MasukLilith
Le sang a fini par coaguler, formant un lacis noirâtre et douloureux sur ma peau. Personne n'est venu panser la blessure. Personne n'a prononcé un mot de réconfort. La gouvernante m'a jeté un regard vide en apportant le dîner , une assiette de soupe froide et un morceau de pain , puis est repartie sans un bruit. La solitude dans cette chambre est pire que tout. C'est un silence qui pèse, qui étouffe, peuplé des échos de leurs voix et du souvenir de la lame sur ma chair.
La nuit est tombée, drapant le manoir dans une obscurité épaisse. Les murs semblent se resserrer, les ombres s'animer. Je reste assise sur le lit, le dos contre la tête de lit en bois sculpté, les genoux remontés contre ma poitrine. Je serre mon bras blessé contre moi. Chaque pulsation douloureuse est un rappel : je ne suis plus humaine. Je suis une chose. Une propriété endommagée.
Un bruit.
Subtil. Presque imperceptible. Ce n'est pas le pas lourd de Cain, ni la démarche assurée de Damian. C'est un frottement. Comme du tissu contre le bois.
Mon corps se fige. Mon souffle se bloque. J'écoute, tous mes sens en alerte.
Le bruit provient du couloir. Il se rapproche. Lentement. Méthodiquement. Ce n'est pas la gouvernante. Son pas est léger, rapide.
La poignée de ma porte bouge.
Elle ne tourne pas. Elle bouge. Comme si quelqu'un la touchait, la caressait de l'autre côté.
La peur m'envahit, une peur froide et visqueuse, différente de la terreur violente que j'ai connue plus tôt. Celle-ci est sournoise. Elle glisse dans mes veines comme un poison.
La poignée cesse de bouger.
Un silence.
Puis, un nouveau son. Un grattement. Doux. Répétitif. On dirait des ongles qui errent sur la surface de la porte, cherchant une prise, un moyen d'entrer.
C'est lui. Cain. Cela ne peut être que lui. Cette approche torturante, ce jeu malsain... cela lui ressemble.
— Laissez-moi tranquille, je chuchote, ma voix n'est qu'un souffle rauque dans le silence.
Les grattements s'arrêtent. Comme s'il avait entendu. Comme s'il écoutait.
Puis, ils reprennent, plus insistants. Plus rapides. Criiik... criiik... Le son me transperce le crâne, s'insinue sous ma peau. Je me bouche les oreilles, serrant les yeux, mais je l'entends encore. C'est en moi.
Soudain, un choc sourd contre la porte. Un seul. Lourd. Menaçant.
Je sursaute, un petit cri étouffé m'échappant. Mon cœur bat à tout rompre, cognant contre mes côtes comme un oiseau affolé.
Le silence revient, plus lourd, plus oppressant que jamais. J'attends, pétrifiée, les muscles tendus à se rompre. Une minute. Deux. Rien.
Peut-être qu'il est parti. Peut-être que ce n'était qu'une intimidation de plus, un jeu pervers pour me maintenir dans la peur.
Je desserre légèrement mes mains sur mes oreilles, osant à peine respirer.
C'est alors que je l'entends.
Une respiration.
Lente. Profonde. Juste de l'autre côté de la porte. Si proche que je pourrais jurer sentir son souffle chaud traverser le bois.
Il est là. Il ne fait rien. Il ne dit rien. Il se contente d'être là, à m'écouter trembler, à savourer ma terreur. Cette proximité silencieuse est pire qu'une violence ouverte. C'est une violation de mon espace, de mon intimité déjà si violemment bafouée. C'est une promesse. Une promesse qu'il peut me toucher, même à travers les murs. Qu'il n'y a nulle part où me cacher.
Les larmes coulent à nouveau, chaudes et silencieuses. Je me recroqueville davantage, me faisant aussi petite que possible, espérant disparaître, devenir invisible.
La respiration, de l'autre côté, semble s'accélérer légèrement. Comme s'il sentait ma détresse. Comme s'il s'en nourrissait.
Puis, elle cesse.
Un pas, cette fois clairement identifiable – celui, lourd et traînant, de Cain – s'éloigne dans le couloir. Il siffle même un air bas et discordant, un air de victoire.
Je reste prostrée sur le lit, longtemps après que ses pas se soient évanouis. Tremblante. Humiliée. Vaincue.
La leçon de Damian était une torture physique, une marque visible de leur emprise. Celle de Cain, ce soir, était une torture de l'esprit. Une entaille plus profonde, invisible, tracée directement dans mon âme.
Je me couche enfin, épuisée, mais le sommeil ne vient pas. Chaque ombre dans la pièce prend sa forme. Chaque craquement du manoir est son pas qui revient. La porte, dans la pénombre, semble vivante. Menaçante.
Ils ne me laisseront aucun répit. Aucun sanctuaire. Même dans le silence des couloirs, même dans l'obscurité de ma chambre, ils sont là. Le froid calculateur et le feu rôdeur. Et je suis prise entre eux, une proie qui apprend, jour après jour, nuit après nuit, à quel point son cauchemar est sans fond.
LilithLa suite de l'hôtel, le même penthouse où Damian et moi avons passé notre première nuit en tant qu'"égaux", sent maintenant la cendre et la trahison. Le Corbeau – dont j'apprends qu'il se nomme Julian – et moi sommes assis face à face, un lourd silence entre nous. Le champagne coule, mais je n'y touche pas. Le goût de la victoire est étrangement fade.— Vous avez été impressionnante, dit Julian, brisant enfin le silence. La façon dont vous l'avez retourné... C'était une œuvre d'art.— Ce n'était pas de l'art. C'était une nécessité.Je me lève et marche jusqu'à la baie vitrée. La ville s'étend, scintillante, indifférente au changement de régime qui vient de se produire dans ses murs. Mon empire, maintenant. Le mot résonne bizarrement dans ma tête.— Et maintenant ? demande Julian. Les détails de notre... partenariat.— Les détails peuvent attendre. Où est Damian ?— En sécurité. Dans une de nos propriétés discrètes. Il est... coopératif. Pour l'instant.Cooperatif. Le mot me gla
LilithLes soixante-douze heures qui précèdent la réunion sont les plus longues de ma vie. Chaque minute est une éternité, chaque regard de Damian un interrogatoire muet. Il sent que quelque chose se trame. L'instinct du prédateur qui sent un autre prédateur rôder sur son territoire.Nous répétons la réunion dans son bureau. Il veut que je sois parfaite, soumise, l'incarnation de la loyauté. Je joue le rôle, lui souriant, acquiesçant à ses moindres paroles. Mais à l'intérieur, je suis un volcan de détermination froide.La nuit précédant la réunion, je ne dors pas. Je me tiens devant le miroir de ma chambre, répétant mon discours silencieux. Je ne porte pas la robe noire qu'il a choisie pour moi. J'ai sorti un tailleur blanc. Une couleur de pureté pervertie, de redémarrage. Une déclaration.Le jour J, la salle de bal de l'hôtel le plus prestigieux de la ville est remplie de l'élite corrompue de l'empire. Des hommes en costume sombre, des femmes en robes de créateurs, tous unis par la p
LilithLes jours qui suivent notre confrontation sont un ballet de silences calculés et de sourires tendus. Damian n'a pas cédé, mais il n'a pas non plus contre-attaqué. C'est une guerre froide, menée à coups de regards et de sous-entendus. Nous partageons toujours le penthouse, mais l'air est devenu irrespirable. Chaque repas est une joute, chaque réunion un duel.Je sais que je dois agir vite. Ma menace n'est crédible que si je peux la mettre à exécution. Et pour cela, j'ai besoin d'alliés. D'un pouvoir qui ne dépende pas de Damian.Le Corbeau.Prendre contact avec lui est risqué. Damian a certainement mis nos communications sur écoute. Mais il y a des failles dans tout système, même le sien. Je me souviens d'un canal obscur, une vieille méthode de communication utilisée par les premiers réseaux de Damian, qu'il considère désormais comme obsolète. Un réseau de librairies indépendantes utilisant des livres comme code.Je me rends dans une petite librairie poussiéreuse du vieux quarti
LilithLa nuit est longue et solitaire. Je reste allongée sur le lit, les yeux grands ouverts, fixant le plafond. Les mots de Damian résonnent encore dans le silence. "Vous êtes à moi. Corps et âme." Chaque syllabe est un clou enfoncé dans le cercueil de mon illusion d'autonomie.Le Corbeau avait raison. Je ne suis qu'un outil. Le plus fin, le plus acéré, mais un outil quand même. Damian m'a sculptée, polie, et maintenant il s'énerve parce que je montre des signes de volonté propre. Comme un artiste contrarié par une statue qui bouge.L'aube arrive, grise et froide. Je me lève, le corps lourd mais l'esprit étrangement clair. La colère a cédé la place à une détermination froide et calculatrice. Si je suis un outil, alors je vais me servir de mon tranchant pour me libérer.Je sors de la chambre. Damian est déjà dans le salon, impeccable comme toujours, en train de lire des rapports sur sa tablette. Il lève les yeux à mon approche, son regard inquisiteur.— Vous avez dormi ? demande-t-il
LilithLe retour au penthouse est un exercice de contrôle. Je monte dans l'ascenseur, le visage un masque de calme, mais à l'intérieur, c'est la tempête. Les mots du Corbeau tournent en boucle dans ma tête. "Une pièce d'échecs particulièrement précieuse." "Dansez-vous au bout de ses ficelles ?"Damian m'attend dans le salon, un verre de whisky à la main. Son regard me scrute dès mon entrée.— Alors ? Racontez.Je lui décris la rencontre, omettant soigneusement les parties les plus personnelles – les questions sur Thomas, sur ma nature d'outil. Je me concentre sur l'homme, le Corbeau : son apparence, son calme, son discours sur le pouvoir "organique".— Il prétend que l'accident de Thomas était une mise en scène, ajouté-je en conclusion, observant sa réaction.Pas un muscle ne bouge sur son visage. — Évidemment. Une tentative maladroite de semer la discorde.— A-t-il réussi ?La question sort avant que je puisse la retenir. Trop directe. Trop chargée.Damian pose son verre, le cristal
LilithLa chute de Lacroix a l'effet escompté : une onde de choc silencieuse parcourt les couloirs du pouvoir. Nos alliés se font plus discrets, nos ennemis plus prudents. Le message est clair : Valois Enterprises n'est pas seulement une puissance économique ; c'est un prédateur qui frappe sans avertissement.Mais le Syndicat ne répond pas comme prévu. Aucune contre-attaque frontale. Aucune menace. Juste un silence plus profond, plus lourd. C'est plus inquiétant qu'une déclaration de guerre. Damian, pour la première fois depuis longtemps, semble légèrement désarçonné. L'inconnu est la seule chose qu'il ne peut pas totalement contrôler.Deux semaines après l'affaire Lacroix, une nouvelle invitation arrive. Encore une fois, sans adresse de retour. Calligraphiée sur un papier épais, à l'encre argentée."Madame Valois,Votre démonstration de force fut... théâtrale. Mais le véritable pouvoir ne réside pas dans la destruction ostentatoire. Il réside dans la connaissance.Je vous propose un






