LOGINLes heures passent. Je ne pourrais pas dire combien. Le temps est devenu une matière molle, une matière qui s'étire, une matière qui se répète, une matière qui n'a plus de repères. La lumière baisse. La pénombre s'installe. L'ampoule nue au plafond ne s'allume pas. Je reste assise sur le lit de camp, adossée au mur, les jambes repliées, les mains posées sur le ventre, les yeux ouverts dans la pénombre grandissante, et je respire, je respire lentement, je respire comme la sage-femme m'a appris à respirer pour préparer l'accouchement, je respire en comptant dans ma tête, je respire en pensant à chaque cellule de mon corps, je respire en pensant à chaque battement de cœur, je respire en pensant à chaque mouvement du bébé. La porte s'ouvre. Je ne sursaute pas. Je l'entends depuis plusieurs minutes. J'entends des pas dans le coul
Je fais le tour de la pièce. Je compte mes pas. Quatre mètres sur cinq. Je m'approche de la fenêtre haute. Elle est trop haute pour que je puisse l'atteindre sans monter sur quelque chose. Je déplace la chaise. Je monte dessus. Je pose les mains sur le rebord de la fenêtre. La fenêtre est étroite, trop étroite pour qu'un corps y passe, même un corps de femme, même un corps de femme enceinte, et elle est fermée par un vieux châssis en fer, rouillé par endroits, avec des carreaux sales qui laissent à peine voir l'extérieur. Je regarde à travers la vitre sale. Je vois des collines. Des collines arides, des collines de l'Attique, des collines qui s'étendent à perte de vue, des collines couvertes de broussailles et de pierres, des collines qui ne montrent aucune route, aucun chemin, aucune habitation, aucune trace de vi
Evelyn Harper Je reprends conscience par vagues, sans ouvrir les yeux d'abord, sans bouger, sans comprendre où je suis, et mon premier signal, avant même la vue, avant même l'ouïe, avant même la douleur, c'est l'odeur, une odeur de pierre humide, une odeur de poussière ancienne, une odeur de bois moisi et de fer oxydé, une odeur qui n'a rien à voir avec le café de Monastiraki, rien à voir avec la voiture de Gideon, rien à voir avec la maison de Sounion, rien à voir avec aucun des lieux que je fréquente depuis des mois, rien à voir avec aucun espace dessiné, aménagé, entretenu, rien à voir avec la ville, rien à voir avec la mer, rien à voir avec le temple, et cette odeur est une géographie à elle seule, cette odeur est une maison isolée dans les collines, cette odeur est une pièce fermée depuis longtemps, cette odeur est une pierre qui n'a pas respiré depuis des années. J'ouvre les yeux. Je ne le fais pas d'un coup, je le f
Puis, en une fraction de seconde, je vois quelque chose que mon cerveau met plus d’une seconde à traiter.Je vois la femme du binôme de couverture, celle qui se trouvait à cinquante mètres dans l’autre café, se lever précipitamment et sortir en courant.Je vois deux silhouettes traverser la rue dans l’angle mort de la baie vitrée du café où je suis.Je vois le patron, derrière son comptoir, changer de posture.Le garde du corps au fond s’est déjà levé.La femme au comptoir a sorti quelque chose de sa veste.Ils convergent vers la porte principale.Je me lève.Je fais exactement ce que Gideon m’a dit.Je passe mon sac sur l’épaule.Je marche vers la porte principale.Je ne cherche pas à comprendre.Je cherche à sortir.C’est à cet instant précis que la porte principale s’ouvre à la volée.Deux hommes entrent.Ils ne sont pas grands. Ils ne s
Evelyn HarperLe mercredi matin arrive.Il fait beau à Athènes, d’un beau qui n’est pas le beau d’été insupportable, mais le beau lumineux de la fin de printemps, un beau de ciel bleu franc, un beau de rues nettes, un beau de terrasses ouvertes, un beau de vieilles pierres qui rendent leur chaleur à l’air lorsque le soleil monte au-dessus des toits.Nous descendons à Athènes en voiture depuis Sounion.Ma mère nous a accompagnés jusqu’à la porte de la maison. Elle n’a rien dit. Elle m’a embrassée sur les deux joues comme elle le fait toujours. Elle a posé la main sur mon ventre. Elle a serré Gideon un peu plus longtemps qu’à l’habitude, sans un mot. Elle a refermé la porte derrière nous.Ce simple geste, cette fois, m’a serré la gorge.Je respire.Je ne me retourne pas dans la voiture.Gideon est à côté de moi.Il conduit lui-même.Il n’a pas voulu que quelqu’un d’autre conduise. Il ne me l
Elle se lève.Elle passe derrière moi, elle pose la main sur mon épaule, brièvement, comme elle l’a fait il y a des semaines.Elle repart en cuisine, elle range sa tasse, elle sort dans le jardin sans manteau, elle regarde le temple.Ce geste est un plaidoyer.Je le sais.Je le comprends.Je ne l’écoute pas.Vers huit heures, Gideon descend.Il me regarde. Il voit mon visage. Il ne pose pas de question immédiate.Il se sert un café.Il s’assoit.Il attend.Je respire.Je dis.— Arnaud a appelé cette nuit.Il ne bouge pas.Il pose sa tasse.Il me regarde.— Comment.— Un vieux numéro. Une carte SIM qui doit dater d’il y a plusieurs années. Nos filtres ne l’avaient pas.— Que veut-il.— Une rencontre.— Où.— Un café. Public. Lieu choisi par moi. Il dit une heure. Il dit qu’ap







