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CHAPITRE 14

Author: Trimis Lirus
last update publish date: 2026-04-18 14:21:50

KAELEN

Je regardai l’un puis l’autre. Dire la vérité entière aurait été inutile ici. Certains mots prononcés trop tôt ne produisent pas de clarté ; ils ne font que désorganiser le terrain. Or j’avais besoin que le terrain reste net, même si la vérité qui le sous-tendait ne l’était pas.

— Ce que je veux, dis-je lentement, ne vous concerne pas entièrement.

— Elle, oui, souffla-t-il.

— Précisément.

Le feu émit un craquement sec.

Je laissai cette phrase s’installer. Qu’il la redoute. Qu
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    KAELENJe restai quelques secondes immobile.J'aurais dû en profiter pour ordonner une vérification complète des entrées. Pour faire resserrer la sécurité. Pour exiger sur-le-champ la liste de tous ceux qui avaient pu servir d'appui à Valbreuse. Je le fis, d'ailleurs, presque immédiatement. Un geste à Jonas. Un mot à l'oreille de Morel, le chef des hommes du vestibule. Les instructions partirent sans bruit.Tout cela était nécessaire.Mais ce n'était pas ce qui dominait réellement en moi.Ce qui dominait, c'était autre chose.L'image de Vilanova parlant avec Lysandre quelques minutes plus tôt.Ils se tenaient près de la terrasse, légèrement à l'écart du groupe, et j'avais vu sur son visage quelque chose que je n'obtenais presque jamais d'elle : non pas de la détente, mais un allègement. Un relâchement infime de la mâchoire. Une attention moins défensive. Avec lui, elle ne se sentait pas obligée de se raidir à chaque mot.

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    KAELENJe remarque toujours les mains.C'est une habitude ancienne. Peut-être plus qu'une habitude. Une discipline. Les visages mentent trop facilement. Les voix apprennent vite à se tenir. Les corps eux-mêmes finissent par imiter ce qu'on attend d'eux. Mais les mains trahissent encore ce que le reste essaie de gouverner : l'impatience, la peur, la convoitise, la violence, parfois même le désir lorsqu'il n'a pas encore trouvé d'autre langage.Dans une salle pleine d'hommes bien élevés, les mains disent presque tout.C'est sans doute pour cela que je vis le geste avant même d'en entendre les conséquences.Vilanova venait de quitter la piste. Je l'avais laissée s'éloigner parce qu'il y a des moments où retenir plus visiblement une femme revient à offrir au monde le spectacle exact qu'il attend. Or ce soir, le monde n'aurait rien de moi qui ressemble à une faiblesse mal contenue.J'étais resté à distance, en conversation avec un cou

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    VILANOVAJe restai seule avec Kaelen.Ou aussi seule qu'on peut l'être lorsque tout dans un homme semble vouloir réduire la distance sans jamais la franchir tout à fait.— Vous appréciez décidément les conversations privées, dit-il.— Vous préférez sans doute que je parle seulement quand vous l'autorisez.— Je préfère savoir à qui vous parlez de certaines choses.Je tournai lentement la tête vers lui.— Comme si j'étais déjà un dossier à sécuriser.— Vous l'êtes depuis longtemps.La phrase me heurta plus que les autres.— Au moins, vous avez le mérite de la franchise lorsqu'elle ressemble à une gifle.Son regard resta fixé au mien une seconde de trop.Puis il dit :— Ne vous éloignez plus sans prévenir.— Est-ce un conseil conjugal ou une consigne de garde rapprochée ?— Prenez-le comme vous voulez. Respectez-le tout de même.Je détournai le

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    VILANOVANous entrâmes dans le grand salon.La musique nous frappa la première. Un quatuor installé près des fenêtres jouait une pièce lente, raffinée, admirablement vide de tout ce qui aurait pu aider à respirer. Les lustres répandaient une lumière dorée sur les épaules, les bijoux, le cristal. L'élite de la ville était là. Pas seulement des noms riches. Des noms armés. Ceux qui font et défont les alliances, couvrent les scandales, enterrent les dettes, épousent les bonnes personnes et oublient les autres avec une grâce irréprochable.Tous se tournèrent vers nous.Je sentis aussitôt la morsure du regard collectif.Le luxe a ceci de particulier qu'il peut devenir plus oppressant que la pauvreté lorsqu'il sert à cacher la nature véritable de ceux qui l'habitent. Dans la pauvreté, les violences sont souvent visibles, brutales, immédiates. Ici, elles portaient des gants, des robes longues, des sourires polis. Elles savaient attendre leur heu

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    VILANOVALe soir même, on me demanda d'être belle.On ne me le dit pas ainsi, bien sûr. Dans les maisons comme celle des Dravenor, les ordres les plus brutaux prennent toujours la forme d'une attente élégante. Hélène, la gouvernante, entra dans mes appartements avec une précision irréprochable, accompagnée de deux femmes silencieuses chargées des derniers ajustements, et m'annonça simplement :— Le bal commencera dans une heure, madame.Madame.Je ne m'étais pas encore habituée à ce mot. Il ne me semblait ni faux ni vrai. Il flottait autour de moi comme un vêtement emprunté, trop bien coupé pour pouvoir être rejeté, trop étranger pour être porté sans malaise.Je refermai le livre que je n'avais pas vraiment lu.Depuis le matin, l'absence du portrait me hantait presque autant que sa présence de la veille. Lorsque j'avais eu le courage de retourner dans ce couloir après m'être habillée, le mur était vide. Nu. Comme si la t

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    KAELEN Le visage du couloir. Cette toile appartenait à un passé que j’avais cru pouvoir contenir encore quelque temps. Non parce que je me faisais l’illusion qu’il resterait enseveli éternellement, mais parce que je comptais choisir moi-même l’instant où certaines choses lui seraient montrées. Ou dites. Pas lui offrir, dès sa première nuit, cette ressemblance-là, nue, suspendue au mur d’un couloir interdit, comme une provocation organisée par le hasard. Le hasard. Je n’y crois pas. Mais je sais reconnaître le moment où les coïncidences cessent d’être supportables. Le billet pendant la cérémonie. Le pendentif aperçu par Lysandre. Et maintenant le portrait. Le passé se resserrait autour d’elle avec une rapidité que je n’avais pas prévue. Cela ne signifiait qu’une seule chose : quelqu’un, quelque part, ne se contentait plus d’attendre.

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