée quelques minutes, immobile, à sentir sa présence en moi, à écouter le silence de l'arrière-boutique. Valerio dort encore, allongé sur le dos, un bras replié sous sa tête, l'autre toujours posé sur mon ventre, comme s'il n'avait pas bougé de la nuit. Il est beau, mon mari, quand il dort. Toutes les tensions de son visage se sont effacées, toutes les crispations de ses mâchoires ont disparu. Il a l'air plus jeune, plus paisible, plus proche de l'homme que j'ai rencontré il y a deux ans. Je me lève doucement pour ne pas le réveiller, je m'étire, je bois un verre d'eau, je grignote un biscuit pour calmer les nausées matinales qui n
ValerioLe bureau improvisé sent la poussière et le vieux bois. Une odeur qui me rappelle mon enfance, les visites clandestines que je faisais à mon grand-père dans son bureau lambrissé, les heures passées à l'écouter raconter ses conquêtes, ses batailles, ses triomphes. Aujourd'hui, c'est moi qui suis assis dans le fauteuil du patriarche, c'est moi qui tiens les rênes de l'empire, c'est moi qui prépare la bataille finale.Mais je ne suis pas seul. Calista est là, assise en face de moi, son ventre énorme calé contre le bord de la table, ses cheveux relevés en un chignon approximatif d'où s'échappent des mèches folles qui encadrent son visage fatigué. Elle a les traits tirés, les yeux cernés, les lèvres sèches, mais elle n'a jamais été aussi belle. Parce qu'elle est là, parce qu'elle se bat avec moi, parce qu'elle a choisi mon camp contre toute logique, contre toute raison.La nuit est tombée depuis longtemps sur le quartier du port, et les bruits
CalistaLes jours qui suivent sont un tourbillon. Un ouragan. Un maelström d'appels téléphoniques, de rendez-vous clandestins, de négociations à distance et de transactions secrètes. Je dors à peine, je mange sur le pouce, je passe mes journées au téléphone avec mes contacts et mes nuits penchée sur des catalogues d'art, des listes d'inventaire, des estimations de valeur.Valerio est à mes côtés à chaque instant, mon ombre silencieuse, mon garde du corps, mon assistant, mon mari. Il ne me quitte pas des yeux, il boit mes paroles, il exécute mes instructions sans discuter, sans poser de questions, avec une confiance aveugle qui me touche plus que tous les mots d'amour. Il m'a vue mentir, trahir, manipuler. Il m'a vue déployer mes talents de comédienne pour piéger ses ennemis et les miens. Et aujourd'hui, il me voit déployer mes talents d'antiquaire pour sauver son héritage, et il ne doute pas une seconde de ma loyauté.Nous avons installé notre qu
ValerioLa collection Orsini est un monstre endormi.C'est la première pensée qui me traverse l'esprit quand je pousse la porte blindée de l'entrepôt numéro 147 du port franc de Monaco, une ancienne caserne militaire reconvertie en coffre-fort géant pour les fortunes du monde entier. La pièce fait la taille d'un appartement, peut-être plus, et elle est remplie du sol au plafond de caisses en bois, de tableaux emballés dans du papier bulle, de sculptures recouvertes de draps blancs qui leur donnent des allures de fantômes pétrifiés.L'air est sec et frais, parfaitement climatisé, filtré par des systèmes sophistiqués qui maintiennent une température constante et un taux d'humidité idéal pour la conservation des œuvres d'art. Mon grand-père, Giovanni Orsini, ne faisait jamais les choses à moitié. Même dans le crime, même dans la rapine, même dans l'accumulation maladive de trésors volés, il mettait le même soin maniaque que dans ses affaires légales
CalistaJe n'aurais jamais cru que je remettrais les pieds dans une salle de réunion. Pas comme ça, en tout cas. Pas en tant qu'alliée des Orsini, pas en tant que stratège chargée de sauver les restes d'un empire que j'ai passé ma vie entière à haïr. Et pourtant, me voilà, assise à la table de notre cuisine transformée en quartier général de campagne, mon ventre de sept mois posé devant moi comme une montagne infranchissable, entourée de dossiers, de bilans comptables et d'organigrammes qui retracent les ramifications tentaculaires du Groupe Orsini.Valerio est debout devant la fenêtre, les mains dans les poches, le regard perdu sur le citronnier de la cour intérieure. Il est beau, mon mari, même quand il est défait, même quand il est inquiet, même quand les fantômes de son passé reviennent le hanter. Il a les traits tirés par le manque de sommeil et par l'angoisse qui le ronge, mais il tient bon. Il ne fuit pas, il ne se cache pas, il ne renonce pas. Il
ValerioLe retour à la normale n'existe pas. C'est une illusion que les gens ordinaires entretiennent pour se rassurer, pour se convaincre que la vie est une ligne droite ponctuée d'accidents mineurs, de petites secousses sans conséquence. Mais pour les gens comme nous, pour les Orsini et les Moretti, pour ceux qui portent en eux le poids de secrets trop lourds et de crimes trop anciens, la normalité est un luxe que nous ne pouvons pas nous offrir.Nous sommes rentrés de Monaco il y a trois jours. Trois jours à essayer de retrouver une routine, à faire semblant que rien n'a changé, à jouer la comédie du couple uni qui attend un enfant et qui s'installe dans un appartement plus grand. Mais quelque chose a changé, fondamentalement, irréversiblement. Le baiser dans le couloir de la clinique a fait tomber les barrières que nous avions érigées entre nous, il a dissous la glace qui figeait nos échanges, il a rouvert une brèche dans le mur du silence. Nous ne so
Un soir, elle s'endort avant moi. Elle est allongée sur le côté, face au mur, son ventre rond posé sur un coussin qu'elle a glissé sous elle pour soutenir son dos. La lune filtre à travers le soupirail et dessine des ombres argentées sur sa silhouette, sur la courbe de sa hanche, sur l'arro
Elle baisse les yeux, elle serre les lèvres, et je vois ses doigts qui se crispent sur le drap, qui se serrent convulsivement sur le tissu élimé. Elle ne répond pas tout de suite, elle lutte contre elle-même, contre cette fierté qui l'a toujours empêchée de se confier, contre cette peur qui l'a
Et maintenant, cet homme va me donner un enfant qu'il n'a jamais demandé, un enfant qui portera son nom et son sang et le poids de toutes les fautes que sa famille a commises avant même sa naissance.Je repense au premier soir, comme on feuillette un album de photos qu'on voudrait brûler mais qu'on
CalistaJe suis assise au bord du lit défait, le matelas qui s'affaisse légèrement sous mon poids, et je sens le drap glisser contre ma cuisse nue sans que je fasse le moindre geste pour le retenir, parce que le monde entier pourrait s'écrouler autour de moi en cet instant que je ne bougerais pas d







