Share

Chapitre 6

last update publish date: 2026-07-17 07:22:06

Les épaules d'Alicia se raidissent aussitôt.

Trois ans ont passé. Son corps réagit encore avant son esprit.

— Peut-être…

Sa voix est basse. Presque absente. Grâce ne dit rien.

Elle attend. Comme toujours. C'est cette patience qui fait d'elle une amie avant d'être une assistante.

Alicia garde les yeux perdus derrière la baie vitrée.

— Tu te souviens de ce qu'il m'a dit le premier soir où il m'a invitée à dîner ?

Grâce acquiesce.

— Il m'a juré qu'il se moquait complètement de l'argent de mon père.

Un sourire amer traverse les lèvres d'Alicia.

— Il disait que ce n'était pas pour ça qu'il m'aimait.

— Je m'en souviens.

Alicia laisse échapper un souffle.

— J'y ai cru.

Ses yeux brillent.

— Pendant deux ans. Je l'ai présenté à mon père. À ma mère. On parlait déjà d'acheter un appartement ensemble.

Sa gorge se serre. Elle marque une courte pause avant de poursuivre.

— Puis, un soir, je passe chez lui sans le prévenir. Je voulais lui faire une surprise.

Son regard se voile.

— Je le trouve avec Ngozi Adebayo.

Grâce baisse lentement les yeux.

— La fille d'Adebayo Industries...

— Oui.

Alicia hoche la tête.

— Notre plus grand concurrent à l'époque.

Elle inspire profondément.

— Mais ce n'est même pas ça qui m'a détruite.

Grace relève la tête.

— Avant qu'il sache que j'étais là...

Sa voix tremble légèrement.

— Je l'entends au téléphone avec un ami.

Elle ferme les yeux. Comme si elle revivait la scène.

— Il dit...

Chaque mot lui coûte.

— « Si j'arrive à fusionner les deux familles, d'une manière ou d'une autre... je deviens l'homme le plus riche du pays avant quarante ans. »

Le silence retombe. Grace ferme les yeux quelques secondes. Elle ressent presque physiquement la blessure.

— Alicia...

Sa voix est pleine de douceur.

— Je suis tellement désolée.

Alicia rouvre les yeux. Son visage redevient impassible. Comme celui d'une dirigeante présentant un bilan financier.

— Depuis ce jour...

Elle regarde son café.

— Je ne fais plus confiance à aucun homme qui s'approche de moi. Chaque sourire. Chaque compliment. Je cherche toujours ce qu'il y a derrière. Le calcul. L'intérêt.

Elle laisse échapper un rire sans joie.

— Et le pire...

Elle relève les yeux vers Grace.

— C'est que, la plupart du temps... j'ai raison.

Grâce secoue doucement la tête.

— Tous les hommes ne sont pas comme Daniel.

— Peut-être.

Alicia désigne vaguement la ville derrière les vitres.

— Mais tous ceux qui évoluent dans notre milieu lui ressemblent.

Elle pense aussitôt à Samuel.

— Il en est la preuve vivante.

Grâce reste silencieuse. Elle ne peut pas lui donner tort.

Après quelques secondes, elle reprend doucement.

— Alors... qu'est-ce que tu vas faire ?

Elle soupire.

— Tu ne peux pas simplement refuser de te marier. Cette clause est sans appel.

Alicia fixe longuement le fond de son café. Comme si une réponse s'y cachait.

— Je ne sais pas encore.

Elle relève lentement la tête.

— Mais je sais une chose.

Sa voix devient plus ferme.

— Je préfère épouser un parfait inconnu...

Elle insiste sur les mots.

— Quelqu'un qui n'attend ni mon argent... ni mon nom... ni mon pouvoir...plutôt qu'un de ces hommes qui tournent autour de ma famille comme des vautours.

Grâce laisse échapper un petit rire incrédule.

— Un parfait inconnu ?

Elle sourit.

— Tu te rends compte de ce que tu dis ?

— Parfaitement.

— Et tu comptes le trouver où ?

Elle plaisante.

— Dans la rue ?

Cette fois, Alicia ne répond pas immédiatement. Un léger sourire apparaît. Fatigué. Mais déterminé. Comme si une idée qu'elle jugeait absurde quelques jours plus tôt commençait lentement à prendre forme.

— Qui sait...

•••

Quelques minutes plus tard, elles remontent ensemble vers les soins intensifs. Grace parle des dossiers en attente. Des réunions annulées. De la nervosité grandissante du conseil d'administration.

Alicia écoute à peine. Son esprit est ailleurs. Daniel. Samuel. Victor.Les trois visages se mélangent dans sa tête. 

Lorsqu'elles arrivent devant la chambre de Richard Kingston...

La porte s'ouvre brusquement. Le docteur Adeyemi sort d'un pas rapide. Deux infirmières le suivent en poussant un chariot chargé de matériel médical. 

Le cœur d'Alicia manque un battement.

— Docteur...

Sa voix se brise.

— Que se passe-t-il ?

Le médecin s'arrête. Son visage est grave. Il cherche visiblement les mots.

— Mademoiselle Kingston...

Il inspire profondément.

— La pression intracrânienne de votre père augmente rapidement. Nous devons intervenir immédiatement.

Alicia reste figée. Aucun son ne sort de sa bouche.

Grace prend alors la parole.

— Qu'est-ce que cela signifie exactement ?

Le médecin hésite. Puis choisit la vérité. Toute la vérité.

— Si nous ne parvenons pas à stabiliser son état dans les prochaines heures...

Il baisse légèrement les yeux.

— Il pourrait ne pas survivre à cette nuit.

Le couloir semble soudain se refermer autour d'Alicia. Les néons deviennent aveuglants. L'air lui manque. Elle sent la main de Grace saisir fermement son bras. Comme pour l'empêcher de tomber.

Elle déglutit difficilement.

— Vous devez faire quelque chose.

Sa voix tremble.

— N'importe quoi...

Les larmes montent.

— Il ne peut pas mourir. Pas maintenant. Pas comme ça.

Le docteur Adeyemi soutient son regard.

— Nous allons tout tenter.

Sa voix est sincère.

— Mais je refuse de vous donner de faux espoirs.

Il marque une pause.

— Les prochaines heures seront décisives.

Puis il repart presque au pas de course vers le bloc opératoire. La porte se referme derrière lui. Le silence envahit aussitôt l'étage.

Alicia reste immobile. Les yeux fixés sur cette porte. Grace tient toujours son bras. Alicia ferme lentement les yeux. Elle revoit sa mère. Puis son père. Puis cette clause qui bouleverse toute son existence. Puis Victor. Son sourire. Son calme. Ses propositions empoisonnées. Et soudain… Une pensée glaciale traverse son esprit. 

Si son père meurt cette nuit… Il ne lui restera plus que quelques jours. Peut-être moins. Pour trouver un mari. Avant que Victor ne s'empare de tout.

— Grace...

Sa voix n'est plus qu'un souffle.

— S'il meurt cette nuit...

Elle garde les yeux fermés.

— Je n'ai plus le temps d'attendre une solution parfaite.

— Alicia...

Grâce serre un peu plus fort son bras.

— Ne pense pas à ça maintenant...

Alicia rouvre brusquement les yeux. Son regard a changé. Il est plus dur. Plus froid. Plus déterminé.

— Si.

Sa voix ne tremble plus.

— Je dois y penser.

Elle fixe la porte derrière laquelle son père lutte pour sa vie.

— Parce que si je n'agis pas immédiatement...

Elle serre les poings.

— Tout ce pour quoi mon père s'est battu tombera entre les mains de l'homme qui l'a peut-être envoyé sur ce pont.

Grâce ne répond pas. Elle en est incapable. Les deux femmes restent côte à côte dans le couloir immaculé. À attendre. Le verdict. Toutes deux savent qu'avant le lever du soleil… Leur vie pourrait basculer pour toujours.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • LE MARI CONTRACTUEL DE L’HÉRITIÈRE    Chapitre 78

    Six mois plus tard…Alicia s'observe longuement dans le miroir de la chambre qu'elle occupe au palazzo des De Luca. La robe de mariée, d'un blanc immaculé, épouse avec élégance sa silhouette, retrouvée peu à peu depuis la naissance de Serena. Aujourd'hui n'a rien d'un simple souvenir. Aujourd'hui, elle épouse l'homme qu'elle aime.Pour de vrai. La porte s'ouvre doucement. Isabella entre, un sourire attendri illuminant son visage. Elle s'approche en silence pour ajuster un dernier pli du voile.— Tu es magnifique, murmure-t-elle avec émotion. Alexander va être bouleversé quand il te verra. Alicia esquisse un sourire. Ses mains tremblent légèrement.— C'est étrange…Elle laisse échapper un léger rire.— Je suis presque plus nerveuse aujourd'hui que le jour de notre premier mariage... alors que celui-là s'était déroulé en quelques minutes dans un bureau de mairie.Isabella sourit avec tendresse. Elle pose délicatement ses mains sur celles d'Alicia.— C'est parce que cette cérémonie est

  • LE MARI CONTRACTUEL DE L’HÉRITIÈRE    Chapitre 77

    Alex perd toute notion du temps. Assis à même le sol froid du couloir, sa fille profondément endormie contre sa poitrine, il fixe sans relâche cette porte fermée derrière laquelle Alicia se bat pour vivre. Les minutes ne passent plus. Elles s'étirent. Elles deviennent des heures. Une éternité. Près de vingt minutes plus tard, des pas précipités résonnent dans le couloir.Grâce apparaît enfin. Son regard balaie les lieux avant de s'arrêter sur Alex. En le découvrant effondré au sol, leur nouveau-né dans les bras, son visage se décompose.— Alex…Elle s'agenouille aussitôt devant lui.— Qu'est-ce qui se passe ? Où est Alicia ?Il peine à trouver sa voix.— Une hémorragie…Le mot lui brûle la gorge.— Ils l'ont emmenée, Grâce... Je ne sais pas ce qui se passe là-dedans. Personne ne me dit rien.Grâce s'assoit près de lui. Elle voudrait le rassurer. Mais la peur qui serre son propre cœur se lit dans chacun de ses traits. Son regard glisse vers le bébé profondément endormi. Un léger sourir

  • LE MARI CONTRACTUEL DE L’HÉRITIÈRE    Chapitre 76

    Alex accompagne Alicia jusqu’à la salle d’accouchement. Sa main ne quitte jamais la sienne tandis que le personnel médical s’affaire autour d’elle avec une efficacité remarquable qui ne parvient pourtant pas à calmer l’angoisse grandissante qui lui serre la poitrine. Le docteur Nwankwo procède rapidement à un examen.— Le col est dilaté à quatre centimètres, annonce-t-elle d’une voix rassurante. Nous avons encore un peu de temps devant nous. Mais, compte tenu de l’arrivée légèrement précoce du bébé, je préfère vous garder sous surveillance constante.Alex déglutit difficilement.— Est-ce que cette naissance est dangereuse pour le bébé ?L’inquiétude transparaît malgré tous ses efforts pour rester maître de lui. La gynécologue lui adresse un sourire apaisant.— Trente-sept semaines ne sont plus considérées comme une véritable prématurité. Votre fille est parfaitement viable à ce stade. Nous allons simplement surveiller attentivement chaque paramètre afin que tout se déroule dans les me

  • LE MARI CONTRACTUEL DE L’HÉRITIÈRE    Chapitre 75

    Les semaines qui suivent la tentative d’attentat à la bombe se révèlent décisives pour l’issue définitive de cette affaire. L’ensemble des preuves accumulées, la communication clandestine de Victor depuis sa cellule, l’implication de son cousin Frederick Kingston, désormais en pleine négociation avec les autorités britanniques, et la tentative d’attentat elle-même, formellement reliée à des complices extérieurs identifiés grâce aux communications interceptées, achève de consolider un dossier judiciaire désormais totalement inattaquable.Le gardien corrompu, Ibrahim, est démasqué et arrêté à son tour. Sa coopération rapide avec les enquêteurs permet de reconstituer entièrement le réseau que Victor s’efforce de maintenir depuis sa cellule. Frederick Kingston, confronté à de graves accusations de complicité de blanchiment d’argent international, finit par négocier un accord de coopération avec le parquet britannique, livrant l’ensemble des informations concernant les transferts financier

  • LE MARI CONTRACTUEL DE L’HÉRITIÈRE    Chapitre 74

    L'évacuation se déroule avec une efficacité remarquable. Des centaines d'employés quittent la tour dans un calme fragile. À l'extérieur, les sirènes déchirent bientôt l'air. Les véhicules de police encerclent le bâtiment. Un vaste périmètre de sécurité est mis en place. Personne n'entre. Personne ne sort.Alex scrute la foule. Chaque seconde paraît interminable. Puis il la voit. Alicia. Elle avance parmi les employés évacués. Dès qu'elle l'aperçoit, elle accélère le pas. Alex la rejoint presque en courant. Il la serre immédiatement contre lui. Longuement. Comme pour s'assurer qu'elle est bien réelle.— Tu vas bien ?Sa main glisse instinctivement jusqu'à son ventre, encore presque imperceptible.— Et le bébé ?Un sourire rassurant traverse le visage d'Alicia.— Nous allons bien.Sa réponse est ferme. Pourtant, son regard reste inquiet.— Alex... si Victor est vraiment derrière tout ça…Elle relève les yeux vers la tour.— Cela veut dire qu'il a encore des complices dehors. Des gens pr

  • LE MARI CONTRACTUEL DE L’HÉRITIÈRE    Chapitre 73

    Les premières semaines de détention plongent Victor dans une stupeur presque totale. Sa cellule est étroite. Les murs gris semblent se refermer un peu plus chaque jour. L’odeur d’humidité lui colle à la peau. Chaque bruit métallique lui rappelle une seule chose. Il est tombé.L’homme qui contrôlait des fortunes, des entreprises et des vies entières dort désormais sur un lit de béton. Au début, son esprit refuse d’accepter cette réalité. Puis, peu à peu… La stupeur disparaît. Elle laisse place à quelque chose de beaucoup plus dangereux. La stratégie. Victor refuse de mourir ici.Chaque nuit, il fixe le plafond sans trouver le sommeil.Son cerveau tourne sans relâche. Il démonte chaque événement. Cherche une faille. Une faiblesse.Une porte encore entrouverte. « Je ne finirai pas mes jours dans cette cellule. »Cette phrase devient une obsession. Il se la répète jusqu’à y croire. Alors il observe. Les gardiens. Leurs habitudes. Leurs regards. Leurs faiblesses. C’est ainsi qu’il remarq

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status