FAZER LOGINPOV de Maëlys
La soigneuse m’interdit de quitter l’infirmerie avant le lever du jour. Lucien transforme cette recommandation en ordre avant même qu’elle ait terminé sa phrase.
— Deux gardes devant la porte, dit-il à Gabriel. Personne n’entre sans l’accord d’Élodie. — Je suis dans la pièce, lui rappelé-je. Il ne détourne pas les yeux de mon cou pendant qu’Élodie y pose une compresse froide. Les traces des doigts de Diane ont déjà pris une couleur sombre. Chaque fois que j’avale, une douleur remonte jusqu’à mon oreille. — C’est précisément la raison pour laquelle je donne l’ordre devant toi. — Vous auriez pu m’épargner l’effort de parler et faire murer la porte. Gabriel baisse la tête pour cacher une réaction. Lucien, lui, pose les deux mains sur le rebord du lit. Le métal gémit sous son poids. L’infirmerie occupe l’aile ouest du pavillon des Frontières, à l’écart de la salle du Conseil et des chambres réservées aux délégations. Une horloge ronde indique minuit vingt. Derrière les fenêtres, la pluie efface les jardins et transforme les lampes du chemin en halos troubles. Les invités sont toujours interrogés dans l’orangerie. J’entends parfois une porte claquer, puis des pas rapides dans le couloir. Élodie coupe la manche déchirée de ma robe. Les quatre plaies laissées par Diane ne sont pas profondes, mais elles saignent encore. Une louve aurait déjà commencé à cicatriser. Sur moi, chaque griffure réclame des points et plusieurs jours de prudence. Lucien suit l’aiguille du regard. — L’aconit a été pris dans la réserve du domaine, dit Gabriel. Le registre porte la signature de Claire Vannier, l’une des soigneuses de nuit. Elle affirme ne jamais avoir ouvert l’armoire. — Où est-elle ? demande Lucien. — Dans une salle surveillée. Son badge a été utilisé à vingt-deux heures quatorze, pendant qu’elle assistait à la cérémonie avec trente témoins. — Quelqu’un a copié son accès. — Ou elle avait un complice. Ils parlent de la coupe comme si je n’étais qu’un objet placé au centre de leur enquête. Je serre les dents lorsqu’Élodie passe le fil dans ma peau. — La personne qui a ajouté l’aconit savait que je porterais le vin à Lucien, dis-je. Gabriel reporte son attention sur moi. — Qui était au courant ? — Noah. Le nom modifie immédiatement l’air de la pièce. Lucien se redresse. Élodie suspend son geste et me demande de ne pas bouger, mais ses doigts se sont eux aussi crispés autour de l’aiguille. — Noah est mort il y a neuf mois, dit Gabriel. — Je connais la date. Je la connais même sans regarder le petit calendrier que j’ai gardé dans ma chambre. Neuf mois et quatre jours depuis que deux gardes ont rapporté son corps du Black Moon Gate. Neuf mois depuis que le Conseil a conclu à une chute accidentelle provoquée par l’alcool, malgré l’aversion de Noah pour tout ce qui lui faisait perdre le contrôle de sa louve. — Il m’avait parlé de l’herbe lunaire avant de mourir, poursuivé-je. Il disait qu’elle pouvait brouiller l’odorat d’un Alpha assez longtemps pour passer une barrière de sang. Lucien ne me demande pas quelle barrière je voulais franchir. Son silence m’avertit qu’il a déjà compris une partie de mon plan. — Et tu as gardé cette information pendant neuf mois ? demande Gabriel. — Le Conseil avait classé sa mort. Chaque fois que je prononçais son nom, on me conseillait de faire mon deuil. — Maëlys, intervient Lucien, pourquoi voulais-tu entrer dans mon bureau ? Je regarde Élodie nouer le dernier point. Le mensonge serait inutile. Lucien a senti l’herbe lunaire sur moi cette nuit-là ; il sait maintenant que je n’avais pas accès au poison. Il lui manque seulement le but. — Je cherchais le dossier que Noah vous avait remis avant votre départ. Gabriel laisse échapper un juron à voix basse. Lucien reste immobile. Sa colère n’apparaît pas dans ses gestes, mais l’odeur de pin humide qui l’accompagne devient plus dense. — Tu es entrée dans ma chambre pour voler un dossier scellé par l’Alpha. — Je comptais le remettre après l’avoir lu. — Cela ne rend pas le vol plus acceptable. — Noah est mort trois jours après vous l’avoir confié. Cela rend le classement de ce dossier difficile à accepter. Élodie dépose les instruments dans un plateau et s’écarte du lit. Elle connaît assez Lucien pour ne pas se placer entre nous lorsque son loup approche de la surface. — Quel dossier ? demande Gabriel. Lucien continue de me regarder. — Noah avait rassemblé des plaintes concernant des traitements administrés à des jeunes qui ne s’étaient jamais transformés. Les documents étaient incomplets et plusieurs familles avaient retiré leur témoignage. J’ai ordonné une vérification avant de partir pour le Nord. — Et ensuite ? — Agnès m’a informé que Noah avait reconnu des erreurs dans ses relevés. Le dossier a été fermé. La réponse me donne envie d’arracher la compresse de ma gorge pour respirer plus librement. — Noah n’aurait jamais retiré une accusation sans venir me dire qu’il s’était trompé. — Il n’était pas tenu de te parler de chaque enquête. — Il me parlait de celles qui concernaient les Sans-Louves. Lucien ouvre la bouche, puis la referme. Il se souvient probablement des après-midi où Noah me rapportait des articles humains sur les troubles hormonaux, persuadé qu’un médecin finirait par expliquer mon absence de louve. À l’époque, Agnès trouvait cette obsession cruelle. J’y voyais la seule personne qui refusait de me considérer comme une erreur achevée. Gabriel s’approche de la fenêtre. — Si quelqu’un connaissait la piste suivie par Noah, il pouvait aussi connaître l’usage qu’il faisait de l’herbe lunaire. — Le dossier est dans l’archive privée, répond Lucien. Nous allons le vérifier maintenant. Il se tourne vers Élodie. — Donne-lui quelque chose pour la douleur. — Je viens avec vous. — Non. Le mot tombe avec le poids de l’Alpha, mais il n’est pas chargé de cette force qui plie les genoux. Lucien sait qu’utiliser son autorité mentale sur moi après l’agression de Diane franchirait une limite qu’il ne pourrait pas effacer. — Vous n’avez pas lu le dossier depuis deux ans, dis-je. Vous ignorez ce que Noah jugeait important et vous ne connaissez pas ses habitudes lorsqu’il voulait cacher un message. — Tu as une commotion possible, quatre points au bras et une épaule qui doit rester immobile. — Je peux lire avec l’autre main. — Tu restes ici jusqu’au matin. Il fait signe à Gabriel de le suivre. La colère qui monte en moi efface presque ma fatigue. J’ai enfin prononcé la raison de mon intrusion, et Lucien réagit en m’écartant une fois encore de la seule enquête qui puisse expliquer la mort de Noah. — Si le dossier est encore à sa place, lance-t-il avant de sortir, je te l’apporterai moi-même.POV de MaëlysÉléa referme sa petite main autour de son doigt. Le lien me transmet une vague de fierté si forte que j’en ris.— Elle vient de te donner un ordre, dis-je.— Celui-là, je l’accepte.— Elle manifestera peut-être tôt, dit Sarah. Ou tard. Ou jamais. Nous observerons seulement ce qui concerne sa santé.— Personne ne la classera, répond Lucien.Je regarde ma fille chercher maladroitement contre moi.— Et personne ne lui promettra qu'elle doit devenir exceptionnelle.Six semaines plus tard, je marche jusqu'au bord du lac avec Éléa attachée contre ma poitrine.Mon corps récupère lentement. Ma louve n'est pas réapparue entièrement depuis le mont Cendre. Elle se manifeste parfois dans mes rêves ou dans le reflet argenté de mes yeux lorsque je suis en colère. Je ne cherche pas à accélérer son retour. Elle connaît maintenant le chemin et peut le prendre à son rythme.Le Val a commencé à changer de manière moins spectaculaire que pendant la crise. Les cliniques publient leurs contrô
POV de MaëlysÀ la maternité, Lucien essaie de commander une porte automatique.— Ouvre-toi, gronde-t-il lorsque le capteur refuse de détecter sa taille.Une contraction me plie contre le fauteuil roulant. Malgré la douleur, un rire m'échappe.— Ta première heure comme nouvel Alpha est impressionnante.Il passe la main devant le capteur avec une violence contenue. La porte s'ouvre enfin et Sarah nous pousse vers l'ascenseur.— Tu n'emploies pas la voix Alpha dans mon service, dit-elle. Ni sur les portes, ni sur les internes, ni sur le bébé.— Je n'employais pas la voix.— Alors ton visage suffit déjà à effrayer le mobilier.La plaisanterie ne cache pas son inquiétude. Les membranes se sont rompues, les contractions sont régulières et une petite quantité de sang exige une surveillance continue. La grossesse a dépassé trente-sept semaines ; notre fille n'est plus considérée comme prématurée. Pourtant, après chaque menace et chaque protocole, aucun chiffre ne paraît assez solide pour cal
POV de MaëlysJe me lève lentement. Lucien fait un mouvement instinctif pour venir m'aider, puis s'arrête. J'appuie une main sur le dossier de la chaise et trouve seule mon équilibre.— Je ne demande pas un siège parce que ma louve est argentée, réponds-je. Je le demande parce que j'ai participé à la cellule de crise, construit le protocole de consentement médical, retrouvé des victimes et travaillé avec les juristes sur cette charte. Si cela ne suffit pas, ne votez pas pour moi.— Vous êtes aussi la Mate de Lucien.— Oui. Mon bulletin ne vaut pas deux voix et le sien ne commande pas la mienne.— Une Luna doit soutenir l'Alpha.— Une Luna doit pouvoir lui dire qu'il a tort devant tout le monde. Sinon, elle n'est qu'une décoration avec un titre.Quelques rires éclatent. L'ancien ne sourit pas.La charte est adoptée par soixante-huit pour cent des voix. Les votes anonymes empêchent les familles de vérifier l'obéissance de leurs membres. À Beaumont, où Armand contrôlait autrefois les bul
POV de MaëlysSix mois après l'incendie du sanctuaire, le Val d'Argent vote pour la première fois derrière des isoloirs.La salle d'assemblée ne ressemble plus à celle où les anciens s'asseyaient au-dessus des autres familles. Les estrades ont été retirées. Des rampes permettent aux blessés d'entrer. Une interprète humaine traduit les débats et un canal écrit transmet les questions des personnes qui refusent d'apparaître en public.Je m'installe au troisième rang avec une main sous mon ventre. La grossesse a atteint un terme que Sarah appelle enfin rassurant, même si elle refuse toujours les certitudes. Ma fille bouge avec assez de force pour déformer ma robe. Ma louve réagit parfois par une chaleur argentée, sans chercher à prendre le contrôle.Lucien se tient de l'autre côté de la salle, parmi les candidats au conseil. Sa suspension minimale est terminée. Les audits ont confirmé sa coopération et le respect des limites imposées. Rien ne lui rend automatiquement son titre. Il doit co
POV de MaëlysUn ancien Alpha aurait entendu une liste de soupçons. Lucien hoche lentement la tête.— Ajoute une résidence séparée disponible à tout moment, dit-il. À mes frais si tu quittes le domaine à cause d'une décision liée à ma fonction.— Même si tu n'es jamais rétabli ?— Même alors.Nous discutons pendant deux heures. De l'enfant. Des soins. De ma capacité à couper temporairement le lien si les souvenirs deviennent trop forts. De son devoir de ne jamais utiliser la voix Alpha contre moi, même en urgence médicale ; il devra convaincre, appeler de l'aide ou accepter mon refus si je suis consciente et capable de décider.La conversation manque de poésie. Elle me donne pourtant une sécurité plus profonde que toutes les déclarations faites sous la lune.Lorsque nous avons terminé, Lucien reste de l'autre côté de la table.— Je dois te dire une chose qui ne figure pas dans le contrat, dit-il.— Je t'écoute.— Je t'ai désirée avant de reconnaître le lien. J'en ai eu honte à cause d
POV de MaëlysDeux mois passent avant que je lise le carnet d'Élise.Je le fais un matin de pluie, seule à la table de la petite maison que j'ai louée hors du domaine du Val. Lucien habite à quinze minutes, dans un ancien logement de garde. Il vient lorsque je l'invite et repart lorsque je demande du silence. Cette distance paraît parfois artificielle. Elle m'a pourtant appris que le lien ne s'effondre pas quand une porte se ferme entre nous.Elle devient réelle le jour où Lucien découvre deux gardes devant ma maison. Après une menace anonyme, Arnaud les a envoyés sans m’avertir. Lucien arrive au même moment et ordonne presque qu’ils restent. Je vois le mot se former dans son corps avant qu’il le prononce : ses épaules se tendent, son regard mesure les fenêtres et sa main cherche un sceau qu’il ne porte plus.— Rentre, dis-je aux gardes. Gabriel vérifiera la lettre. Si j’ai besoin d’une présence, je choisirai qui revient.L’un d’eux regarde Lucien. Autrefois, ce simple regard aurait s







