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Chapitre 9

last update publish date: 2026-07-17 07:30:30

L'opération a duré six heures. Alicia l’a passée assise sur la même chaise en plastique. Grâce est resté à ses côtés. Elle a refusé obstinément de fermer l'œil malgré l'épuisement qui lui brûle les paupières.

Autour d'elles, le couloir des soins intensifs poursuit sa vie nocturne habituelle. Un chariot roule quelque part. Une sonnette retentit avant de s'éteindre. Une infirmière passe, puis repasse, sans jamais s'arrêter assez longtemps pour qu'elles puissent lui poser la moindre question.

Vers une heure du matin, une aide-soignante leur apporte du thé dans deux gobelets en carton. Aucune des deux n'y touche.

Vers trois heures, Grâce propose d'aller chercher quelque chose à manger au distributeur du rez-de-chaussée.

Alicia refuse d'un simple geste de la main. Elle est incapable d'imaginer avaler quoi que ce soit tant que le sort de son père reste suspendu derrière cette porte close.

Vers cinq heures, Grâce finit par céder à la fatigue. Sa tête bascule contre l'épaule d'Alicia. Cette dernière n'a pas le cœur de la réveiller. Elle reste parfaitement immobile afin de ne pas troubler ce sommeil volé.

Pendant ces longues heures, Alicia fixe la porte du bloc opératoire. Comme si la regarder avec suffisamment d'intensité pouvait influencer ce qui se passe derrière.

Elle pense à sa mère. À leur dernier éclat de rire. Un dîner. À peine deux semaines plus tôt.

Adaeze se moque gentiment de cette habitude qu'a sa fille de répondre au téléphone même en plein repas. Puis, malgré elle, Alicia repense encore à cette clause absurde. 

Elle tourne sans cesse dans un coin de son esprit. Comme un bourdonnement impossible à faire taire. Même au cœur de la plus profonde angoisse.

À six heures dix, le docteur Adeyemi sort enfin du bloc opératoire. Il porte encore sa blouse verte. Elle est tachée de sueur. La fatigue creuse profondément ses traits.

Il s'avance vers elles.

— Mademoiselle Kingston…

Alicia bondit aussitôt de sa chaise. Grace se réveille en sursaut.

Le cœur d'Alicia bat si fort qu'elle croit un instant qu'il va sortir de sa poitrine.

— Il est vivant ?

Sa voix tremble. Elle n'arrive pas à prononcer davantage.

Le médecin acquiesce.

— Il est vivant.

Il laisse apparaître un léger sourire.

— L'intervention s'est déroulée sans complication majeure. Nous avons réussi à réduire la pression intracrânienne.

Un immense soulagement envahit Alicia. Si intense qu'il en devient presque douloureux. Ses jambes vacillent.

Grâce la retient aussitôt par le bras. Un rire nerveux lui échappe malgré la fatigue. Mais le docteur Adeyemi ne partage pas leur soulagement. Son visage redevient grave.

— Je dois être honnête avec vous, mademoiselle Kingston.

Il marque une courte pause.

— Son état reste extrêmement fragile. Nous l'avons plongé dans un coma artificiel afin de permettre à son cerveau de récupérer. Je suis incapable de vous dire combien de temps cela durera.

Il soutient son regard.

— Certains patients se réveillent après quelques jours.

D'autres restent ainsi pendant plusieurs semaines. Parfois davantage. Et certains…

Il baisse légèrement les yeux.

— Certains ne se réveillent malheureusement jamais.

Le soulagement d'Alicia laisse aussitôt place à une autre angoisse. Plus profonde. Plus silencieuse. Une peur sans échéance. Une peur qui peut durer des jours… Des semaines… Peut-être davantage. Sans qu'elle sache jamais s'il faut continuer à espérer ou commencer à faire son deuil.

Elle déglutit difficilement.

— Est-ce que je peux le voir ?

Le médecin acquiesce.

— Quelques minutes seulement. Il ne pourra évidemment pas vous répondre. Mais il arrive que certains patients dans le coma perçoivent encore la présence de leurs proches… Ou reconnaissent une voix familière.

Alicia entre seule dans la chambre. Elle découvre son père. Toujours relié à une multitude de câbles. Encore plus nombreux que la veille. Son crâne est désormais entièrement recouvert de bandages.

Sa poitrine se soulève au rythme implacable du respirateur. Elle s'approche. Se penche près de son oreille. Lui murmure quelques mots. Des mots que même Grâce, restée dans le couloir, n'entend pas. Puis elle ressort. Le visage fermé. Épuisée jusqu'au plus profond d'elle-même.

•••

Peu après sept heures du matin, elle rentre enfin chez elle. Grâce l'y oblige presque. À force d'insister. Elle finit même par la menacer, à moitié sérieuse, de la porter jusqu'au taxi si elle refuse encore.

Une fois chez elle, Alicia prend une douche. Longue. Près d'une heure. 

L'eau brûlante coule sur son corps. Comme si elle pouvait emporter autre chose que la fatigue accumulée. Puis elle s'assoit au bord de son lit. Ses cheveux sont encore mouillés. Elle fixe le mur. Longtemps. Sans penser à rien de précis.

Son esprit est vide. Complètement vidé par l'épuisement. C'est dans ce silence… Entre la fatigue et le sommeil… Qu'une certitude prend lentement forme.

Froide. Tranchante. Comme une lame. 

Elle n'attendra pas que Victor lui impose Samuel Brooks. Elle refuse de le laisser transformer ce mariage en décision inévitable, soigneusement maquillée sous les apparences d'une bienveillance familiale.

Elle n'attendra pas davantage qu'un miracle fasse apparaître, dans le délai absurde imposé par cette clause, un homme digne de confiance issu de son propre milieu. Parce qu'elle commence enfin à comprendre une vérité douloureuse.

Un tel homme n'existe probablement pas. Pas dans ce monde. Pas parmi ceux qui connaissent Richard Kingston. Sa fortune. Son influence. Le poids de son nom. Dans cet univers…

Chaque sourire cache un calcul. Chaque compliment dissimule une intention. Il lui faut quelqu'un d'extérieur à tout cela. Quelqu'un que Victor ne pourra jamais acheter. Parce qu'il n'aura rien à gagner… Sinon ce qu'elle choisira librement de lui offrir. Quelqu'un sans famille pour négocier dans son dos. Sans associés pour tirer les ficelles. Sans passé compromettant qu'on pourrait utiliser contre elle. Un inconnu…

Cette pensée lui arrache presque un sourire. Un parfait inconnu. Sans nom. Sans histoire. Sans rien à perdre. Sans rien à gagner… À part ce qu'elle acceptera elle-même de partager avec lui.

Elle s'allonge sans même sécher complètement ses cheveux. Le sommeil l'emporte presque aussitôt. 

Un sommeil agité. Peuplé de camions surgissant sous la pluie. De visages qu'elle n'arrive jamais à distinguer.

Comme si son propre inconscient refusait de lui accorder le moindre véritable repos. 

Elle se réveille en sursaut peu après midi. Son cœur bat à toute vitesse. 

Pendant quelques secondes, elle ne sait même plus où elle se trouve. Puis les souvenirs reviennent. Tous. La lumière vive de l'après-midi traverse les rideaux qu'elle oublie de fermer. Un mal de tête lancinant lui vrille les tempes. Le prix de ces trois petites heures de sommeil qu'elle vient seulement de s'accorder.

Grâce l’attend déjà dans la cuisine. Deux tasses de café reposent sur le comptoir de marbre. Son visage est fermé, tendu par une inquiétude qu’elle ne cherche même plus à masquer.

— J’ai appelé l’hôpital il y a une heure, dit-elle sans préambule en faisant glisser une tasse vers Alicia. Aucun changement. Il est stable dans son coma.

— Merci.

Alicia s’assoit sur un tabouret. Ses doigts se referment autour de la porcelaine brûlante. La chaleur traverse ses paumes, sans réussir à atteindre le froid qui lui serre la poitrine.

— Victor a appelé aussi. Ce matin. Trois fois.

Alicia relève lentement les yeux.

— Qu’est-ce qu’il voulait, cette fois ?

Grâce laisse échapper un souffle amer.

— Officiellement, prendre des nouvelles de ton père. Officieusement... savoir si tu as réfléchi à sa proposition concernant Samuel.

Le nom suffit. La colère remonte aussitôt. Froide. Lente. Elle glisse sous la fatigue qui engourdit Alicia depuis des jours et s'y accroche comme un poison.

— Il n'a même pas attendu que mon père sorte du bloc opératoire pour recommencer ses manœuvres.

Grâce hausse les épaules.

— C'est Victor.

Deux mots. Deux mots qui résument des années de manipulations, de calculs et d'indécence. Le silence retombe. Le bourdonnement du réfrigérateur remplit la cuisine. Au loin, dix-huit étages plus bas, Lagos continue de vivre. Les moteurs grondent. Les klaxons se répondent. Ici, pourtant, tout semble figé.

Alicia repose lentement sa tasse. Elle inspire profondément. L'air lui brûle presque les poumons.

— Je retourne à l'hôpital cet après-midi. Et ce soir... j'ai besoin de marcher. Seule.

Grâce la fixe aussitôt. Sa méfiance est instantanée. Elle repose sa propre tasse un peu trop fort.

— Seule ? À quelle heure ?

— Je ne sais pas. Tard. Une fois la nuit tombée.

Grâce secoue la tête.

— Alicia... avec tout ce qui arrive... ton père, Victor, cette histoire de mariage... je ne crois pas que ce soit…

— J'ai besoin de réfléchir.

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