MasukEléni
Les jours se sont fondus en une seule, longue et étouffante éternité. La villa est ma géhenne dorée. Chaque pièce parfaite, chaque vue imprenable, est un rappel de mon emprisonnement. Je suis un oiseau dans une volière de verre et de marbre, et Léandros est le faucon qui tournoie inlassablement au-dessus de moi.
Il n’a pas tenté de me toucher à nouveau depuis ce dîner. Non, sa méthode est plus insidieuse. C’est une guerre d’usure.
Il exige ma présence à chaque repas. Il me questionne sur mon enfance, sur mon père, sur les recettes du Kyrios. Il veut s’immiscer dans mes souvenirs, les souiller de sa présence. Je réponds par des monosyllabes, gardant mes trésors cachés. Mais il est patient. Il creuse.
Ce matin, je me suis réfugiée dans la bibliothèque, une pièce immense aux étagères montant jusqu’au plafond, remplie de livres rares qui sentent le vieux papier et le savoir. Un semblant de paix. J’ai pris un livre de poésie grecque ancienne, cherchant une échappatoire dans les mots de Sappho.
La porte s’ouvre sans un bruit. Je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que c’est lui. L’air se charge toujours d’une électricité particulière à son approche.
— La poésie ? Taquine-t-il, sa voix résonnant dans le silence de la pièce. Tu cherches des mots pour décrire ta situation ?
Je ferme le livre, le serrant contre ma poitrine comme un bouclier.
—Je cherche de la beauté. On en trouve si peu ici.
Il s’approche, contournant le fauteuil en cuir dans lequel je suis assise. Il est en tenue de détente, un pull sombre qui accentue la pâleur de sa peau et l’intensité de son regard.
—La beauté est partout. Dans l’architecture de cette pièce. Dans la vue. En toi. Tu refuses juste de la voir à travers mes yeux.
— Tes yeux ne voient que la possession.
Un sourire lent étire ses lèvres. Il tend la main.
—Donne-moi le livre.
C’est un ordre, pas une requête. Je hésite, mes doigts se crispant sur la couverture. Son regard se fait plus lourd, plus dangereux. La menace implicite envers Nikos plane entre nous, invisible et étouffante. Je tends le livre, ma défaite amère sur ma langue.
Il le prend, l’ouvre au hasard. Ses yeux parcourent la page.
—« L’Amour m’a secouée à nouveau, un Amour dévastateur, doux-amer, monstre insaisissable. » Sappho. Elle comprenait la nature destructrice du désir.
Il lève les yeux vers moi.
—C’est ce que tu ressens, Eléni ? Ce doux-amer ? Ce monstre ?
— Je ne ressens que de l’amertume.
— Mensonge, souffle-t-il.
Il repose le livre sur une table et se penche soudain, posant ses mains sur les accoudoirs du fauteuil, m’emprisonnant. Son visage est à quelques centimètres du mien. Je peux voir les éclats d’argent dans ses yeux gris, les lignes dures de sa mâchoire. Son parfum, le cuir et le santal, m’envahit.
— Tu me hais, mais ton corps répond au mien. Ta peau frémit quand je suis près. Ton souffle se bloque. C’est la première bataille, et tu l’as déjà perdue.
— C’est du dégoût, je rétorque, la voix tremblante malgré moi.
— Appelle ça comme tu veux. Mais c’est une réaction. C’est vivant. Et tout ce qui est vivant peut être contrôlé.
Sa main se lève et effleure ma joue. Je fais un mouvement de recul, mais le fauteuil me bloque. Son toucher est doux, presque une caresse, mais elle brûle.
—Laisse-moi.
— Non.
Son pouce trace le contour de mes lèvres. Mon cœur bat la chamade, une tempête de peur et de quelque chose d’autre, de honteux et d’inavouable.
—Tu vas céder, Eléni. Pas aujourd’hui. Pas demain. Mais tu vas céder. Tu vas me supplier de te toucher. Tu vas trouver ta liberté dans le fait de m’appartenir.
Je secoue la tête, les larmes de rage et de frustration me piquant les yeux.
—Jamais.
— Nous avons tout le temps. Ton frère a une dette. Toi, tu as une vie. Je suis un homme très patient.
Il se redresse enfin, brisant le sortilège étouffant. Je respire un grand coup, le corps tremblant.
— Ce soir, nous dînons sur la terrasse. Il fait froid. Habille-toi en conséquence.
Il sort de la bibliothèque aussi silencieusement qu’il était entré, me laissant seule avec le battement désordonné de mon cœur et l’écho de ses mots.
Tu vas me supplier.
La prophétie résonne dans le silence. Et le plus terrifiant, c’est que dans un recoin obscur de mon âme, une petite voix murmure une question que je n’ose pas formuler :
Et si c’était vrai ?
Ils se lèvent sans un mot, quittent la pièce en file indienne. Le dernier referme la porte derrière lui. Nous sommes seuls.— Tu devrais te reposer, dit Léandros.— Je ne peux pas. Pas sans savoir.— Savoir quoi ?— Ce qui se passe. Ce qui va se passer. Ce que vous prépariez, toi et tes hommes.Il se détourne vers la fenêtre, regarde le parc. Le soleil décline, teintant le ciel de pourpre et d'or.— Markos a rompu l'accord. Officiellement, ce mat
Plus tard, je monte à mon tour. La chambre est fermée. Pas verrouillée, mais fermée. Je frappe doucement.— Éleni ?Pas de réponse. J'ouvre doucement. Elle est assise sur le lit, les jambes repliées, les bras autour de ses genoux. Elle ne pleure pas. Elle me regarde entrer, silencieuse.Je m'assois sur le bord du lit, à distance respectueuse. Ma main blessée repose sur ma cuisse, enveloppée dans un mouchoir improvisé.— J'ai besoin de te poser une question, dit-elle enfin.— Je t'écoute.
Léandros.Il est là, sur le seuil, le visage déformé par la rage, les yeux deux lames grises, sa main déjà sous sa veste, déjà sur son arme.— Ôte ta main de ma femme. Tout de suite.Sa voix est un mur, une montagne, un séisme. Rien ne bouge dans la pièce, même l'air semble s'être solidifié.Markos retire sa main, lentement, sans hâte. Il se tourne vers Léandros, un sourire mauvais aux lèvres.— Léandros. Déjà de retour. Quel dommage. Nous commencions
ÉleniL'accord est signé.Je l'apprends au petit-déjeuner, par une phrase lâchée négligemment entre deux gorgées de café. Léandros semble soulagé, presque détendu. Les docks sont partagés, les contacts internationaux acquis, le bénéfice mutuel. Markos repart ce soir, tout rentre dans l'ordre.Mais rien ne rentre dans l'ordre. Pas vraiment.Markos est toujours là, dans la maison, dans le parc, dans mon champ de vision. Il traîne, retarde son d&ea
Elle serre mon bras, ses ongles s'enfoncent légèrement dans le tissu de ma veste.— Et si je tombe ? Et si c'est plus fort que moi ?— Alors je te rattraperai. Toujours.Elle hoche la tête, respire profondément, retourne vers les invités. Son sourire est de nouveau en place, éclatant, factice.Je sais qu'elle souffre. Je sais qu'elle a peur. Je sais que chaque minute passée sous le regard de Markos est une torture. Mais je ne peux rien faire. Pas encore. Pas tout de suite.La nuit porte conseil, dit-on. La mienne portera vengeance.
Léandros se fige. Quelque chose passe dans ses yeux, une lueur dangereuse.— Il ne te prendra rien. Ni toi, ni le port, ni quoi que ce soit. Je m'en occupe.— Comment ?— Laisse-moi faire. Fais-moi confiance.Je voudrais lui dire que la confiance, c'est justement ce qui nous manque. Que chaque jour, je doute un peu plus de ce monde, de cette vie, de nous. Mais les mots ne sortent pas. Alors je hoche la tête, je me tais, je m'endors contre lui.Et je rêve encore de Markos. De ses mains. De son sourire.







