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Chapitre 6 : Le Petit-déjeuner

Auteur: Déesse
last update Dernière mise à jour: 2025-12-04 17:00:37

Lilith

La lumière de l'aube filtre à travers les barreaux de la fenêtre, dessinant des lignes pâles et tristes sur le sol. Je n'ai pas dormi. Mes yeux sont secs et brûlants, mes membres lourds comme du plomb. L'angoisse de la nuit, le souvenir des grattements et de cette respiration de l'autre côté de la porte, sont encore ancrés dans ma chair, plus tenaces que la douleur de ma blessure.

Comme un automate, je me lève lorsque la gouvernante entre avec le plateau du petit-déjeuner. Son regard glisse vers mon bras, où la coupure de Cain a séché en une traînée rouge et noire, mais son expression ne change pas. Elle dépose le plateau.

—Monsieur Damian vous attend dans la salle à manger dans trente minutes, annonce-t-elle de sa voix monocorde. Il exige que vous soyez présentable.

Présentable. Le mot résonne amèrement dans mon esprit vide. Comment être présentable quand on vous a volé votre âme ?

Je me lave rapidement, l'eau froide ravivant la douleur de ma blessure. Je n'ai rien d'autre à me mettre que ma robe souillée. Je la passe, sentant l'odeur de ma propre peur m'envelopper à nouveau. Mes cheveux sont emmêlés, mon visage marqué par la fatigue et les larmes. Présentable. C'est une moquerie.

La gouvernante revient me chercher et me conduit à travers la forteresse de pierre jusqu'à une double porte en chêne massif. Elle les ouvre et me pousse légèrement à l'intérieur avant de se retirer, refermant les portes derrière moi.

La salle à manger est un monument à la richesse froide de Damian. Une table immense, capable d'accueillir vingt personnes, s'étire sur toute la longueur de la pièce. Des chaises hautes au dossier droit, des buffets en bois sombre chargés de vaisselle en argent. Par la grande baie vitrée, je vois des jardins à la française, géométriques et impeccables, qui s'étendent jusqu'à une forêt dense. L'horizon. Une frontière infranchissable.

Et ils sont là.

Assis à chaque extrémité de la table démesurée, comme deux rois se partageant un royaume vide. Damian à la tête, dos à la fenêtre, immaculé dans un costume anthracite. Cain à l'autre bout, près de la porte, décontracté dans un jean et un t-shirt, mais son regard est déjà posé sur moi, intense, dévorant.

Il n'y a que deux couverts. Un à chaque extrémité. Aucune place pour moi.

— Approchez, Lilith, dit Damian sans même lever les yeux de sa tablette, posée à côté de son assiette.

Je m'avance, mes pas feutrés sur le parquet ciré. L'espace entre eux semble s'étirer, un no man's land que je dois traverser sous le feu croisé de leurs regards.

— Asseyez-vous, ordonne Damian.

Je jette un regard autour de moi, cherchant une chaise, un tabouret.

— Par terre, précise-t-il, sa voix coupante comme du verre. À mes pieds.

La honte m'embrase à nouveau. Je baisse les yeux, sentant le poids du regard de Cain qui me suit, jouissant de mon humiliation. Je m'exécute, m'agenouillant sur le sol dur près de la chaise de Damian. La position est familière, atrocement familière.

Un silence s'installe, rompu seulement par le bruit des couteaux et des fourchettes sur la porcelaine. Ils mangent. Des œufs brouillés, du bacon, des toasts. L'odeur me donne la nausée.

— Elle a l'air fatiguée, remarque Cain après un moment, sa voix résonnant dans le vaste espace. Tu ne lui laisses pas assez dormir, Damian ?

Damian pose sa fourchette avec un cliquetis précis.

— Les nuits sont faites pour se reposer. Si Lilith ne trouve pas le sommeil, c'est son problème. Peut-être que sa conscience la travaille.

Son problème. Ma conscience. Chaque mot est un coup d'épingle.

— Peut-être qu'elle s'ennuie, persifle Cain en reprenant une gorgée de café. Une femme a besoin de... distractions.

Je sens le regard de Damian se poser sur le sommet de ma tête.

— Avez-vous besoin de distractions, Lilith ?

Je secoue la tête, les yeux rivés au sol. 

— Non, Monsieur Damian.

— Vous voyez, Cain ? Elle est satisfaite.

Cain ricane. 

— Elle a peur. Ce n'est pas la même chose.

— La peur est une forme de respect, réplique Damian froidement. Et le respect est la base de toute relation.

— Il y a d'autres bases, rétorque Cain, sa voix soudain plus basse, plus suggestive. Plus... primaires.

La tension entre eux s'épaissit, palpable, étouffante. Je suis le ballon dans leur match, le trophée sur leur étagère. Leur conversation n'est qu'un prétexte, un duel dont je suis l'enjeu.

Soudain, Damian pose sa main sur ma tête. Le contact est inattendu, lourd de possession. Je frissonne malgré moi.

— Elle apprend, dit-il, comme s'il commentait le dressage d'un animal. Lentement, mais elle apprend.

Cain se lève brusquement, faisant grincer sa chaise. Il marche le long de la table, s'arrêtant à mi-chemin. Son poing se serre, puis se desserre.

— J'en ai marre de ces conneries, Damian. Marre de la regarder à genoux comme une sainte nitouche. Je veux la voir ramper.

Damian retire sa main. 

— Contrôle-toi, Cain.

— Pourquoi ? Parce que tu le dis ? Tu crois que ton fric et tes costumes te donnent tous les droits ?

— Non, répond Damian avec une tranquillité déconcertante. Mais ceci, oui.

Il sort quelque chose de la poche intérieure de sa veste. Ce n'est pas une arme. C'est un document plié. Il le déplie lentement et le laisse tomber devant moi, sur le sol.

Je baisse les yeux. Je vois des tampons, des signatures. Et une photo. Une photo de mon frère, Leo, souriant, insouciant. En dessous, en gros caractères gras : « CONTRAT DE TRANSFERT DE DETTE ET DE GARANTIE ».

— Tu vois ça, Cain ? dit Damian. C'est ça qui me donne tous les droits. Sa signature. La signature de son frère. Sa chair et son sang, offerts en garantie. Si elle désobéit, si elle tente de fuir, si toi tu dépasses les bornes que j'ai fixées... la dette de Leo redevient active. Avec des intérêts. Très, très douloureux.

Le sol semble se dérober sous moi. Leo. Il l'a toujours. Ce n'était pas fini. Ce ne sera jamais fini.

Cain regarde le document, puis me regarde, et un sourire lent, cruel, étire ses lèvres. La colère en lui semble se transformer en autre chose. En une excitation malsaine.

— Je vois, dit-il doucement. Donc on peut vraiment tout se permettre.

Damian se lève à son tour, ajustant les manches de sa veste.

— Tout est une question de contrôle, Cain. Tu devrais essayer. Maintenant, si tu as fini ton spectacle, j'ai une réunion. Lilith, vous resterez ici jusqu'à ce que la gouvernante vienne vous chercher.

Il quitte la pièce sans un regard en arrière, me laissant à genoux, le contrat sordide étalé devant moi, et Cain qui me regarde de l'autre côté de la table, les yeux brillants d'une idée nouvelle et terrible.

La leçon de ce matin est pire que la lame. Pire que les grattements dans la nuit. C'est la révélation que ma cage n'a pas de barreaux de fer, mais est tissée de menaces et de dettes. Que je ne pourrai jamais m'enfuir, parce qu'en fuyant, je signerais l'arrêt de mort de mon frère.

Je suis à genoux, mais pour la première fois, je sens l'immensité vertigineuse de ma prison. Elle s'étend bien au-delà des murs de pierre. Elle est partout.

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