Mag-log inChapitre 9
Gabriel
La maison est silencieuse. C'est le silence du milieu de la nuit, ce silence épais et profond qui s'installe quand tout le monde dort et que les horloges elles-mêmes semblent retenir leur tic-tac par respect pour l'obscurité. Les domestiques sont montés dans leurs chambres sous les combles, mon père et ma mère sont dans leur aile de la demeure, et Ariane s'est couchée il y a plus d'une heure. Je l'ai entendue se glisser sous les draps, j'ai senti le matelas bouger légèrement sous son poids, j'ai perçu le froissement ténu de sa nuisette en soie contre les draps de satin. Puis plus rien. Elle n'a pas parlé. Elle ne parle jamais. Elle ne demande rien, elle n'exige rien, elle ne reproche rien. Elle est là, simplement, silencieuse et parfaite, comme un meuble précieux qu'on aurait placé dans la chambre et qu'on oublierait de regarder.
Je suis assis dans mon bureau, la seule pièce de la maison où je me sente vraiment seul, vraiment libre, vraiment moi. Les rideaux de velours sont tirés sur les hautes fenêtres, occultant la nuit et les étoiles. La lampe de cuivre sur mon bureau projette un cercle de lumière chaude et intime sur le sous-main en cuir, laissant le reste de la pièce dans une pénombre rassurante. Les livres sont alignés sur les étagères, silencieux et immobiles, et le seul bruit qu'on entend est le grattement discret de ma plume sur le papier, un bruit régulier, hypnotique, qui m'accompagne depuis que je suis enfant.
Devant moi, sur le buvard, il y a une feuille de papier à lettres que j'ai sortie du tiroir sans même m'en rendre compte. Un papier épais, vergé, d'un blanc légèrement crème, acheté spécialement pour elle. Une plume, un encrier en cristal taillé, le luxe désuet d'une correspondance qui refuse le numérique, qui refuse la facilité des messages instantanés. C'est ainsi que nous échangeons, Camille et moi. Des lettres, de vraies lettres, écrites à la main, pliées avec soin, glissées dans des enveloppes qu'elle parfume parfois d'une goutte de son parfum, un parfum de fleur d'oranger que je reconnaîtrais entre mille et qui me transporte immédiatement dans un autre monde, un monde où ma mère n'a pas tout décidé à ma place.
Je prends la plume, je la trempe dans l'encre, et je commence à écrire. Les mots viennent facilement, trop facilement, comme s'ils n'attendaient que ce moment de solitude pour se déverser sur le papier. Ils coulent de ma plume comme une eau longtemps retenue, et je les regarde se former avec un mélange de soulagement et de honte.
« Ma chère Camille,
Il est tard, et la maison dort. C'est le seul moment où je peux t'écrire sans être dérangé, sans qu'on me pose des questions auxquelles je ne veux pas répondre. »
Je lui raconte ma journée, le dîner d'affaires de ce soir, les conversations creuses qu'il a fallu subir pendant des heures, les sourires qu'il a fallu feindre. Je lui raconte le restaurant, le velours pourpre des murs, les lustres en cristal qui diffusaient une lumière trop dorée, les convives aux tempes grisonnantes et aux costumes trop bien taillés. Je lui raconte les projets du groupe Morel, les réunions qui s'éternisent, les décisions que mon père prend sans jamais me consulter et que je dois exécuter sans discuter. Je lui raconte ma vie, cette vie que je n'ai pas choisie, cette vie qui ressemble à un couloir sans portes et sans fenêtres.
Je lui raconte tout, sans filtre, sans retenue, sans ce masque que je porte en permanence devant les autres. Et je ne mentionne pas Ariane.
Ce n'est pas un oubli. Ce n'est jamais un oubli. C'est un choix délibéré, un silence que je cultive avec un soin presque maniaque, comme on cultive une plante vénéneuse dont on ne peut plus se débarrasser et qui a envahi tout le jardin. Ariane n'existe pas dans les lettres que j'écris à Camille. Elle n'existe pas dans les souvenirs que je partage, dans les confidences que je fais, dans les projets que j'ébauche pour un avenir qui n'arrivera probablement jamais. Elle est absente de cette partie de ma vie, effacée comme on efface une phrase mal écrite, et je ne sais pas si c'est par lâcheté ou par cruauté. Peut-être les deux. Peut-être ni l'un ni l'autre. Peut-être que c'est simplement plus facile ainsi.
La plume glisse sur le papier avec un crissement doux, les mots s'enchaînent, les phrases se construisent. Je lui parle de tout, de rien, de ce que j'ai mangé au dîner, un filet de bœuf sauce au vin rouge qui était trop cuit, de ce que j'ai pensé en regardant le plafond cette nuit. Je lui parle du ciel ce matin, des nuages qui s'effilochaient au-dessus des toits de la ville comme des morceaux de coton déchirés, du vent qui faisait danser les branches des marronniers dans le parc. Je lui parle de cette émission de radio que j'ai écoutée en voiture, une émission sur l'architecture contemporaine, et je me suis demandé ce qu'elle en aurait pensé, elle qui a toujours eu des opinions si tranchées sur tout, elle qui ne supporte pas le béton brut et qui adore les structures de verre et d'acier.
Je termine la lettre comme je les termine toujours, par des mots tendres, des mots que je ne devrais pas écrire, des mots qui m'engagent et me condamnent.
« Tu me manques. Chaque jour. Chaque nuit. Je pense à toi plus souvent que je ne le devrais. »
Je relis la lettre une fois, rapidement, puis je la plie en trois avec des gestes précis, presque rituels. Le papier craque doucement sous mes doigts, et ce bruit minuscule est le seul qui trouble le silence de la nuit. Je la glisse dans une enveloppe que je cachetterai demain matin, avant que quiconque ne soit levé, et je range l'enveloppe dans le tiroir de mon bureau. Celui qui ferme à clé. Celui dont personne ne connaît l'existence, pas même Ariane, pas même ma mère.
C'est là que je garde toutes ses lettres. Toutes celles que je lui ai écrites, des dizaines et des dizaines de feuillets pliés avec soin, serrés les uns contre les autres comme des amants dans un lit trop petit. Toutes celles qu'elle m'a répondues, des lettres couvertes de son écriture ronde et généreuse, qui sentent encore parfois la fleur d'oranger quand je les porte à mon nez. Un tiroir plein de mots tendres, de regrets, de promesses que je ne tiendrai jamais et que je ne cesserai jamais de faire.
Je referme le tiroir, je tourne la clé dans la serrure avec un petit déclic métallique, et je glisse la clé dans la poche de ma robe de chambre. Puis je reste un moment immobile, les yeux fixés sur la lampe de cuivre dont la flamme vacille doucement, projetant des ombres mouvantes sur les murs. Dehors, le vent s'est levé, et il fait gémir les branches des marronniers contre la façade de pierre. La maison craque doucement, comme elle le fait toujours la nuit, et ces bruits familiers devraient me rassurer, mais ils ne font que souligner le vide dans lequel je vis, le vide que j'ai accepté, le vide que j'ai créé.
Quelque part dans cette maison, à quelques mètres de ce bureau, Ariane dort. Elle ne sait rien de ces lettres, de ce tiroir fermé, de cette femme qui hante mes pensées et mes nuits. Elle ne sait rien, et je ne sais rien d'elle non plus. Nous vivons côte à côte, nous partageons le même lit, la même table, le même nom, et nous sommes deux étrangers que tout sépare et que rien ne réunit.
Je ne sais pas ce qu'elle faisait avant de m'épouser. Je ne sais pas si elle travaillait, si elle étudiait, si elle avait des rêves, des ambitions, des passions secrètes. Je ne lui ai jamais posé la question. Pas une seule fois. Je n'ai jamais cherché à savoir qui elle était vraiment, derrière les sourires polis et les silences résignés, derrière les robes élégantes et les chignons parfaits. Je l'ai regardée sans la voir, je l'ai épousée sans la connaître, et je continue de vivre à côté d'elle comme on vit à côté d'un fantôme, en faisant semblant qu'elle n'est pas là.
Et pourtant, ce soir, en écrivant à Camille, j'ai pensé à elle une seconde. Une seconde fugitive, une seconde à peine, mais elle était là, comme une ombre au bord de mon champ de vision, comme une présence qu'on devine sans la voir. Je ne sais pas pourquoi. Peut-être à cause de la question de monsieur Delattre, ce soir au restaurant. « Elle fait quoi dans la vie ? » Je n'ai pas su répondre. Je ne sais toujours pas répondre. Et cette ignorance, cette ignorance crasse et totale, a fait surgir en moi un sentiment étrange, un sentiment que je ne connaissais pas et que je n'ai pas su nommer.
Je devrais avoir honte. Peut-être que j'ai honte, au fond de moi, dans une région que je ne visite jamais, une région que j'ai condamnée et murée depuis longtemps. Mais la honte est un sentiment inconfortable, un sentiment qui oblige à se remettre en question, et je l'étouffe avant qu'elle ne puisse éclore. Je l'écrase sous des années d'habitude et d'indifférence, je l'enterre sous des strates de silence et de lâcheté.
Je range la plume dans son support, je referme l'encrier, j'éteins la lampe. Le bureau plonge dans l'obscurité, et je reste assis dans le noir, les mains posées à plat sur le sous-main en cuir, les yeux ouverts sur les ténèbres. La nuit est épaisse autour de moi, et je respire lentement, profondément.
Je pense à Camille, à ses cheveux bruns toujours un peu en désordre, à ses yeux noisette qui pétillent quand elle est heureuse, à son rire qui éclate comme une surprise. Je pense à cette vie que j'aurais pu avoir, si ma mère n'avait pas tout décidé à ma place, si j'avais eu le courage de dire non. Je pense à tout ce que j'ai perdu, à tout ce qu'on m'a volé.
Et je ne pense pas à ce que j'ai peut-être déjà, là, sous mon toit, dans ma chambre, dans mon lit.
Je me lève lentement. Mes jambes sont lourdes, comme si j'avais marché toute la journée. Je traverse le couloir dans le noir, je pousse la porte de la chambre. Ariane dort, ou fait semblant, allongée sur le côté, le visage tourné vers le mur. La lumière de la lune filtre à travers les rideaux et dessine des motifs argentés sur sa peau, sur ses cheveux défaits, sur la courbe de son épaule que la nuisette découvre.
Je me glisse sous les draps à côté d'elle, sans la toucher, sans la frôler. Je ferme les yeux, et j'attends que le sommeil vienne me délivrer de mes pensées.
Il ne vient pas. Il ne vient jamais quand j'en ai besoin.
Chapitre 120GabrielJe recommence à chercher des informations sur Ariane. Pas par enquête, non. Par fascination. Par ce besoin impérieux, presque maladif, de tout savoir d'elle, de combler les années de silence et d'indifférence par une connaissance tardive et fiévreuse. Je veux rattraper le temps perdu, et je m'y plonge avec l'avidité d'un homme qui découvre un trésor qu'il a longtemps piétiné sans le voir.Je m'installe dans mon bureau, l'ordinateur allumé, et je me mets à fouiller. Les articles, les interviews, les portraits. Les revues spécialisées, les journaux économiques, les blogs d'architecture. Je clique, je lis, je note mentalement chaque détail. Les projets qu'elle a menés avant notre mariage, les concours qu'elle a remportés sous un autre nom, les prix qu'elle a collectionnés avec une régularité qui force l'admiration. Je découvre une femme brillante, passionnée, visionnaire. Une femme que j'ai ignorée pendant cinq ans.Je tombe sur de vieux articles, des projets anciens
Chapitre 119ArianeLe soir tombe sur la ville, et je dîne avec Victor dans un petit restaurant discret, loin des projecteurs et des mondanités. L'endroit est calme, feutré, avec des nappes à carreaux rouges et des bougies qui vacillent doucement sur les tables. Une odeur de vin chaud et de pain frais flotte dans l'air, et j'écoute le murmure des autres convives comme une musique lointaine. Victor est assis en face de moi, les coudes sur la table, un verre de bordeaux à la main. Il me regarde avec cette attention bienveillante qui ne le quitte jamais, et je sais qu'il attend que je parle.— Il est venu me parler, finis-je par dire, en reposant ma fourchette sur le bord de mon assiette.Victor lève un sourcil, et je vois une lueur d'intérêt traverser son regard. Il ne dit rien, se contentant de m'encourager d'un signe de tête. Je prends mon verre d'eau, j'en bois une gorgée, et je reprends :— Après la conférence. Il s'est approché de moi, il m'a dit que j'avais été formidable, et puis
Chapitre 118GabrielJe rentre chez moi, mais je ne suis pas abattu. Au contraire. Quelque chose en moi s'est remis à vibrer, à espérer, à croire que tout n'est pas perdu. Elle m'a parlé. Elle m'a regardé. Elle a dit « Il n'y a plus de nous », mais elle aurait pu m'ignorer complètement, me tourner le dos, me traiter comme un étranger. Elle ne l'a pas fait. Elle s'est arrêtée. Elle m'a répondu. Et c'est cela, je m'en rends compte maintenant, qui rallume en moi cette flamme que je croyais éteinte.La maison est silencieuse, comme toujours, mais ce silence ne me pèse plus. Je traverse le hall d'un pas presque léger, je monte l'escalier sans m'appuyer sur la rampe, et je m'enferme dans mon bureau. Les rideaux sont tirés, la pièce est plongée dans la pénombre, mais je m'en fiche. Je m'assois dans mon fauteuil, et je me repasse la scène dans ma tête, encore et encore, comme un film qu'on visionne pour en saisir chaque détail.Elle s'est retournée. C'est la première chose que je retiens. Ell
Chapitre 117ArianeJe m'éloigne, saluée par d'autres participants. Des architectes s'approchent, des étudiants me félicitent, des journalistes me posent des questions. Je réponds avec des sourires polis, des phrases mesurées, des gestes précis. Je joue mon rôle, celui de l'architecte reconnue, de la femme qui a réussi, de celle qu'on écoute et qu'on admire. Et quelque part derrière moi, je le sens, Gabriel reste immobile, les mots bloqués dans la gorge, incapable de faire un geste.Je ne me retourne pas. C'est une règle que je me suis fixée, une ligne de conduite que je m'impose depuis le divorce. Ne jamais se retourner. Ne jamais lui donner la satisfaction de voir qu'il m'affecte encore. Ne jamais lui montrer que sa présence, son regard, sa voix, tout cela pourrait encore me faire vaciller. Je marche d'un pas calme, mesuré, et je laisse la foule se refermer autour de moi, comme un bouclier qui me protège.Victor est à mes côtés, et il me glisse à voix basse :— Il ne t'a pas lâchée
Chapitre 116GabrielJe ne peux pas la laisser partir. Pas comme ça. Pas après tout ce que j'ai ressenti, tout ce que j'ai compris, tout ce qui a changé en moi depuis ce gala où elle est montée sur scène. Alors je fais un pas vers elle, puis un autre, et je la rattrape avant qu'elle ne disparaisse dans la foule des confrères et des admirateurs. Ma main s'approche de son bras, mais je n'ose pas la toucher. Je m'arrête à quelques centimètres, le cœur battant, la gorge serrée.— Je voudrais qu'on parle. Vraiment.Ma voix est rauque, brisée, mais je la maintiens ferme. Elle se tourne vers moi, et ses yeux verts me regardent avec cette impassibilité qui me glace. Elle n'est pas surprise. Elle n'est pas agacée. Elle est simplement là, face à moi, comme une forteresse imprenable.— De quoi ?Un seul mot. Une question simple, posée d'une voix calme, presque détachée. Je sens le piège, mais je m'y jette quand même, parce que je n'ai pas le choix, parce que je dois dire ce que j'ai sur le cœur,
Chapitre 115GabrielAprès la conférence, je me faufile jusqu'à elle. La salle se vide lentement, les étudiants se dispersent, les journalistes replient leurs carnets, et moi, je me glisse entre les groupes, le cœur battant, les mains moites. Je ne sais pas ce que je vais dire, ni comment elle va réagir, mais je n'ai pas le choix. Il faut que je lui parle. Il le faut.Elle est près de l'estrade, entourée de quelques confrères qui la félicitent, et elle sourit, elle hoche la tête, elle répond aux questions avec cette aisance qui me trouble. Je m'approche doucement, je contourne un petit groupe d'étudiants, et je me retrouve derrière elle, à quelques pas. Elle doit sentir ma présence, car elle se tourne avant même que j'aie ouvert la bouche. Ses yeux verts se posent sur moi, et je lis dans son regard cette neutralité polie qui me glace depuis le gala.— Ariane.Ma voix est plus rauque que je ne l'aurais voulu, presque un murmure. Elle ne bronche pas. Elle me regarde, calme, comme si ell
Chapitre 8ArianeJe rentre dans le bureau sans frapper. Ce n'est pas une habitude que j'ai prise, pas une volonté délibérée de surprendre ou de provoquer, pas un de ces gestes calculés qu'on fait pour tester les limites de l'autre. J'avais simplement besoin de lui demander quelque chose, une brout
Chapitre 7GabrielLe restaurant est l'un de ces endroits que ma mère affectionne, un palace discret du centre-ville où les tables sont espacées de plusieurs mètres pour que les conversations restent confidentielles et que les secrets d'affaires ne traversent pas la salle malgré eux. Les murs sont
Chapitre 6ArianeL'enveloppe arrive un matin de novembre, glissée sous la pile de courrier que la gouvernante dépose chaque jour sur le plateau d'argent dans l'entrée. Je la remarque immédiatement parmi les factures et les invitations mondaines. Le papier est épais, crème, et dans le coin supérieu
Chapitre 5ArianeLes premiers jours dans la maison des Morel sont étranges, silencieux, comme si je marchais sur une couche de verre qui menace de se briser à chaque pas. La demeure est immense, bien plus vaste que la maison de mon enfance, et chaque pièce semble conçue pour impressionner plutôt q







