Se connecterCHAPITRE 6
[ 1 H PLUTÔT _PENDANT QUE LYSANDER ÉTAIT AVEC JULIETTE]
LE POINT DE VUE DE SALOMÉ
Je commence à sombrer quand la porte d’entrée claque en bas.
Je sursaute. Mes yeux s’ouvrent dans le noir. Un instant, je crois à un cambriolage — mais qui cambriolerait une maison aussi sécurisée ? Puis j’entends des voix. Des pas dans l’escalier. Des pas de femme — des talons, un claquement sec sur le marbre.
Mon cœur rate un battement.
Je me lève sans bruit, je vais vers la porte, j’écoute. Les voix montent, étouffées par les murs épais. Celle de Lysander, d’abord — basse, différente de celle que j’ai entendue dans la cuisine. Plus… relâchée. Et une autre voix. Une voix de femme, grave, un peu rauque.
Je n’entends pas les mots. Mais j’entends le ton.
Puis un rire. Le rire de Lysander. Je ne l’avais jamais entendu rire. C’est un son étrange, presque inhumain, comme si la joie lui était devenue étrangère.
Une porte s’ouvre. Pas la mienne. Celle d’à côté.
Je retiens mon souffle. La chambre voisine. Celle que j’avais prise pour une chambre d’amis. Il y a quelqu’un, là, à quelques mètres de moi.
Le silence retombe. Puis un bruit de bouche. Un baiser. Long, profond, humide. Je le reconnais sans pouvoir me tromper — ce bruit de lèvres qui s’écrasent, de langues qui se cherchent, de souffles qui se mêlent.
Je reste figée au milieu de ma chambre, les mains ballantes, le souffle coupé.
Ce n’est pas possible. Il fait ça ? Ici ? Pendant que sa fille dort à deux étages ?
Un gémissement. Celui de la femme. Un son aigu, prolongé, qui se termine en rire étouffé. Puis la voix de Lysander, plus basse encore, presque un grondement.
— Tais-toi, murmure-t-il. Il y a la nounou.
Je sens mes joues s’enflammer. La nounou. Moi. Il pense à moi, en ce moment même, alors qu’il embrasse une autre femme.
Le silence revient. Puis un bruit de tissu qui se déchire — enfin, qui s’enlève, rapidement, avec impatience. Une fermeture éclair. Un vêtement qui tombe par terre. Un souffle, plus rauque, plus haletant.
Je devrais retourner dans mon lit. Je devrais mettre mes écouteurs. Je devrais faire n’importe quoi d’autre que de rester là, collée à ma porte, à écouter ce qui se passe à trois mètres de moi.
Mais je ne bouge pas.
Un nouveau gémissement, plus profond. La femme dit quelque chose que je ne comprends pas, un mot, un prénom peut-être, et Lysander répond par un grognement sourd. Puis le bruit du lit — un grincement, un rythme qui s’installe, lent d’abord, puis plus rapide.
Je ferme les yeux. Malgré moi, j’imagine. Je l’imagine, lui, les mains sur ce corps que je ne vois pas, les doigts enfoncés dans des hanches, la bouche sur une nuque. Je l’imagine sans sa chemise parfaitement repassée, sans son costume sur mesure, sans son masque de marbre.
Je l’imagine comme un homme, simplement.
La honte me submerge. Je recule de la porte, je retourne m’asseoir sur le lit, les mains sur les oreilles. Mais les murs sont trop fins, ou la chambre trop proche, ou mes sens trop en alerte. J’entends tout. Le mouvement du lit, les soupirs de la femme, la respiration de Lysander — plus courte, plus saccadée.
Ce n’est pas mes affaires, je me répète. Ce n’est pas mes affaires. Il fait ce qu’il veut. C’est sa maison.
Mais une part de moi, une part que je n’aime pas, reste collée à cette porte imaginaire, à ces sons interdits. Et dans cette part-là, il n’y a pas de honte. Il y a de la curiosité. Il y a du désir. Il y a un pincement, quelque part dans la poitrine, que je refuse de nommer.
Les bruits s’intensifient. Le lit grince plus fort, plus vite. La femme ne se tait plus — elle gémit ouvertement, sans retenue, comme si elle voulait que tout le quartier l’entende. Et Lysander, lui, ne dit rien. Il respire. Il respire fort, profond, chaque souffle scandé par un mouvement.
J’imagine ses mains sur ses draps. Ses doigts blancs. Ses jointures.
Je croise les jambes, serrées, et je déteste ce que je ressens.
Soudain, un cri. Celui de la femme, aigu, presque douloureux, qui se brise en une série de petits halètements. Puis un grognement de Lysander — un son rauque, primal, qui vient du fond de sa gorge. Et le silence.
Le silence absolu.
Je reste assise sur mon lit, les mains moites, le cœur battant. Mes jambes sont toujours croisées, trop serrées. Mon ventre est noué.
Je les entends bouger. Des murmures, des rires étouffés. Un bruit de baiser, plus doux cette fois. Puis l’eau qui coule dans la salle de bain attenante à leur chambre.
Je m’allonge enfin. Je fixe le plafond, les yeux grands ouverts dans le noir.
Ce n’est pas mes affaires, je répète, comme un mantra.
Mais je n’arrive pas à dormir. Longtemps, je reste là, à écouter le silence, à sentir cette chose qui pulse entre mes cuisses, à détester cet homme que je ne connais pas pour ce qu’il me fait ressentir sans même le savoir.
Je finis par m’endormir vers trois heures du matin, épuisée, les draps enroulés autour de mes jambes, la robe de soie remontée sur mes cuisses.
Le sommeil est lourd, peuplé de rêves confus où des mains me touchent sans que je voie le visage
[ LE LENDEMAIN MATIN ]
Le lendemain matin, je me réveille avec la gueule de bois sans avoir bu une goutte d’alcool.
Mes yeux sont cernés, mes cheveux sont un nid, ma bouche est pâteuse. Je me traîne jusqu’à la salle de bain, je me passe de l’eau froide sur le visage, je me regarde dans le miroir avec dégoût.
Il a couillé à côté, je pense. Et toi, t’as passé la nuit à écouter comme une collégienne perverse.
Je me recoiffe vite fait, j’enfile un jean et un pull large — rien de ce qui pourrait laisser croire que je me suis préparée pour lui, pour elle, pour personne. Je descends l’escalier, les pieds nus, déterminée à me faire un café et à oublier cette nuit de merde.
Dans le hall, je tombe sur elle.
Elle descend les marches devant moi, une valise à la main. Elle est belle — je dois lui reconnaître ça, même à contre-cœur. Grande, blonde, les cheveux défaits dans une élégance étudiée. Un trench-coat beige, noué à la taille, des talons hauts même à huit heures du matin. Elle sent le parfum cher et le sexe.
Nos regards se croisent.
Elle s’arrête. Moi aussi.
— Bonjour, dit-elle avec un sourire poli, celui qu’on adresse aux domestiques.
Elle me toise rapidement — mes pieds nus, mon jean délavé, mes cernes — et son sourire s’élargit. Elle sait. Elle sait que j’ai entendu. Et ça l’amuse.
— Bonjour, je réponds.
Ma voix est plate. Je n’ajoute rien.
Elle attend. Je crois qu’elle s’attend à ce que je dise quelque chose de plus — bonne journée, au revoir, un de ces mots polis qu’on utilise pour graisser les rouages sociaux.
Je ne dis rien.
— Vous devez être la nouvelle nounou, dit-elle. Lysander m’a parlé de vous.
— Ah bon, je fais.
Un silence. Elle plisse les yeux, comme si elle ne comprenait pas pourquoi je ne joue pas le jeu.
— Je m’appelle Juliette, dit-elle.
— Je n’ai pas demandé.
Sa bouche se pince. Je vois l’ombre d’une crispation à la commissure de ses lèvres. Elle n’a pas l’habitude qu’on lui parle comme ça. Pas dans cette maison. Pas avec son parfum cher et son trench-coat beige.
— Je suis une amie de Lysander, précise-t-elle.
— Je vois.
— Une amie proche.
— Je vois, je répète, la voix toujours aussi neutre.
Elle me dévisage. Ses yeux parcourent mon visage, cherchent la faille, l’insolence, la jalousie. Je ne lui donne rien. Je suis un mur. Je suis le silence d’Élise. Je suis tout ce qu’elle ne pourra jamais être dans cette maison — une présence qui reste, pendant qu’elle, elle repart avec sa valise et son parfum de sexe.
— Vous êtes étrange, dit-elle enfin.
— Merci.
— Ce n’était pas un compliment.
— Je sais.
Elle souffle par le nez, un petit bruit sec. Elle secoue la tête, remonte la poignée de sa valise, et se dirige vers la porte.
— Bonne journée, dit-elle sans se retourner.
— Le jour n’est pas bon, je réponds.
Elle s’arrête net.
La porte est à un mètre. Ses doigts sont sur la poignée. Elle ne bouge pas. Je vois ses épaules se tendre sous le trench-coat.
— Pardon ? dit-elle.
— Le jour n’est pas bon, je répète, les bras croisés. Je n’ai pas bien dormi. Des bruits.
Elle se retourne lentement. Son visage a changé — plus dur, plus froid. La femme polie a disparu, laissant place à quelque chose de plus tranchant.
— Les murs sont fins, dit-elle.
— Oui, je fais. Je n’avais pas remarqué. Maintenant, si.
Un silence. Un vrai, cette fois. Nos regards s’affrontent dans l’entrée de marbre, sous le regard de la caméra que j’ai repérée hier. Je me demande s’il regarde. S’il voit cette joute absurde entre sa conquête d’un soir et la nounou insolente.
— Vous savez qui je suis ? demande Juliette.
— Vous venez de le dire. Une amie proche.
— Je pourrais vous faire virer.
— Vous pourriez, je confirme. Mais vous ne le ferez pas.
— Pourquoi donc ?
— Parce que ça voudrait dire que vous m’avez remarquée. Et je ne pense pas que vous ayez envie qu’il sache que vous avez remarqué la nounou.
Sa mâchoire se serre. Je vois ses doigts blanchir sur la poignée de sa valise.
— Vous êtes insolente, dit-elle.
— On me le dit souvent, je réponds avec un sourire qui n’en est pas un.
Elle me fixe encore une seconde. Puis elle tourne les talons, ouvre la porte, et sort sans un mot de plus.
La porte se referme dans un bruit sourd.
Je reste là, dans le hall vide, les bras toujours croisés. Mon cœur bat trop vite. Mes mains tremblent un peu. Mais je souris.
— Bon débarras, je murmure.
Je vais à la cuisine, je me fais un café, je le bois brûlant, les deux mains autour de la tasse, en regardant par la fenêtre le jardin japonais. Le soleil se lève à peine, les érables sont rouges, et quelque part dans cette maison, Élise dort encore.
Je pense à elle. Je pense à sa chambre bleue, à ses nuages peints au plafond, à cette mère qu’elle ne verra plus jamais. Et je pense à son père, qui fait rentrer des femmes la nuit, qui les baise dans la chambre d’à côté, qui les fait repartir avant le petit-déjeuner comme si de rien n’était.
Ce n’est pas mes affaires, je me répète.
CHAPITRE 56 : EPILOGUE Cinq ans plus tard.Le jardin japonais est en fleurs. Les érables sont rouges, les cerisiers sont roses, les pierres grises brillent sous la pluie fine du printemps. La maison est pleine de rires. De cris. De pas qui courent. De portes qui claquent.— Léo, ne cours pas comme ça !— Maman, il m'a pris ma poupée !— C'est moi qui l'avais en premier !— Les enfants, calmez-vous !La vie.Elle a éclaté dans cette maison comme une tempête de joie, de bruit, de désordre. Les murs blancs sont couverts de dessins d'enfants. Le canapé en cuir porte les traces de feutres indélébiles. La cuisine sent le chocolat et la pâte à crêpes.Je ne reconnais plus cette maison.Je ne reconnais plus ma vie.Je ne reconnais plus celle que j'étais, il y a sept ans — celle qui est entrée dans cette maison avec ses Docs Martens usées, ses cheveux défaits, sa valise pleine de doutes.Je suis devenue quelqu'un d'autre.Une mère. Une compagne. Une femme.Peut-être même une épouse, bientôt.
CHAPITRE 5509 MOIS PLUS TARD Troisaucunes.C'est le nombre de nuits blanches que j'ai passées à regarder mon ventre, à écouter les coups de pieds, à imaginer son visage. Un garçon. Nous avons appris il y a quatre mois. Un petit garçon. Lysander pleurait debout dans la salle d'échographie, ses mains sur ma peau, ses yeux rivés sur l'écran.Un fils.Il avait déjà une fille. Élise. Ma fille, aussi, maintenant. Mais un fils. Un petit garçon qui porterait peut-être son prénom, ou celui de son père, ou un autre, un nouveau, un juste à lui.Aujourd'hui, c'est le jour.Je le sens. Depuis ce matin, des contractions. Légères. Espacées. Puis plus rapprochées. Puis plus fortes.— C'est pour aujourd'hui, j'ai dit à Lysander.— T'es sûre ?— Mon ventre se contracte depuis six heures. Je suis sûre.Il a posé sa main sur mon ventre. Il a attendu. Une contraction est venue. Ses yeux se sont écarquillés.— Je vais chercher le sac, il a dit.Il est parti en courant. Comme un dératé. J'ai ri. Malgré la
CHAPITRE 54 LE POINT DE VUE DE Salomé — Fais le test.— Non.— Salomé…— Je ne peux pas, Lysander. Je ne peux pas affronter ça. Pas maintenant. Pas après tout ce qu’on a traversé.Il me prend dans ses bras. Il me serre contre sa poitrine. Sa peau est chaude, rassurante.— Tu n’es pas seule, dit-il.— Je sais.— Je suis là. Je serai là. Quoi qu’il arrive.— Tu dis ça parce que tu veux un enfant.— Je dis ça parce que je t’aime. Parce que si tu es enceinte, c’est notre enfant. Parce que je serai le père qu’il mérite. Parce que tu seras la mère qu’il mérite. Parce qu’on est une équipe, toi et moi.Je lève la tête. Mes yeux sont humides.— Tu crois que je vais être une bonne mère ?— Tu es déjà une mère pour Élise. Et elle ne s’en est jamais plainte.— Élise, ce n’est pas ma fille.— Pour elle, si.Je pose ma main sur mon ventre. À plat. Mon ventre est encore plat. Mais il y a peut-être quelque chose là-dessous. Une vie. Une petite vie qui grandit sans que je le sache.— Tu vas faire le
CHAPITRE 53 LE POINT DE VUE DE SALOMÉ Ses mots flottaient dans l'air humide, suspendus entre nous comme une condensation impossible à essuyer. T'es enceinte. La phrase résonnait dans ma tête, faisant écho au battement de mon cœur qui s'était emballé contre mes côtes. Je ne pouvais pas le regarder. Si je croisais son regard, si je voyais cette certitude plantée dans ses iris, tout deviendrait réel, tangible, définitif. J'ai détourné les yeux, fixant le carrelage froid où une goutte d'eau tremblait avant de glisser vers la bonde.Mes jambes ne me portaient plus. Je me suis éloignée de lui, d'un pas maladroit, traînant la lourdeur de ce moment, pour aller m'asseoir sur le rebord de la baignoire. La porcelaine était glacée sous mes cuisses nues, un choc brutal qui me traversa l'épine dorsale. Je me suis laissée tomber, le dos voûté, les coudes posés sur mes genoux, le visage enfoui dans mes mains. L'odeur de vanille et de sueur, si envoûtante quelques minutes plus tôt, me tournait maint
CHAPITRE 52SALOMÉ La respiration de Lysander s'était calmée contre mon cou, son corps lourd et chaud encore étreignant le mien. Nous restions ainsi, enlacés dans la pénombre dorée de la chambre, nos peaux collées l'une à l'autre par la sueur et l'huile vanillée qui imprégnait l'air. Je sentais encore les spasmes de mon sexe autour de sa queue, le souvenir de sa chaleur se répandant au plus profond de moi. Mais ce moment de quiétude, cette apaisée satiété, fut de courte durée.Lysander ne se retira pas. Au lieu de laisser la fatigue nous gagner, il redressa la tête et je vis briller dans ses yeux une lueur nouvelle, farouche, une faim qui n'était pas apaisée par sa première décharge. Sans un mot, il attrapa mes poignets et les écarta de chaque côté de ma tête, plaquant mon dos contre le drap froissé.— On ne s'arrête pas là, murmura-t-il, sa voix grave, rauque de désir.Il commença à boucer ses hanches, sa bite encore dure réveillant instantanément mes nerfs à vif. Ce n'était plus la
CHAPITRE 51 LE POINT DE VUE DE SALOMÉ Il traverse la cuisine.Je ne sais pas où il va. Je m'en fous. Il est là, ses mains sous mes cuisses, ma poitrine contre la sienne, nos souffles mêlés.La chambre.La porte. Il la pousse du pied. Elle claque. Nous sommes seuls. Vraiment seuls.Il me jette sur le lit.Pas doucement. Pas comme une princesse. Comme une femme qu'il veut dévorer. Le matelas grince sous mon poids. Mes cheveux se répandent sur l'oreiller. Mon tee-shirt a remonté sur mon ventre. Il me regarde.Ses yeux gris parcourent mon corps comme s'il le voyait pour la première fois. Ses mains tremblent. Lui — l'homme d'acier, le milliardaire, celui qui contrôle tout — il tremble.— Tu es belle, dit-il.— Tu l'as déjà dit.— Je le répéterai jusqu'à mon dernier souffle.— Alors dépêche-toi de le dire, parce que j'ai besoin de toi.Il sourit. Un vrai sourire. Pas le sourire du manipulateur. Pas le sourire du prédateur. Un sourire d'homme heureux.— J'arrive.Il enlève son tee-shirt. S







