Share

Chapitre 5

last update publish date: 2026-07-17 07:21:33

Samuel Brooks se présente à l'hôpital le lendemain matin, un bouquet de fleurs à la main, comme s'il rendait visite à une vieille amie plutôt qu'à une femme dont il espère épouser la fortune dans les semaines à venir.

Alicia le voit arriver de loin, dans le couloir des soins intensifs. Sa mâchoire se crispe avant même qu'il ouvre la bouche.

— Alicia…

Son sourire semble parfaitement calculé.

— J'ai appris pour ta mère. Je suis sincèrement désolé.

Il lui tend le bouquet. Des lys blancs. Trop parfaits. Certainement achetés chez le fleuriste le plus réputé de Victoria Island.

Alicia les prend sans enthousiasme. Par politesse. Pas par gratitude.

— Merci Samuel.

— Comment va ton père ?

— Stable.

Le mot tombe sèchement. Samuel le remarque aussitôt.

Il incline légèrement la tête, affichant cette expression compatissante qui paraît presque répétée.

— Je peux m'asseoir avec toi quelques minutes ?

Alicia n'en a aucune envie. Mais elle est trop épuisée pour provoquer une scène au milieu du couloir. 

Elle désigne vaguement les chaises en plastique.

Samuel s'assoit. Un peu trop près.

— Je suppose que Victor t'a parlé de sa proposition.

Il entre directement dans le vif du sujet.

— Oui.

— Et ?

Alicia tourne lentement la tête vers lui.

— Je trouve déjà indécent qu'on parle de mariage alors que ma mère n'est même pas encore enterrée.

Samuel paraît gêné. L'espace d'une seconde seulement.

Puis son assurance revient.

— Je comprends que le moment soit... compliqué.

Il croise les mains.

— Mais tu sais aussi bien que moi que le testament de ton père ne patientera pas jusqu'à la fin du deuil.

Alicia fronce légèrement les sourcils.

— Comment peux-tu savoir cela ?

Sa voix devient plus froide.

— Ce testament n'est même pas censé être public.

 Une hésitation traverse le regard de Samuel. À peine perceptible. Mais Alicia la remarque.

— Ton oncle m'en a expliqué les grandes lignes.

Il choisit soigneusement ses mots.

— Il a estimé préférable que je sois informé... compte tenu des circonstances.

Alicia laisse échapper un souffle ironique.

— Bien sûr.

Elle sent la colère remonter. Encore. Victor distribue les secrets de sa famille comme s'ils lui appartenaient.

— Écoute, Alicia…

Samuel se penche légèrement vers elle. Son ton devient plus doux.

— Je sais que tout cela paraît brutal. Mais réfléchis-y. Nous nous connaissons depuis des années. Nos familles sont proches. Ce ne serait pas un mariage entre deux inconnus.

Alicia secoue lentement la tête.

— C'est précisément le problème.

Elle le regarde droit dans les yeux.

— Je te connais. Et je sais exactement qui tu es.

Samuel hausse un sourcil.

— Ah oui ?

— Un homme ambitieux.

Sa voix est calme. Mais chaque mot frappe juste.

— Un homme qui voit dans le malheur de ma famille une formidable opportunité.

Le sourire de Samuel vacille. Une fraction de seconde. Puis il se recompose. Plus tendu.

— Ce n'est pas très juste.

— J'essaie simplement de t'aider.

— Tu essaies surtout de mettre la main sur Kingston Holdings.

Elle ne détourne pas le regard.

— Ne me prends pas pour une idiote.

Samuel se redresse. Son visage se ferme. Lorsqu'il reprend la parole, sa voix est plus sèche.

— Très bien. Puisque tu préfères qu'on soit honnêtes...

Oui. Un mariage avec toi serait avantageux pour moi.

Et alors ?

Il ouvre légèrement les mains.

— Dans notre milieu, la moitié des mariages reposent sur des intérêts communs. Au moins…. Moi, je ne fais pas semblant.

Alicia reste silencieuse. Cette franchise inattendue la surprend malgré elle. Samuel en profite.

— Je peux rendre les choses simples. Très simples. Un contrat clair. Des règles fixées dès le départ. Chacun garde son indépendance.

Il esquisse un sourire.

— Ce ne serait pas une prison. Simplement un arrangement intelligent entre deux personnes qui se comprennent.

— Un arrangement intelligent…

Alicia répète lentement les mots. Pendant une seconde…  Elle envisage cette possibilité. Après tout… N'est-ce pas exactement le genre de décision rationnelle qu'elle prend depuis toujours ?

Puis une autre voix résonne dans sa mémoire. Sa mère.

Ses conseils. Sa méfiance envers les hommes qui parlent du mariage comme d'un contrat commercial.

La réponse devient évidente.

— Non.

Samuel cligne des yeux.

— Non ?

— Non, Samuel.

Sa décision est sans appel.

— Je ne t'épouserai ni aujourd'hui... ni demain... ni jamais.

Samuel la fixe longuement. Comme s'il cherchait une fissure dans sa détermination. Il n'en trouve aucune.

Il se lève. Rajuste sa veste.

Son irritation transparaît enfin.

— Tu changeras peut-être d'avis.

Sa voix redevient parfaitement polie.

— Le temps fait souvent évoluer les certitudes.

— Pas les miennes.

Un léger sourire étire les lèvres de Samuel.

— Nous verrons.

Il s'éloigne sans se retourner. Alicia reste seule. Le bouquet de lys repose encore entre ses mains. Après quelques secondes, elle le dépose sur une chaise vide. Impossible de le garder. Impossible aussi de le jeter.

•••

Une heure plus tard, Grâce la retrouve à la cafétéria de l'hôpital.

Un endroit triste. Éclairé par des néons trop blancs.

Alicia s'y réfugie quelques instants. Elle n'a plus la force de retourner immédiatement auprès de son père.

Grâce s'assoit en face d'elle. Deux cafés à la main. Elle en pousse un vers Alicia.

— Tu as une mine épouvantable.

Alicia esquisse un sourire fatigué.

— Merci.

C'est toujours agréable à entendre.

— Je suis sérieuse.

Grâce la dévisage.

— Tu as dormi, ces derniers jours ?

— Un peu.

— Alicia...

— Je t'assure que ça va.

Grâce arque un sourcil. Elle ne la croit pas une seule seconde. Mais elle choisit de changer de sujet.

— Samuel est venu, n'est-ce pas ?

— Tu l'as vu ?

— Je l'ai croisé dans le hall.

Elle prend une gorgée de café.

— Alors ?

Alicia laisse échapper un souffle.

— Il m'a proposé...

Elle secoue la tête.

— Je cite...

« Un arrangement intelligent entre deux personnes qui se comprennent. »

Grace manque de s'étouffer avec son café.

— Il a vraiment osé dire ça ?

— Mot pour mot.

Grâce éclate d'un rire incrédule.

— Quel prince charmant…

Cette fois, Alicia rit aussi. Un rire bref. Fatigue. Mais c'est le premier vrai rire qui franchit ses lèvres depuis l'accident.

— J'ai refusé.

— Évidemment.

Grâce retrouve son sérieux.

— Mais tu sais que Victor ne renoncera pas aussi facilement.

Alicia baisse les yeux vers son café devenu tiède.

— Oui...

Elle le sait. Et c'est précisément ce qui l'inquiète le plus.

Un silence s'installe entre elles. Seul le ronronnement d'une machine à café, quelque part derrière le comptoir, trouble le calme pesant de la cafétéria.

Grace repose finalement sa tasse. Elle hésite. Comme si elle pesait chaque mot avant de le laisser franchir ses lèvres.

— Alicia... je peux te poser une question un peu personnelle ?

— Vas-y.

Grace prend une inspiration.

— Est-ce que tout ça a un rapport avec Daniel ? Ton refus... pas seulement pour Samuel, mais pour l'idée même du mariage.

Le prénom résonne dans la pièce comme une fausse note.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • LE MARI CONTRACTUEL DE L’HÉRITIÈRE    Chapitre 20

    Elle chasse la question. Choisit une robe ivoire d’une élégante simplicité. Sans broderies. Sans voile. Sans bijoux ostentatoires. Rien qui rappelle les mariages fastueux des Kingston.Pas de photographes. Pas d’invités. Pas de communiqué dans la presse. Un mariage invisible. Qui n’existera aux yeux du monde que lorsqu’elle décidera de le révéler. Et cette décision lui appartient. Du moins... c’est ce qu’elle croit encore.Lorsqu’elle arrive devant la mairie, Alex est déjà là. Il porte le costume gris qu’elle lui a fait livrer la veille. Pendant une seconde, elle reste figée. Le souffle suspendu. L’homme qui l’attend n’a presque plus rien du sans-abri rencontré sous un pont. Ses cheveux sont impeccablement coupés. Sa posture est droite. Son regard est assuré.La transformation est saisissante. Presque dérangeante.Une pensée glacée traverse aussitôt son esprit. Qui es-tu vraiment ? Qui étais-tu avant que le fleuve ne t’arrache ton passé… Avant qu’il ne te recrache sur cette rive… Sans

  • LE MARI CONTRACTUEL DE L’HÉRITIÈRE    Chapitre 19

    Trois jours passent depuis l’appel de Victor. Trois jours durant lesquels Alicia se rend chaque soir dans l’appartement d’Ikoyi. Officiellement, ils peaufinent les détails de leur histoire. Officieusement, elle vient y chercher un refuge qu’elle refuse encore de nommer. Après les réunions étouffantes avec un conseil d’administration au bord de la panique, les visites interminables à l’hôpital et les appels imprévisibles de son oncle, cet appartement est devenu le seul endroit où sa poitrine cesse de se serrer.Le deuxième soir, quelque chose change. Ils ne s’en aperçoivent même pas. Au détour d’une phrase, le vouvoiement disparaît.Alex est en train de lui raconter, avec ce mélange de gravité et d'humour qui lui ressemble de plus en plus, la réaction d’Adaobi, la vendeuse du marché, lorsqu’il lui annonce qu’il ne reviendra plus vivre sous le pont.— Elle croit d’abord que je me moque d’elle, dit-il en riant.Son rire est encore maladroit, comme un muscle oublié qui recommence seulemen

  • LE MARI CONTRACTUEL DE L’HÉRITIÈRE    Chapitre 18

    Alicia éclate de rire. Un vrai rire. Court. Spontané. Le premier depuis des jours. Le son la surprend presque autant que lui.Alex sourit à son tour. Et, sans qu'elle puisse l'expliquer, quelque chose se détend en elle. Une facilité étrange. Naturelle. Presque dangereuse. Elle est habituellement méfiante avec les hommes. Toujours. Pourtant, avec lui… Cette méfiance semble perdre du terrain. La pensée l'alarme aussitôt.Elle reprend contenance. Ce mariage est un contrat. Rien d'autre. Il doit le rester.— Je repasserai demain.Son ton redevient professionnel.— Nous devons préparer notre histoire.Alex arque un sourcil.— Notre histoire ?— Comment nous nous sommes rencontrés.— Depuis quand nous sommes ensemble.— Tous les détails que les journalistes, mes proches et le conseil d'administration chercheront à vérifier.Alex laisse échapper un sourire en coin.— Une histoire d'amour entièrement inventée…Il secoue doucement la tête.— J'avoue être impatient de découvrir la version roma

  • LE MARI CONTRACTUEL DE L’HÉRITIÈRE    Chapitre 17

    Maître Osei pose les documents sur son bureau avec une lenteur presque excessive. Comme s'il espère retarder, ne serait-ce que de quelques secondes, les conséquences de ce qu'il s'apprête à cautionner.Il retire ses lunettes. Les essuie machinalement. Le geste trahit son malaise bien plus que ses mots.— Mademoiselle Kingston…Il relève enfin les yeux.— Je dois vous dire, en toute franchise, que je trouve cette démarche... précipitée.Alicia reste parfaitement droite dans le fauteuil en cuir. À côté d'elle, Alex garde le silence. Pour la première fois depuis des semaines, il porte une chemise propre.Elle la lui a fait acheter la veille. Il semble presque appartenir à ce bureau. Presque.— Le temps m'est compté, Maître Osei.Sa voix ne tremble pas.— Vous le savez mieux que quiconque.L'avocat soupire. Il joint les mains devant lui.— Je comprends l'urgence.Il choisit ses mots avec prudence.— Mais épouser un homme dont vous ignorez tout…Il tourne légèrement la tête vers Alex.— S

  • LE MARI CONTRACTUEL DE L’HÉRITIÈRE    Chapitre 16

    Alicia est arrivée un peu avant vingt heures. Cette fois, elle porte un jean et un chemisier léger. Aucun tailleur.Aucun bijou ostentatoire. Comme si elle a volontairement effacé tout ce qui rappelle la fortune dont elle est l'héritière. Elle s'arrête à quelques pas de lui.Son regard se pose sur son visage. Puis une surprise discrète traverse ses traits. Il comprend aussitôt pourquoi. Il s'est rasé.Sous la lumière vacillante des lampadaires, son visage apparaît enfin sans le masque de la barbe qui le cachait depuis des semaines. Pendant une seconde, elle le regarde autrement. Plus attentivement. Comme si l'homme assis sous ce pont ne ressemblait plus tout à fait au sans-abri qu'elle est venue retrouver la veille.— Vous avez réfléchi…La phrase ressemble à une affirmation. Mais il entend la question qui se cache derrière.— Toute la nuit.Il marque une pause.— Et une bonne partie de la journée.Elle soutient son regard. Son cœur accélère. Elle ignore si elle s'apprête à entendre u

  • LE MARI CONTRACTUEL DE L’HÉRITIÈRE    Chapitre 15

    Il ne ferme pas l'œil de la nuit. Après le départ de la femme au tailleur sombre, il reste longtemps immobile contre son pilier. Son regard demeure fixé sur l'endroit exact où elle se tenait quelques minutes plus tôt. Comme si l'air conservait encore la trace de sa présence.Finalement, il s'allonge. La vieille couverture remonte jusqu'à son menton. Il ferme les yeux. Le sommeil refuse de venir. Son esprit tourne sans relâche. Toujours les mêmes questions. Toujours le même mot. Mariage. Il le répète intérieurement. Encore. Encore. Jusqu'à ce qu'il perde presque son sens.Comment épouser une femme dont on ignore tout ? Comment signer un acte officiel… Quand on ne connaît même pas son propre nom ? La logique lui échappe. Et pourtant… Quelque chose en lui refuse de rejeter cette proposition.Au fil des heures, il commence malgré lui à en examiner chaque détail. Méthodiquement. Presque froidement. Comme s'il avait déjà fait cela toute sa vie. Il ne comprend pas pourquoi. Mais son esprit a

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status