로그인Je démarre. Je braque. Les pneus hurlent sur l'asphalte mouillé, la berline pivote sur elle-même, franchit le terre-plein central en soulevant une gerbe d'eau, et part dans l'autre sens. Un klaxon me manque de peu. Je ne le vois pas. Mon pied écrase l'accélérateur, le compteur grimpe, cent vingt, cent quarante, les lumières de la corniche se fondent en traînées rouges. J'appelle Hakan. Il décroche à la première sonnerie. — Monsieur. — Le Cercle de Pera, rue Voyvoda. Six hommes armés, deux voitures. Vous prenez position autour du bâtiment. Toutes les issues. Vous ne montez pas sans mon signal. — Monsieur, ma place est près de vous… — Hakan. Dursun, le gardien de Zincirlikuyu est mort. Envoie quelqu'un sur place. Que personne n'y touche avant que je sache. Un silence très court, si court que je l'imagine. — Bien, monsieur. Je m'en occupe. — Et Hakan. — Monsieur ? — Ma femme n'est plus au cimetière. Je raccroche avant qu'il ne réponde. Le trajet dure vingt-sept
Emir La pluie tambourine sur le toit de la berline comme les doigts d'un enfant sur une vitre. Les essuie-glaces battent à contretemps. Devant moi, la corniche est un ruban noir où se reflètent les lumières du pont, et je roule à cent dix dans une rue limitée à cinquante, sans y prêter attention. Je suis en colère. Je n'arrive pas à dire contre qui. Contre elle, évidemment : c'est la réponse qui s'offre, simple, solide, rangée depuis un an dans le même tiroir. Mais ce n'est pas elle qui a retourné mon conseil d'administration. Ce n'est pas elle qui a signé d'une boucle trop large un papier que je n'ai jamais vu. Ce n'est pas elle qui a ouvert ma porte à Karaca, qui m'a envoyé Sönmez, ni qui m'a dit, de sa voix de procureur : "vous avez un goût prononcé pour les coïncidences." Ma colère n'a pas d'adresse. Elle tourne à vide, comme un moteur sans charge, et plus elle tourne, plus elle cherche quelque chose à écraser. Il y a deux hommes dans cette voiture. L'un compte les torts, un
Sana Je cours. Je cours après lui sans savoir pourquoi, sans savoir comment, avec les jambes de quelqu'un qui a oublié qu'on peut s'arrêter. Mon pied gauche ne sent plus la douleur de la cheville, il la sait seulement, quelque part très loin. Le gravier crisse. Les cyprès défilent. Au bout de l'allée, la silhouette d'Emir se découpe devant la grille, la caisse de bois à ses pieds. — Emir ! Emir, attendez ! Il se penche, fait glisser un loquet et je les vois. Deux formes minces, sombres, silencieuses, qui s'écoulent de la caisse sur le gravier comme de l'eau sale. Elles n'ont pas de pattes. Elles n'ont pas de bruit. Elles ondulent dans la lumière de la lune avec une lenteur que ma peau reconnaît avant mon esprit. Mon cri me traverse sans que je l'aie décidé. Le monde se rétrécit. Tout disparaît, le cimetière, la grille, la nuit, l'homme qui me regarde sans comprendre. Il ne reste que le sol, ces choses qui glissent sur le sol et le froid qui monte le long de mes jambes. Je recu
— Dursun. La caisse. Le vieux hoche la tête. Il disparaît dans l'ombre de la loge, revient avec une petite caisse en bois percée de trous qu'il tient devant lui comme on porte un objet qui ne lui appartient pas. Je ne sais pas pourquoi je me souviens des couleuvres du cimetière. Kaan à quinze ans, avait découvert que le gardien en gardait deux pour tenir les rats à distance des offrandes. Il y était retourné trois étés de suite, avait passé des heures accroupi près de la remise à les regarder se lover entre ses doigts. Il disait que c'étaient les seuls animaux honnêtes. Je lui avais répondu qu'il avait besoin de fréquenter des gens. — Qu'est-ce que c'est ? demande Sana, la voix blanche. — Rien. Marchez. Je l'entraîne dans l'allée centrale. Elle trébuche à chaque pas, retenue par mon poing refermé sur son coude. Les cyprès se resserrent au-dessus de nous. Le vent siffle entre les stèles. Je sens son corps trembler contre le mien, un tremblement continu qui ne ressemble pas
La faculté se vide par vagues à la fin du jour. Le ciel a pris une couleur de plomb. Un vent humide, annonciateur de pluie soulève les feuilles des marronniers. Je gare la berline devant la grille en double file, sans m'excuser auprès du moindre klaxon. Elle est là. Debout au pied de l'escalier, près du portail, son cartable serré contre sa hanche, le foulard gris noué haut. Elle regarde droit devant elle sans voir. Elle attend Hakan. Autour d'elle, des étudiants s'attardent par grappes, jetant des regards obliques. Deux de mes hommes à dix mètres, feignent de lire leur téléphone. Je sors de la voiture. Il suffit que je franchisse la grille pour que le murmure change de nature. J'entends mon nom. Je sens les regards se tourner. Je prends mon visage, celui d'un homme qui ne sait que sourire à sa femme. — Ma chérie. Sana se retourne. Elle me voit. Pendant une demi-seconde, je lis dans ses yeux quelque chose de nu, d'immédiat qu'elle n'a pas le temps de masquer : de la surp
Il se penche un peu plus. Son haleine sent le café brûlé. — J'ai regardé son dossier, vous savez. Votre épouse. Sana Aydın. Avant votre mariage, elle n'existait dans aucun registre turc. Pas un visa. Pas une entrée sur le territoire. Pas un dossier de naissance, pas même un cousin éloigné. Un fantôme. Il sourit.— Un mariage en neuf jours avec une étrangère sortie de nulle part à peine un an après la mort de votre frère. Les mauvaises langues diraient que vous avez un goût prononcé pour les coïncidences, Maître. Mon sang se met à battre aux tempes. — Si vous avez quelque chose à me reprocher inspecteur, produisez un mandat. — Oh, je ne vous reproche rien. Il ouvre les mains.— Je m'étonne. C'est mon métier. Il fait un tour du bureau, caresse du bout des doigts le dos d'un fauteuil, la lampe de laiton, le cadre posé près de l'ordinateur. Il s'arrête devant la photo de Kaan, riant, pris à Şile. Il la regarde longuement. — Joli garçon. Sa voix devient douce, presque cares







