Share

Chapitre 6

last update Tanggal publikasi: 2026-07-22 22:14:44

Chapitre 6

Zeylan

Je ne devrais pas être dans ce couloir. Le dîner s'éternise derrière les portes closes, les rires et les conversations se mêlent en une rumeur mondaine qui me donne la nausée, et pourtant c'est ici, dans la pénombre d'un corridor désert, que je trouve ce que je ne cherchais pas. Une silhouette de femme, adossée contre le mur de pierre froide, le visage tourné vers la fenêtre où la lune découpe un rectangle de lumière blafarde. C'est elle. Elyssa. Mon épouse dont je ne me souviens pas, celle que ma famille enferme dans ce manoir comme on cache une lettre compromettante dans un tiroir verrouillé.

Elle ne m'a pas entendu approcher. Ses épaules tremblent, secouées par des sanglots qu'elle retient de toutes ses forces, des sanglots si discrets qu'ils ne font aucun bruit, juste ce tremblement presque imperceptible qui agite son dos et qui m'atteint comme un coup de poing en pleine poitrine. Sur ses joues, je devine la traînée brillante des larmes qu'elle n'essuie même plus, des larmes qui coulent en silence, des larmes d'une solitude si profonde qu'elles transforment l'air autour d'elle en une eau glacée où je me noie en la regardant.

La colère qui monte en moi est une chose vivante, une bête noire qui se réveille au fond de mes entrailles. Je ne me souviens pas de l'avoir aimée. Je ne me souviens pas de notre mariage, de ses sourires, de sa voix quand elle me disait qu'elle m'aimait. Mais mon corps, lui, se souvient de quelque chose que mon esprit a oublié, et ce quelque chose hurle en moi que cette femme est à moi, que sa douleur est ma douleur, que chaque larme qui coule sur sa joue est une insulte qu'on me fait.

Je m'approche sans un bruit. Elle sursaute en se retournant, ses yeux écarquillés, rougis, brillants de cette humidité qu'elle voudrait cacher. Mes doigts effleurent sa joue mouillée, recueillent une larme au creux de ma paume, et ce contact est une décharge électrique qui fait vibrer quelque chose de profond, d'enfoui, de terriblement dangereux.

— Qui, je demande, et ma voix est le grondement d'un orage qui s'annonce, dis-moi qui t'a fait pleurer.

Elle secoue la tête, elle voudrait nier, mais je ne lui en laisse pas le temps. Mon regard plonge dans le sien, et je vois tout. L'humiliation qu'elle a subie pendant ce dîner, les regards qui glissaient sur elle, les rires étouffés, les mots qu'on a murmurés assez fort pour qu'elle les entende.

Je prends sa main, cette main froide et tremblante que je serre dans la mienne, et je la ramène dans la salle à manger sans un mot, traversant les couloirs à grandes enjambées. Les portes s'ouvrent devant nous. Le brouhaha s'interrompt net. Tous les regards se tournent vers cette femme que je tiens par la main et que je ramène au cœur de l'arène comme on ramène une reine déchue sur le trône qu'on lui a volé.

— Que personne ne se lève. Que personne ne bouge. Que personne ne parle.

Ma voix claque contre les murs, froide et tranchante comme une lame. Je parcours la table du regard. Je vois leurs visages se figer, l'incompréhension dans les yeux d'Elara Vancourt, la mâchoire de Malrik qui se contracte, le Sforza au cou épais qui se tasse sur sa chaise.

— Ce soir, j'ai vu mon épouse pleurer dans un couloir pendant que vous festoyiez, que vous riiez, que vous vous gaviez à ma table. J'ai vu ses yeux rougis par des larmes que vous avez fait couler, par des mots que vous avez prononcés, par des regards que vous avez posés sur elle comme si elle n'était rien.

Je lâche la main d'Elyssa et je m'avance vers la table. Je pose mes deux paumes à plat sur l'ébène poli. Je me penche en avant, et mon regard s'arrête sur l'homme qui riait tout à l'heure, le Sforza dont le sourire a complètement disparu.

— Vous, vous avez ri d'elle. Vous avez ri de ses origines, de son père tailleur, de sa mère couturière. Vous avez ri de ses doigts qui savent coudre et qui ne savent pas tenir un couteau. Est-ce que vous voulez que je vous montre comment les miens tiennent le leur ?

L'homme ouvre la bouche, la referme. Un filet de sueur coule sur sa tempe. Personne n'ose intervenir, parce que je suis le Roi Noir, parce qu'ils ont passé des semaines à douter de moi, à tester les limites de mon amnésie, et ce soir ils découvrent que le fantôme a des dents.

— À partir d'aujourd'hui, quiconque manque de respect à mon épouse me manque de respect. Quiconque la fait pleurer devra répondre de ses actes devant moi. Je n'aurai aucune clémence, aucune pitié. Ni pour les hommes, ni pour les femmes, ni pour les familles alliées, ni pour le sang. Le sang, je le verserai s'il le faut.

Le dernier mot tombe comme une pierre dans un lac. Elara a baissé les yeux. Le Sforza fixe son assiette. Malrik, lui, me regarde avec une expression que je ne sais déchiffrer, entre la fierté et l'inquiétude, le calcul permanent derrière ses prunelles pâles.

Je recule, je reprends la main d'Elyssa, et je l'entraîne hors de la salle sans un regard en arrière, laissant derrière moi un silence de plomb que personne n'ose briser. Dans le couloir désert, je sens sa main trembler dans la mienne, je sens son regard posé sur moi, un regard où la gratitude se mêle à une terreur ancienne, une terreur qui ne me vise pas moi mais ce que je viens de déclencher sans le savoir. Mes ennemis, les véritables ennemis, ceux qui ont posé la bombe, ceux qui veulent ma mort et la sienne, préfèrent frapper dans l'ombre plutôt qu'en face. Et cette ignorance est une épée suspendue au-dessus de nos têtes, un fil invisible que ma colère vient de tendre un peu plus.

Lanjutkan membaca buku ini secara gratis
Pindai kode untuk mengunduh Aplikasi

Bab terbaru

  • L'épouse oubliée du roi noir   Chapitre 66

    Chapitre 66ElyssaJe marche. Sans but. Sans direction. Les rues sont vides à cette heure. Le froid me mord la peau. Mais je ne le sens pas. Je ne sens plus rien. Rien que cette douleur. Cette douleur qui m'a réveillée ce matin. Cette douleur qui ne me quitte plus.Il a failli mourir. À cause de moi. Pour moi. Une balle. Dans sa poitrine. Parce qu'il s'est jeté devant moi. Parce que son corps a agi avant sa mémoire. Parce que son âme n'a rien oublié. Et moi. Je suis restée là. À le regarder. À crier. À supplier. À me briser.Je m'arrête au milieu du trottoir. Je ferme les yeux. Je revois la scène. Le coup. Le bruit. Son corps qui tombe. Le sang. Partout. Sur mes mains. Sur mes vêtements. Sur mon âme.— Je ne peux plus, je murmure dans le vi

  • L'épouse oubliée du roi noir   Chapitre 65

    Chapitre 65ZeylanLa douleur me réveille. Une brûlure sourde dans la poitrine. Une gêne qui pulse. J'ouvre les yeux lentement. Le plafond blanc. Les bips réguliers. L'odeur d'antiseptique. L'hôpital. Encore.Je tourne la tête. Péniblement. Le couloir de mon regard balaie la chambre. La chaise près du lit. Vide.Je fixe cette chaise. Longtemps. Trop longtemps. Quelque chose se serre dans ma poitrine. Plus fort que la blessure. Plus fort que la balle. Un vide. Un manque. Une absence qui n'a pas de nom mais qui a un visage.— Où est-elle ?Ma voix est rauque. À peine audible. Un garde se penche vers moi.— Monsieur ?— La femme. Celle qui était là. Celle qui...Je m'arrête. Je cherche mes mots. Je

  • L'épouse oubliée du roi noir   Chapitre 64

    Chapitre 64ElyssaJe ne bouge pas. Je ne peux pas bouger. La porte de sa chambre est là, devant moi, fermée, et derrière cette porte, il se bat pour sa vie. Pour ma vie. Parce qu'il a pris une balle qui m'était destinée. Parce qu'il s'est jeté devant moi sans réfléchir. Parce que son corps a agi avant sa mémoire. Parce que son âme, elle, n'a rien oublié.Alors je reste. Debout. Adossée au mur froid du couloir. Les heures passent. Les infirmières vont et viennent. Les médecins entrent et sortent. Chaque fois que la porte s'ouvre, je retiens mon souffle. Chaque fois qu'elle se referme, je prie. Je prie pour qu'il vive. Je prie pour qu'il se réveille. Je prie pour qu'il se souvienne.Mes jambes tremblent. Mes blessures me font mal. Mon corps crie grâce. Mais je ne bouge pas. Je ne peux pas. Pas

  • L'épouse oubliée du roi noir   Chapitre 63

    Chapitre 63SereinaLa nouvelle m'atteint en plein conseil. Un messager entre, tremblant, et murmure quelques mots à l'oreille de Malrik. Mais je les entends. Je les entends tous. Le Roi Noir a été blessé. Par balle. En protégeant une femme. Une inconnue. Une moins-que-rien.Le silence qui suit est assourdissant. Les regards glissent vers moi. Furtifs. Gênés. Puis les murmures commencent. D'abord discrets. Puis plus audacieux.— Il a pris une balle pour elle ?— Pour une étrangère ?— Et sa fiancée ? Elle ne compte donc pour rien ?Je reste droite. Le menton haut. Le visage de marbre. Mais à l'intérieur, quelque chose se fissure. Quelque chose se brise.— C'est une honte, souffle un vi

  • L'épouse oubliée du roi noir   Chapitre 62

    Chapitre 62ZeylanLe noir. Puis des éclats. Des bribes. Des lumières qui dansent. Des voix qui passent. Des bruits. Des silences. Je flotte. Entre deux eaux. Entre deux mondes. Je ne sais pas où je suis. Je ne sais pas qui je suis. Je ne sais plus.La douleur est là. Quelque part. Dans ma poitrine. Une brûlure sourde. Un fer rouge. Mais elle est lointaine. Comme si elle appartenait à un autre. À un corps que j'aurais laissé derrière moi. Je dérive. Dans un océan noir. Sans boussole. Sans repère.Et puis. Une voix. Qui perce le brouillard. Qui traverse les ténèbres. Qui vient jusqu'à moi. Une voix que je connais. Une voix qui m'est plus familière que la mienne. Plus intime. Plus ancienne. Une voix qui parle à un endroit de moi que je ne connaissais pas. Un endroit que l'amnésie

  • L'épouse oubliée du roi noir   Chapitre 61

    Chapitre 61ElyssaLe coup part. Le bruit claque dans l'air. Et Zeylan s'écroule.Je ne comprends pas tout de suite. Je ne réalise pas. Une seconde passe. Deux. Le monde continue de tourner. Les voitures passent. Les gens marchent. Mais moi, je suis figée. Mon corps ne répond plus. Mon cœur s'est arrêté.Et puis je le vois. Par terre. Devant moi. Son corps affaissé sur le trottoir. Du sang. Beaucoup de sang. Qui coule. Qui imbibe son manteau. Qui forme une flaque sombre sous lui.— Zeylan !Le cri sort de ma gorge. Déchirant. Animal. Je me jette à genoux près de lui. Mes mains se posent sur son visage. Ses joues. Ses tempes. Je le tiens. Je le serre. Je le cherche.— Zeylan ! Réponds-moi ! Regarde-moi !Ses paup

Bab Lainnya
Jelajahi dan baca novel bagus secara gratis
Akses gratis ke berbagai novel bagus di aplikasi GoodNovel. Unduh buku yang kamu suka dan baca di mana saja & kapan saja.
Baca buku gratis di Aplikasi
Pindai kode untuk membaca di Aplikasi
DMCA.com Protection Status