LOGIN— Dursun. La caisse. Le vieux hoche la tête. Il disparaît dans l'ombre de la loge, revient avec une petite caisse en bois percée de trous qu'il tient devant lui comme on porte un objet qui ne lui appartient pas. Je ne sais pas pourquoi je me souviens des couleuvres du cimetière. Kaan à quinze ans, avait découvert que le gardien en gardait deux pour tenir les rats à distance des offrandes. Il y était retourné trois étés de suite, avait passé des heures accroupi près de la remise à les regarder se lover entre ses doigts. Il disait que c'étaient les seuls animaux honnêtes. Je lui avais répondu qu'il avait besoin de fréquenter des gens. — Qu'est-ce que c'est ? demande Sana, la voix blanche. — Rien. Marchez. Je l'entraîne dans l'allée centrale. Elle trébuche à chaque pas, retenue par mon poing refermé sur son coude. Les cyprès se resserrent au-dessus de nous. Le vent siffle entre les stèles. Je sens son corps trembler contre le mien, un tremblement continu qui ne ressemble pas
La faculté se vide par vagues à la fin du jour. Le ciel a pris une couleur de plomb. Un vent humide, annonciateur de pluie soulève les feuilles des marronniers. Je gare la berline devant la grille en double file, sans m'excuser auprès du moindre klaxon. Elle est là. Debout au pied de l'escalier, près du portail, son cartable serré contre sa hanche, le foulard gris noué haut. Elle regarde droit devant elle sans voir. Elle attend Hakan. Autour d'elle, des étudiants s'attardent par grappes, jetant des regards obliques. Deux de mes hommes à dix mètres, feignent de lire leur téléphone. Je sors de la voiture. Il suffit que je franchisse la grille pour que le murmure change de nature. J'entends mon nom. Je sens les regards se tourner. Je prends mon visage, celui d'un homme qui ne sait que sourire à sa femme. — Ma chérie. Sana se retourne. Elle me voit. Pendant une demi-seconde, je lis dans ses yeux quelque chose de nu, d'immédiat qu'elle n'a pas le temps de masquer : de la surp
Il se penche un peu plus. Son haleine sent le café brûlé. — J'ai regardé son dossier, vous savez. Votre épouse. Sana Aydın. Avant votre mariage, elle n'existait dans aucun registre turc. Pas un visa. Pas une entrée sur le territoire. Pas un dossier de naissance, pas même un cousin éloigné. Un fantôme. Il sourit.— Un mariage en neuf jours avec une étrangère sortie de nulle part à peine un an après la mort de votre frère. Les mauvaises langues diraient que vous avez un goût prononcé pour les coïncidences, Maître. Mon sang se met à battre aux tempes. — Si vous avez quelque chose à me reprocher inspecteur, produisez un mandat. — Oh, je ne vous reproche rien. Il ouvre les mains.— Je m'étonne. C'est mon métier. Il fait un tour du bureau, caresse du bout des doigts le dos d'un fauteuil, la lampe de laiton, le cadre posé près de l'ordinateur. Il s'arrête devant la photo de Kaan, riant, pris à Şile. Il la regarde longuement. — Joli garçon. Sa voix devient douce, presque cares
Emir " Bonjour, Emir." Deux mots, lancés en passant sans un regard devant l'embrasure d'une salle à manger où ma mère venait de perdre la parole. Depuis ce matin, ils roulent sous mon crâne comme une pièce qui refuse de s'arrêter. Je les entends quand je signe un document, quand je réponds à un appel, quand je ferme les yeux une seconde dans l'ascenseur. Dans mon bureau de Levent, au vingt-huitième étage, le Bosphore s'étale derrière les baies vitrées, plat, gris, indifférent. Il est quinze heures quarante. Mon café a refroidi depuis une heure. Sur l'écran de l'ordinateur, un dossier est ouvert que je ne lis pas. Elle a tenu tête à ma mère. Je n'arrive pas à passer dessus. Nur Demir qui a fait pleurer des ministres, des épouses d'ambassadeurs, deux belles-filles potentielles et une gouvernante anglaise, a reçu ce matin une leçon de courtoisie de la part d'une étudiante de vingt et un an, une tasse tiède à la main. Et je suis resté derrière un chambranle, la main sur le bois
Je m'attendais au parquet. À l'éclat sec de l'os contre le bois, à une douleur blanche qui me couperait le souffle. Au lieu de ça, je rencontre quelque chose de chaud, d'élastique, d'étrangement vivant, qui amortit la chute avec un "oumpf" grave et douloureux, parfaitement humain. Je reste une seconde immobile, le souffle court, le cœur battant à tout rompre, les classeurs serrés contre moi. — Je suis… Je roule sur le côté, haletante.— Pardon, pardon, je suis vraiment désolée, je ne vous avais pas vu, je… Je me retourne. Yusuf est allongé sur le dos, les bras en croix, un genou plié, les cheveux en désordre, l'air de quelqu'un à qui on vient de renverser une armoire sur la poitrine. Il me regarde avec une expression d'ahurissement total, puis son visage se plisse et il éclate de rire. — Eh bien, belle-sœur, dit-il, la voix étranglée. Voilà une façon originale de me souhaiter bonjour. — Yusuf ? — Moi-même. Il se redresse sur les coudes en grimaçant.— Je crois que tu m'as f
— Bonjour, dis-je. Le mot sort tout seul par réflexe, comme on répond au salut d'une voisine dans une cage d'escalier. Je ne lève même pas la tête de mon cahier. C'est la seconde d'après que mon cerveau rattrape ma bouche. Melis Karaca. Karaca. Le nom que Nur a prononcé hier dans le salon du bout des lèvres, avec un plaisir que je ne lui connaissais pas. Le nom qu'Emir a regardé comme on regarde une arme posée sur une table. Celui de l'homme aux cheveux d'argent qui m'a murmuré "Mademoiselle Aydın" en baisant ma main. Mon stylo s'immobilise sur la page. Autour de nous, l'amphithéâtre bourdonne comme une ruche renversée. Je saisis des bribes : "la fille de Karaca… avec la femme de Demir… tu as vu ça ?" Deux filles derrière ne cherchent même plus à baisser la voix. Au troisième rang, quelqu'un se retourne carrément. — Mademoiselle Karaca, dit le professeur Kaya sans lever les yeux de ses notes. Vous nous honorez de votre présence, un matin de semaine. J'imagine que l'excuse est







