MasukKaël
La nuit s’étire, lourde comme un souffle qu’on retient trop longtemps.
Je sens encore son regard dans le noir.
Cette créature… cette sirène.
Je devrais l’avoir oubliée dès l’instant où elle a replongé sous la surface.
Mais non.
Son image me ronge.
Sa peau luisante, ses yeux trop humains, cette voix , douce et dangereuse à la fois.
Elle n’aurait pas dû me parler.
Elle n’aurait pas dû prononcer mon nom.
Maintenant, il brûle en moi comme une marque.
Je serre les poings. La colère me ronge.
Les sirènes sont nos ennemies. Des monstres de la mer, des menteuses qui chantent pour mieux tuer.
Et pourtant…
Quand elle a souri, j’ai senti le sol trembler sous mes sabots.
Pas de peur.
D’autre chose. Quelque chose que je refuse de nommer.
Je marche le long de la rive, les muscles tendus, les nerfs en feu.
Chaque vague qui frappe la berge semble murmurer son nom.
Éliane.
Le dire à voix haute serait une faiblesse.
Mais je ne peux pas m’en empêcher.
— Éliane…
Le vent m’arrache le mot.
Comme si la mer voulait me le voler.
Je ferme les yeux, et je la revois : la lueur de la lune sur ses écailles, le frémissement de ses lèvres.
Ce mélange de pureté et de provocation.
Elle n’avait pas peur de moi.
Personne ne me regarde ainsi.
Depuis les guerres des deux royaumes, les miens craignent la mer.
Les vagues ont englouti nos frères, nos terres, nos chevaux.
La haine est gravée dans nos os.
Alors pourquoi… pourquoi cette fille des flots n’a-t-elle pas fui ?
Je frappe le sol d’un sabot. L’écho résonne dans ma poitrine.
Je veux l’oublier.
Je veux détruire cette image avant qu’elle ne me consume.
Mais quand j’entends le frémissement de l’eau derrière moi, mon corps se fige.
Je sais que c’est elle.
Je le sens avant même de la voir.
Elle sort de l’ombre, à demi hors de l’eau.
Ses cheveux mouillés se collent à sa peau, sa respiration fait danser la surface.
Elle me regarde comme si elle m’attendait.
— Tu es revenu, dit-elle simplement.
— C’est toi qui m’as appelé, sirène.
Elle sourit.
Un sourire qui ne promet rien de bon.
— Je ne t’ai pas appelé. C’est ton cœur qui m’a cherché.
Je ricane, amer.
— Mon cœur n’a rien à voir là-dedans. Tu es un piège, rien de plus.
Ses yeux se plissent, et une ombre passe sur son visage.
— Tu crois que je t’ai charmé ? Que j’ai chanté pour t’attirer ?
Sa voix se fait plus rauque, presque blessée.
— Je n’ai pas besoin de mentir pour que tu viennes.
Je m’avance, trop près. L’odeur du sel me monte à la tête.
— Tu devrais retourner d’où tu viens avant que je change d’avis.
— Et tu ferais quoi ? Tu me tuerais ?
Sa provocation me désarme.
Je sens mon cœur battre plus vite.
Sa peau luit sous la lune, et chaque reflet me torture.
Je voudrais lui hurler de disparaître, mais ma gorge refuse.
— Ne joue pas avec moi, femme de la mer.
— Ce n’est pas un jeu, Kaël. C’est toi qui joues à haïr ce que tu désires.
Ses mots me frappent de plein fouet.
Je recule d’un pas, comme si elle m’avait frappé.
Je voudrais rire, crier, nier.
Mais elle a raison.
Sous ma colère, il y a cette chaleur insupportable, cette tension qui me brûle de l’intérieur.
Elle s’approche, lentement, glissant sur l’eau comme une flamme bleue.
Ses doigts frôlent la rive, à quelques centimètres de mes sabots.
Je pourrais la toucher.
Je pourrais la briser.
Et je ne fais rien.
— Tu vois ? murmure-t-elle. La haine, c’est une forme d’attirance. Tu me hais parce que tu me ressens.
Je ferme les yeux.
Je voudrais la repousser.
Mais au lieu de ça, je reste là, les poings serrés, le souffle court.
Je sens la terre vibrer sous moi, comme si elle voulait m’avertir.
— Pars, Éliane, avant que je ne te fasse du mal.
— Ou que tu t’en fasses à toi-même ?
Elle me sourit, un sourire triste, presque tendre.
Puis elle plonge d’un coup, disparaissant dans un éclat d’écume.
Je reste seul, haletant, trempé de sueur.
La mer s’est tue.
Mais en moi, tout hurle encore.
Je la hais.
Je la hais parce qu’elle existe.
Parce qu’elle me fait douter de tout ce que je suis.
Et je sais, au fond, que je reviendrai.
Toi, Sirène, dont la chevelure onduleComme les algues sous le flux changeant,Ton corps d'écume et de nacre qui brûleDes feux captifs d'un soleil négligeant.Tes mains sculptent le corail et le rêve,Ta voix entrouvre les portes du matin,Et le marin égaré qui s'élèveVers ton appel connaît son propre destin.Toi, Centaure, dont le poitrail respireLe vent salin et l'odeur du genêt,Tes sabots marquent le rythme d'un empireOù la poussière et les astres naissaient.Ton galop roule en tempête feutrée,Ton œil reflète la sagesse des nuits,Et la steppe entière,à ton pas, est entréeDans la danse sacrée des éternels ennuis.Vous partagez la blessure première,La grande fêlure au flanc de l'univers,Où la marée,en sa course dernière,A séparé vos destins de concert.La Mer soupire en voyant vos batailles,La Terre pleure vos combats insensés,Et le vieux Temps use ses propres entaillesÀ compter les morts que vous avez laissés.Mais vois-tu, Centaure, comme l'onde est proche ?Et toi,Si
AelanLa paix qui suit le Conseil des Éléments est d'une qualité nouvelle. Ce n'est plus la trêve fragile des premiers temps, ni la détermination usée des années de labeur. C'est une harmonie profonde, tissée dans la substance même du monde. La Cité prospère, les mariages mixtes ne font plus scandale, et les enfants aux pieds palmés ou aux reflets d'écaille dans les cheveux sont la norme.J'ai quinze ans. Et je sens un nouveau changement. Plus subtil. Plus profond. C'est comme si le monde, après avoir retrouvé son équilibre, retenait son souffle. Mes parents le sentent aussi. Une mélancolie tranquille habite leurs regards, surtout lorsque le soleil couchant embrase la Frontière de pourpre et d'or.— Le chant change, me dit un soir ma mère, Éliane, alors que nous regardons les dernières lueurs caresser les flots. Il devient... plus doux. Comme une berceuse.— C'est le chant du crépuscule, réponds-je doucement.Ils me regardent, comprenant. Leur tâche est presque achevée.KaëlLes signe
AelanJ'ai douze ans, et je sens le poids des mondes sur mes épaules. Pas comme un fardeau, mais comme une mélodie complexe dont je dois apprendre chaque note. La Cité de la Frontière grandit, un organisme vivant de pierre, d'eau et d'espoir. Mais l'équilibre est une danse perpétuelle. Une note fausse, et l'harmonie peut se briser.Mes parents sont les piliers, les Gardiens. Mais je suis le pont. Celui qui sent les frémissements avant les séismes, les courants de méfiance avant qu'ils ne deviennent des marées de haine.Aujourd'hui, la dissonance vient des Anciens. Pas ceux du Conseil, mais ceux des terres lointaines et des profondeurs oubliées. Un groupe de chamanes centaures des Montagnes de Brume est arrivé, leurs robes tissées de runes de silence. En même temps, une délégation de sirènes des Tranchées de l'Oubli a émergé, leurs yeux pâles et réprobateurs.Ils ne viennent pas pour apprendre. Ils viennent pour juger.KaëlJe les reçois dans le Grand Hall de la Cité, une structure à c
KaëlLa paix a un goût différent de ce que j'avais imaginé. Ce n'est pas l'ivresse de la victoire, ni le silence après la tempête. C'est un travail. Méticuleux, constant, épuisant. Chaque matin, je me lève avant le soleil, mes sabots résonnant sur les dalles de pierre polie de notre palais frontalier. L'air sent toujours cette étrange mixture de sel marin et de terre humide, l'odeur même de notre royaume.Ma première tâche est de rencontrer Bélagos. Le vieux guerrier est devenu mon bras droit, le chef de notre garde mixte. Son rapport est toujours le même : des escarmouves verbales aux frontières, des disputes pour les droits de pâturage ou de pêche, des regards noirs échangés entre jeunes centaures impétueux et sirènes méfiantes. La haine ancestrale ne meurt pas en un jour. Elle se terre, et ressort dans les petits riens du quotidien.— Le Clan du Ruissellet refuse de partager le point d'eau avec les pêcheurs sirènes du Récif de Corail, m'annonce-t-il, le visage grave. Ils disent que
KaëlLa paix nouvelle est un cristal fragile entre nos mains. Nous sommes devenus les Gardiens, et le cœur des océans bat en nous. Mais les visions que le Trône nous a montrées – ces ombres de solitude, de rejet, de chaos – hantent nos nuits. Ce ne sont pas de simples cauchemars. Ce sont des possibilités. Des chemins que le futur pourrait encore emprunter.Un matin, je trouve Éliane immobile devant la Source d'Argent, son reflet brisé par les remous. Elle ne me regarde pas quand elle parle, sa voix un murmure chargé de l'écho des profondeurs.—Et si nous avions tort, Kaël ? Et si en liant le cœur des mers au nôtre, nous avons seulement rendu l'effondrement plus cataclysmique ? Si notre amour échoue, tout échoue.Je pose une main sur son épaule, sentant la tension sous sa peau nacrée.—Alors nous ne devons pas échouer. Nous devons être plus forts que la peur.— Comment ? Comment lutter contre un futur que nous avons déjà vu ?— En le changeant. Maintenant. Pas en le fuyant.L'idée germ
KaëlLe silence qui suit notre retour du palais de nacre est lourd, chargé d'une vérité que nous n'osons formuler. Lyra, la propre sœur d'Éliane, a tenté de tuer leur mère. Par amour du pouvoir. Par jalousie. La trahison a un visage familier, et sa cicatrice ne se refermera jamais tout à fait.Aelan, lui, semble porter cette connaissance avec une tristesse résignée. Il a dix ans maintenant, et son regard voit trop loin, trop profond. Il passe des heures à observer la Source d'Argent, comme s'il y lisait des destins que nous ne pouvons percevoir.La nouvelle nous arrive par un messager centaure, couvert de la poussière des steppes lointaines. Le vieux Roi Thalassos est mort. Une embolie soudaine, rapide. Aucun soupçon de poison cette fois. Juste le poids des ans et, peut-être, celui du chagrin.— Le trône des Abysses est vacant, annonce le messager. La Reine Mère Céline, bien que rétablie, a renoncé à la couronne. Elle se retire dans un sanctuaire. Selon la loi, la succession revient à







