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Chapitre 3 : Le Festin du Lion

Penulis: Darkness
last update Tanggal publikasi: 2025-11-26 21:16:22

Eléni

La robe rouge est une seconde peau, une armure de soie qui moulre chaque courbe que je préférerais cacher. Elle est d'une beauté obscène. Daphné a insisté pour m'aider à la mettre, ses doigts froids et efficaces contre mon dos nu. Maintenant, je me tiens devant le miroir de la suite, et une étrangère me regarde. Une prisonnière parée pour le sacrifice.

Huit heures sonnent, un carillon discret et lointain qui semble glacer l'air. Je descends l'escalier en colimaçon, ma main tremblante sur la rampe de marbre froid. Chaque pas est un effort. Chaque battement de cœur résonne comme un tambour de guerre dans ma poitrine.

La salle à manger est un temple moderne. Une table en ébène, si longue qu'elle semble s'étirer jusqu'à l'infini, est dressée avec une précision chirurgicale. Des couverts en argent, des cristaux qui captent la lumière des bougies. Et au bout, lui.

Léandros est assis, décontracté, un verre de whisky à la main. Il ne porte pas de veste, sa chemise blanche est ouverte au col, révélant la base de son cou. Il a l'air à la fois détendu et infiniment dangereux, un prédateur dans son antre.

Son regard se lève et se pose sur moi alors que j'avance. Je sens son examen comme un contact physique, brûlant, possessif. Il ne dit rien pendant un long moment, se contentant de me dévisager, de la chevelure que Daphné a coiffée jusqu'aux talons hauts qui me font mal.

— Le rouge te va, finit-il par dire, sa voix un ronronnement bas qui traverse la pièce. Il convient au sang qui va être versé.

Je m'immobilise, le souffle coupé.

—Quoi ?

Un sourire froid joue sur ses lèvres.

—Pas le tien. Pas ce soir. Assieds-toi, Eléni.

Je prends la place qu'il m'indique, directement en face de lui. La distance entre nous est un abîme. Un serveur silencieux apparaît, remplit mon verre de vin rouge, du même rouge que ma robe. Il a le goût du fruit et de la cendre.

— Ton frère a appelé aujourd'hui, dit Léandros comme s'il commentait la météo.

La fourchette que je venais de saisir glisse de mes doigts avec un bruit métallique.

—Quoi ? Tu lui as parlé ?

— Non. Il a appelé le restaurant. Daphné a répondu. Elle lui a dit que tu étais en stage, comme convenu. Il avait l'air… soulagé.

Le soulagement que je ressens est immédiat, puis aussitôt empoisonné. Il contrôle déjà les communications. Il isole. Il est en train de couper un à un les fils qui me relient au monde.

— Il ne faut pas lui dire, je murmure, la voix étranglée. S'il savait…

— S'il savait, il ferait une bêtise. Et je serais forcé de tenir ma promesse. Nous ne voulons pas cela, n'est-ce pas ?

Son regard est un piège. Je ne peux pas détourner les yeux.

— Non.

Le dîner est servi. Des mets raffinés, une cuisine moléculaire qui est l'exact opposé des plats généreux et rustiques de mon père. Chaque bouchée a le goût du néant. Je mange par automatisme, sous son regard constant, pesant.

— Tu me hais, constate-t-il soudain, posant son verre.

La question est une gifle.

—Tu as acheté mon corps avec des menaces de mort. Que penses-tu que je ressente ?

— La haine est bonne. C'est un feu. C'est mieux que l'indifférence. On peut façonner la haine. La plier. En faire… autre chose.

Il se lève alors, lentement, et commence à faire le tour de la table. Mon corps se tend, chaque muscle criant de s'enfuir. Je reste assise, clouée sur place.

Il s'arrête derrière ma chaise. Je sens sa chaleur dans mon dos. Son parfum m'enveloppe. Je ferme les yeux, essayant de me bâtir un mur, de me retrancher loin de lui.

Ses mains se posent sur mes épaules nues.

Un choc. Un mélange de révulsion et d'une sensation électrique, interdite, qui parcourt ma peau. Ses doigts sont fermes, étonnamment chauds. Ils se ferment sur mes épaules, pas assez pour faire mal, mais assez pour me rappeler que je ne peux pas bouger. Que je lui appartient.

— Tu es tendue, murmure-t-il, sa bouche si près de mon oreille que son souffle agite mes cheveux. Tu résistes même quand tu es immobile. C'est ce que j'aime chez toi.

— Lâche-moi.

Ma voix est un filet rauque.

Ses doigts se resserrent d'un degré. Une menace voilée.

—Non.

Une de ses mains se déplace, glisse le long de mon bras nu, lentement, jusqu'à mon poignet. Il le soulève, le posant sur la table, à côté de mon assiette. Sa main recouvre la mienne, l'écrasant de son poids. C'est une prise d'otage. Une marque de propriété.

— Tu vois ? chuchote-t-il. Même ta main dans la mienne est une bataille. Elle veut se retirer. Elle me déteste. Mais elle reste. Parce qu'elle n'a pas le choix. Apprends à aimer ce manque de choix, Eléni. Cela rend tout… plus simple.

Je serre les mâchoires, les larmes me brûlant les paupières. Je refuse de pleurer. Je refuse de lui donner ça.

— Je ne t'appartiendrai jamais. Pas vraiment.

Il rit, un son bas et vibrant qui résonne dans mes os.

—Tu te trompes. Chaque minute que tu passes ici, chaque respiration que tu prends dans mon air, chaque battement de ton cœur sous mon toit… tu m'appartiens un peu plus. Bientôt, tu ne te souviendras même plus de ce que ça faisait d'être libre.

Sa main lâche enfin la mienne, laissant une sensation de brûlure. Il se penche une dernière fois, ses lèvres effleurant mon épaule, à la naissance du cou. Un baiser de vampire. Une marque.

— La nuit va être longue, Eléni. Et je suis un homme très patient.

Il se redresse et retourne à sa place, reprenant son verre de whisky comme si de rien n'était. Comme s'il ne venait pas de déclarer une guerre silencieuse pour mon âme.

Je reste assise, tremblante, la marque de ses lèvres sur ma peau comme une brand. Je regarde la mer, si noire au-dehors. Elle n'est plus un symbole de liberté. Elle est l'immensité sombre dans laquelle je viens de tomber.

Et au fond de la peur et de la haine, une vérité terrible germe : la partie la plus effrayante n'est pas sa cruauté.

C'est l'étincelle de feu qu'il a allumée en moi, et la crainte tordue de ce qui pourrait arriver si je me laissais consumer.

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