เข้าสู่ระบบÉlia L'enquête sur Graziella, je la mène moi-même. C'est ma troisième condition qui l'exigeait : rien que je ne puisse regarder. Alors je regarde tout, et c'est moi qui tiens le dossier, et Alessandro m'a prêté deux de ses gens, un comptable et un juriste, qui travaillent désormais pour moi avec cette déférence étrange que la maison m'accorde depuis la réunion du mardi, la déférence qu'on doit à la deuxième voix. Ce que nous trouvons dépasse ce que je craignais, et je craignais beaucoup. Les trente-huit mille euros n'étaient que la pointe. En déroulant les comptes, les prêteurs, les signatures, on remonte quinze ans en arrière, et le tableau qui apparaît est celui d'un système, rodé, méthodique, presque administratif. Il y a eu, au total, neuf emprunts contractés avec mon identité ou mon dos. Neuf. Le premier quand j'avais dix-sept ans, un petit, dix mille, pour refaire la cuisine, un crédit à la consommation que Graziella
Élia Cela arrive trois nuits plus tard, et cela arrive parce que je le décide. Je veux que ce soit écrit clairement, pour une fois, sans les voiles que je mets d'habitude : dans notre histoire, presque tout a commencé par lui. Il a traversé la salle du gala. Il a posé le veston. Il a envoyé la carte. Il a dit tu es à moi. Même mes fuites étaient des réponses à des choses qu'il avait faites. Mais cette nuit-là, la nuit où tout bascule, c'est moi. C'est moi du début à la fin, et c'est pour ça qu'elle compte plus que toutes les autres. Trois jours après le feu, trois jours après on ne s'arrêtera plus, je n'en peux plus de la retenue. La retenue est devenue un pays où je vis, où je mange, où je dors mal. Nous travaillons ensemble le jour, nous parlons de ports et de dettes et d'articles, nous croisons nos mains sans jamais les laisser se prendre, et chaque soir il me raccompagne au seuil de la chambre d'angle, et chaque soir i
Parce que je comprends, maintenant, comment on devient Alessandro. On ne naît pas avec la voix d'horloge. On l'attrape. Elle vous pousse comme une mauvaise herbe, à force de voir le monde obéir. Un jour vous dites une chose et elle arrive, et puis une autre, et puis une autre, et au bout de vingt ans vous êtes un homme qui regarde sa montre pendant qu'une vie s'éteint, non parce que vous êtes mauvais, mais parce que vous avez *oublié que les vies ne sont pas des décisions.* Alors je me fais une règle, ici, ce soir, et elle sera ma sixième condition, celle que je m'impose à moi-même : chaque fois que je dirai quelque chose qui change la vie de quelqu'un, je viendrai l'écrire dans ce carnet, et je relirai la page du vieil homme et de la baguette. *Regarde les mains. Mes mains n'ont jamais travaillé la terre. Mes mains ont tenu des stylos et des reines de podium. Alors je n'ai pas le droit d'oublier ce que c'est que de recevoir la moitié du déjeuner d'un inconnu.*
La Veuve Il y a des soirs où je sors mon échiquier. Un vrai, un vieux, en bois de rose, que Renzo m'avait offert pour mes vingt ans. Je ne joue contre personne. Je joue pour quelqu'un : je joue la partie que joue Alessandro De Luca, en le regardant d'en face, parce que vingt ans de guerre m'ont appris à penser avec sa tête mieux qu'avec la mienne. Ce soir, la partie est mauvaise. Pour moi. Il faut que je me l'avoue, parce que la seule règle que je ne transgresse jamais, c'est de ne jamais me mentir dans cette pièce : la fille m'a échappé. Pas physiquement. Physiquement, je sais où elle dort, je sais ce qu'elle mange, je sais l'heure à laquelle elle écrit dans son petit carnet vert, près de la fenêtre de la chambre d'angle. Non. Elle m'a échappé spirituellement, et c'est le seul échec qui compte. Je l'avais préparée. Patiemment. L'article, la dette, l'isolement, les hommes qui se rapprochent, tout était réglé
Élia Lya ne s'arrête pas. C'est sa nature et c'est sa perte : elle n'a jamais su s'arrêter, parce que s'arrêter l'obligerait à regarder ce qu'elle est devenue, et regarder ce qu'elle est devenue est la seule chose au monde dont elle est incapable. Une semaine après le gel des comptes, un deuxième article paraît. Pas dans le magazine people cette fois : dans un site d'information à scandale, moins lu mais plus mordant, le genre de site qui vit de ce que les grands journaux refusent de publier. Et cette fois, Lya a changé de fusil d'épaule. Fini la petite pleureuse déchue. Place à la mythomane dangereuse. J'y apprends que j'ai manipulé un homme puissant pour m'emparer de sa fortune. Que j'ai fait chanter ma propre famille. Que le gel des comptes de ma belle-mère est la preuve que j'ai monté de toutes pièces une histoire de fraude pour la ruiner. Il y a des citations anonymes, des proches qui ont préfé
Silence. Au bout du fil, je l'entends respirer. Et j'entends, dans cette respiration, l'instant précis où elle comprend. Pas tout. Elle ne comprendra jamais tout. Mais l'essentiel : que ça vient de moi. Que la fille qu'on mangeait a des dents.— Toi, dit-elle. Toi. Petite ingrate. Petite…— Graziella. Ma voix est calme, et c'est mon calme qui la fait taire, je l'entends, je le sens à travers le fil. Trente-huit mille euros, empruntés avec ma signature imitée et ma pièce d'identité volée. Ce n'est pas moi qui ai gelé tes comptes. C'est toi. Il y a onze mois. Tu as signé, et ce jour-là, tu as gelé tes comptes toi-même. Moi, je n'ai fait que regarder.— Je vais te…— Tu vas rien du tout. Tu vas rester exactement où tu es, et tu vas vivre exactement de ce qui est à toi, pour la première fois de ta vie. Et si jamais, un seul jour, mon nom sert encore à signer quelque chose, alors ce ne sera plus la banque qui te parlera. Ce sera moi. Et je ne te parle







