MasukChapitre 7
Elyssa
Le lendemain du dîner, je me réveille avec une résolution nouvelle, une détermination fragile mais tenace qui s'est allumée en moi quand Zeylan a pris ma défense devant toute l'assemblée. Si je ne peux pas encore reconquérir le cœur de mon mari, si ma présence dans ce palais est une anomalie que les puissants tolèrent en attendant de pouvoir l'effacer, alors je commencerai par la base, par ces hommes et ces femmes en tablier blanc qui traversent les pièces comme des ombres silencieuses.
Je descends aux cuisines dès le matin. L'escalier de service est un goulet étroit et sombre qui sent la pierre humide et le savon noir, un chemin que les maîtres n'empruntent jamais. La cuisine est un royaume de cuivre et de vapeur où s'affairent déjà une dizaine de personnes. L'odeur du pain chaud et du café emplit l'air, se mêle au parfum des herbes fraîchement coupées, et cette atmosphère laborieuse, vivante, me serre le cœur parce qu'elle me rappelle l'atelier de couture de ma mère, le bruit des machines, les rires des ouvrières, cette chaleur humaine qui me manque depuis si longtemps.
Je m'avance, un sourire timide aux lèvres.
— Bonjour, je m'appelle Elyssa. J'aimerais vous aider, si je peux, apprendre à vous connaître.
Le silence qui accueille mes mots est un mur. Les mains s'arrêtent au-dessus des pâtons, les regards se lèvent vers moi puis se détournent aussitôt. Une femme plus âgée, le visage ridé et les cheveux gris tirés en un chignon sévère, s'approche de moi. Son tablier est taché de farine, ses mains sont rougies par l'eau de vaisselle, mais son port de tête est celui d'une reine offensée.
— Nous n'avons pas besoin d'aide, Madame, dit-elle en détachant le dernier mot comme s'il lui brûlait la langue, et surtout pas de la vôtre. Nous avons du travail, du vrai travail.
Elle tourne les talons avant que j'aie pu répondre. Les autres reprennent leur besogne dans un silence lourd, un silence qui m'exclut, qui me repousse. Je pourrais fuir dans ma chambre et pleurer dans mon oreiller comme je l'ai fait tant de fois, mais quelque chose en moi refuse. Je décide de rester, de m'asseoir sur un tabouret dans un coin, de regarder, d'attendre, de montrer que je ne me décourage pas si facilement.
Les jours suivants, je persévère. J'apprends les noms, je salue chaque domestique dans les couloirs avec un sourire que je veux sincère, je propose mon aide pour des tâches minuscules, porter un plateau, plier des serviettes, cueillir des fleurs dans le jardin pour égayer les pièces trop sombres. Chaque geste de gentillesse est une main tendue dans le vide qui ne rencontre jamais rien d'autre que de l'indifférence ou, pire, ce mépris silencieux qui me glace jusqu'aux os. Les servantes baissent les yeux quand je passe, les valets changent de direction, et les rares mots qu'on m'adresse sont des formules de politesse si froides qu'elles blessent plus que des insultes.
Un matin, je décide de préparer un bouquet pour la chambre conjugale, la chambre que Zeylan et moi devrions partager et où il ne vient jamais. Je passe une heure dans le jardin, à choisir les plus belles roses, des roses blanches et rouges que je coupe avec soin, que je débarrasse de leurs épines, que je dispose dans un vase de cristal avec des brins de lavande et des feuilles de fougère. Mes doigts retrouvent des gestes anciens, des gestes de couturière qui composait des harmonies de couleurs, et ce travail m'apaise, me donne l'illusion que je construis quelque chose, que je tisse un lien ténu entre cet homme qui ne se souvient pas de moi et cette femme que je suis devenue.
Je monte le grand escalier, le vase serré contre ma poitrine comme un trésor, et je croise une jeune servante, une fille brune au visage étroit que j'ai déjà vue plusieurs fois et à qui j'ai souri sans jamais recevoir de réponse. Elle s'arrête devant moi. Pendant une seconde, je crois qu'elle va me laisser passer, qu'elle va peut-être même me sourire. Mais ses yeux tombent sur le bouquet, et son visage se ferme, se durcit, se tord en une grimace de mépris si violent que j'en ai le souffle coupé. Elle arrache le vase de mes mains, et avant que j'aie pu dire un mot, elle jette les fleurs au sol, les piétine avec ses chaussures noires, écrase les pétales blancs et rouges sur le marbre dans un bruit mou et terrible, un bruit de beauté qu'on assassine.
— Vos fleurs, on n'en veut pas, crache-t-elle d'une voix sifflante. Gardez-les pour vous, vos jolies attentions de princesse. Ici elles ne servent à rien, elles pourrissent, elles puent, elles nous rappellent juste que vous n'avez rien à faire ici.
Elle disparaît dans l'escalier de service, me laissant seule au milieu du couloir, agenouillée sur le marbre froid, les mains tremblantes au-dessus des pétales écrasés, des tiges brisées, de cette beauté massacrée qui est l'image parfaite de ce qu'ils veulent faire de moi. Mes yeux s'embuent, ma gorge se serre, et je ravale mes larmes avec une violence qui me brûle la poitrine. Pleurer maintenant, ce serait leur donner raison, ce serait confirmer que je suis faible, que je ne mérite pas de vivre entre ces murs.
Je me relève lentement. Je ramasse les fleurs une à une, les pétales froissés, les tiges cassées, et je les garde dans mes mains comme on garde les reliques d'un espoir détruit. Je comprends maintenant que vivre dans ce palais ne sera jamais une trêve, que chaque journée sera une bataille, que chaque geste de paix sera reçu comme une provocation. Je devrai lutter non seulement contre les ennemis de l'extérieur, ceux qui ont posé la bombe et qui veulent ma mort, mais aussi contre ceux de l'intérieur, ces visages anonymes qui ont décidé, sans me connaître, que je n'avais pas le droit d'exister.
Et au fond de cette humiliation, une certitude se forge, se durcit, se trempe comme une lame dans le feu : je ne partirai pas, je ne fuirai pas, je resterai debout, je me battrai pour chaque regard, pour chaque once de respect qu'ils refusent de m'accorder. Un jour, ils verront que la petite couturière a la force d'une reine, et que cette force, ils auraient mieux fait de ne pas la réveiller.
Chapitre 56ElyssaLa douleur me réveille, une douleur sourde et diffuse qui pulse dans tout mon corps, et j'ouvre les yeux avec difficulté, les paupières lourdes, la vision floue, et je ne sais pas où je suis, je ne me souviens pas tout de suite, il n'y a que ce plafond blanc, cette odeur d'antiseptique, ces bips réguliers qui percent le silence, et puis je tourne la tête, lentement, à cause de la douleur dans ma nuque, et je le vois.Zeylan est assis sur une chaise près de mon lit, les coudes posés sur ses genoux, le visage tourné vers moi, et ses yeux gris sont fixés sur les miens avec une intensité qui me coupe le souffle, et pendant quelques secondes, je crois que tout est comme avant, qu'il est là, qu'il veille sur moi, qu'il m'a retrouvée, et j'oublie, j'oublie l'explosion, l'amnésie, Sereina, les mensonges, je
Chapitre 55ZeylanLa nouvelle tombe comme une déflagration dans le silence de mon bureau. Kael entre sans frapper, le visage plus fermé que d'habitude, et il me tend son téléphone où s'affiche un article, et je lis les mots sans les comprendre, sans vouloir les comprendre : « Une jeune femme victime d'une tentative d'assassinat en pleine rue, transportée d'urgence à l'hôpital central. » Et puis, plus bas, le détail qui me glace le sang : « Des témoins décrivent une femme brune, portant des cicatrices au visage. » Mon cœur s'arrête. Puis repart dans un galop violent.— Où est-elle ? je demande, et ma voix est un grondement qui ne souffre aucune hésitation.— Hôpital central, répond Kael d'une voix neutre, mais je vois dans ses yeux qu'il comprend, qu'i
Chapitre 54ElyssaJe marche vite, la tête baissée, le col relevé. La nuit est froide. La rue est presque vide. Je ne pense qu'à rentrer, qu'à fermer la porte derrière moi, qu'à oublier. Oublier les écrans. Oublier les journaux. Oublier ce mariage qui s'affiche partout comme une insulte.Le bruit surgit dans mon dos. Un rugissement de moteur. Trop rapide. Trop proche. Je n'ai pas le temps de me retourner. La voiture me percute de plein fouet. Une violence inouïe. Je suis projetée en avant. Je heurte le bitume avec un craquement sourd. La douleur explose. Elle efface tout. Elle noie le monde dans un brouillard rouge.Je reste allongée sur la chaussée, le souffle coupé, incapable de bouger. Le moteur ronronne encore. Des silhouettes floues s'arrêtent sur le trottoir. Des passants regardent. Ils détourne
Chapitre 53SereinaLa porte de ma chambre claque derrière moi, et le bruit résonne dans le silence de cette pièce trop grande, trop froide, trop vide, et je reste debout au milieu du tapis de soie, les poings serrés, la respiration courte, et je sens monter en moi une vague que je ne peux plus contenir, une vague de rage et d'humiliation qui déferle et qui emporte tout sur son passage, qui efface les années de maîtrise et de calcul et de retenue, qui fait de moi une femme que je ne reconnais pas, une femme qui tremble, une femme qui brûle, une femme qui a envie de hurler jusqu'à ce que sa voix se brise et que son âme se vide.Je m'approche de la coiffeuse, et je vois mon reflet dans le miroir, mon visage défait, mes yeux rougis, mes lèvres crispées, et cette image me répugne, elle me renvoie tout ce que je déteste, tout
Chapitre 52ZeylanJe la convoque dans mon bureau sans préambule, sans formule de politesse, un simple ordre transmis par Kael, et je l'attends debout derrière mon fauteuil, les mains appuyées sur le dossier de cuir, les yeux fixés sur la porte, et je sens la colère gronder en moi, sourde et patiente, une colère qui n'a pas explosé depuis la scène du conseil mais qui couve, qui s'accumule, qui attend le moment de frapper, et quand la porte s'ouvre enfin, quand Sereina entre dans la pièce avec cette démarche altière de reine offensée, quand je vois son visage parfaitement maquillé et son expression de défi, je comprends qu'elle n'a pas l'intention de se soumettre, qu'elle vient se battre, et cette certitude attise encore ma fureur.— Vous allez démentir, je dis sans attendre qu'elle se soit assise, sans mêm
Chapitre 51ElyssaLes écrans sont partout. Sur les façades, dans les vitrines, dans les cafés. Ils diffusent en boucle les mêmes images. Zeylan et Sereina. Leurs sourires. Leurs visages rapprochés. Le titre qui annonce un mariage imminent. Je marche dans la rue en gardant les yeux baissés, mais c'est impossible d'y échapper. C'est partout. Sur toutes les lèvres. Dans tous les regards.Deux femmes sont arrêtées devant une pâtisserie. Elles commentent les photos avec excitation. Je ralentis malgré moi. Je m'arrête à quelques pas. Leurs voix percent le brouhaha de la rue.— Tu as vu les photos ? Ils forment un couple magnifique. On dirait des acteurs de cinéma.— Oui, et il paraît que le mariage est pour bientôt. La date est déjà fixée. T







