Home / Système / LE SEIGNEUR DE L'APOCALYPSE / CHAPITRE 6 — LA RUPTURE

Share

CHAPITRE 6 — LA RUPTURE

Author: L'invincible
last update publish date: 2026-10-19 18:28:27

— Adam.

Le nom de Sarah tient au milieu de l'écran. Je peux le couvrir avec le pouce. Je peux lui rendre sa place en retirant le doigt. Voilà à quoi je perds du temps : faire apparaître et disparaître cinq lettres pendant que ma gorge se souvient sans moi. Je ne touche plus mon cou. Je garde cette main sur ma cuisse, ouverte ; les ongles me démangent de chercher encore une plaie qui n'est pas là. Je regarde l'autre main — celle qui tient le téléphone. Elle tremble moins que devant le cahier. La colère a trouvé du poids ; elle descend, elle ne flotte plus derrière les yeux.

Je lance l'appel avant de pouvoir préparer une phrase. La première sonnerie me fait serrer les épaules. La deuxième dure trop. Il y a toute une place dans ce son pour me demander ce que je veux entendre. Une excuse ne sert à rien. Un aveu ne sert pas davantage. Je sais où elle est sans avoir besoin d'une adresse. Je sais ce que je suis sur le point de couper — pas une erreur, pas une mauvaise semaine. Le fil. Tout le fil qui continue de me tenir même quand je crois le lâcher. À la troisième sonnerie, je ferme les yeux. C'est une faute ; le rire approche. Je les rouvre et je fixe mon genou. La ligne se prend enfin. Un froissement d'abord. Son souffle ensuite.

— Adam ?

Elle ne pose pas la question. Elle dit seulement mon nom. Je reconnais la façon dont elle baisse la voix : elle veut que je parle assez pour savoir ce qu'elle doit être. Mon ventre se serre une fois, très bas. Je garde les dents écartées.

— Tu tombes mal.

Sa voix a cette chaleur de pièce où je ne suis pas. Il y a quelque chose derrière elle — un mouvement, un autre souffle. Personne ne m'explique rien. Je n'en ai pas besoin. Le rire de ma mort voudrait recouvrir cette voix et je le retiens dehors. Pas ici. Pas cette conversation. Je ne vais pas donner le spectacle que mon corps réclame. Je fais passer la langue sur mes lèvres ; elles sont sèches.

— Tu es chez lui.

Un petit blanc se pose — pas assez long pour qu'on l'appelle un silence, assez pour que j'entende ce qu'elle décide de ne pas faire : me demander de qui je parle, me dire que je me trompe, me donner un endroit où mettre ma honte à la place de la sienne.

— On peut en parler plus tard.

Je hoche la tête alors qu'elle ne peut pas le voir. Ce geste ridicule me donne presque envie de rire. Je suis encore en train de répondre avec tout le corps à quelqu'un qui ne me regarde pas. Ma paume se mouille autour du téléphone ; je le fais glisser vers le bout de mes doigts pour ne pas le serrer.

— C'est fini.

Je ne monte pas le ton. La phrase sort dans l'air qu'il me reste — quatre petits bruits qui ne ressemblent pas au travail qu'ils font à l'intérieur. Je les entends plus nettement que sa respiration. C'est assez peu. C'est presque décevant. Il faut donc si peu de bouche pour couper tant de chair invisible. Sarah ne répond pas tout de suite. Je regarde mon genou ; une petite secousse passe dans le muscle, puis cesse.

— Tu es sérieux ?

— Oui.

— Adam, ne fais pas ça au téléphone.

La voix retrouve une assurance que je connais trop bien sans vouloir lui donner une histoire. Elle tire sur mon nom comme sur un coin de tissu pour vérifier si le reste vient encore. Mon pouce s'appuie contre le bord de l'appareil ; une douleur mince se loge dans la pulpe et m'empêche de suivre.

— Je ne te demande rien.

Elle inspire. Je l'entends chercher l'ouverture — quelque chose où entrer : la colère, la peine, un mot trop lourd qu'elle peut me renvoyer. Je lui laisse ma respiration. Pas le reste.

— Tu vas le regretter.

Ce n'est pas un cri non plus. Presque une prévision aimable.

— Peut-être, je dis. Mais pas aujourd'hui.

— Qu'est-ce que ça veut dire ?

— Ça veut dire que je raccroche.

— Adam, attends...

J'abaisse le téléphone avant que ma bouche trouve autre chose. La ligne reste là une seconde — son nom, sa durée, tout ce qui donne à cela l'air d'une chose normale. Je termine l'appel. Le silence qui suit n'a rien de vide ; il bourdonne contre mes oreilles. Je m'attends à un soulagement et il n'y en a pas. Ma gorge est juste plus sèche.

Je pose l'appareil sans le jeter. Je retire la main lentement. L'envie de le reprendre vient avant que mes doigts quittent le verre — lui dire une phrase de plus, lui faire sentir un morceau de ce que je porte, lui arracher un signe qui ressemble à de la douleur. Je garde la main en l'air jusqu'à ce que l'envie change de forme. Je n'ai rien coupé si je retourne aussitôt chercher le fil. Je la ramène contre moi, je la pose sur mon ventre. Je sens mon souffle entrer et sortir. Cela ne lui appartient pas. Je ne sais pas encore faire autre chose que me le répéter par le corps. La bouche veut discuter. Les doigts veulent agir. Je choisis les doigts.

J'ouvre l'accès au compte joint. Le mot « joint » me fait m'arrêter. Il est écrit sans honte, sans précaution. Quelque chose peut donc continuer à nous joindre sur un écran alors que je viens de la quitter. Les banques ont un sens du lien que je leur envie presque : il suffit de cliquer au bon endroit pour qu'elles comprennent enfin. Je lis le solde sans le prononcer. Pas de grand nombre dans ma tête. Pas un trésor. De quoi faire. De quoi ne pas attendre qu'un autre décide pour moi. L'argent existe d'une façon terrible : il ne sait pas qui touche le clavier, il ne sait pas qui laisse une gorge dans des dents. Il passe d'une case à l'autre si l'ordre arrive sous la bonne forme.

J'entre la somme entière. Je la relis. Je vois la dernière place après le dernier chiffre. Je n'ajoute rien. Je n'enlève rien. J'attends que mes yeux cessent de tirer vers le nom du compte. Je vérifie la destination. Ma main reste posée sur le bord. L'opération me demande de confirmer. Voilà : pour cela au moins, le monde demande confirmation. Je pense à Sarah, à la façon dont elle dit « plus tard », comme si elle possédait encore du temps où je dois me présenter. Je valide. Rien ne saute. Rien ne brûle. La page change et la somme change de place. C'est fait.

Je cherche une secousse dans mon corps. Je ne trouve que ma mâchoire trop dure et mes doigts froids. Je reviens au compte ; le solde vide me regarde. Pas de victoire. Seulement une case sans rien dedans. Je laisse l'écran ouvert quelques instants. Je veux voir ce que signifie « entier » quand il n'en reste plus. Je n'ai pas envie de parler de justice ; le mot demande trop de témoins. J'ai fait un geste. Il a un résultat. Je n'ai pas à le rendre plus beau pour le supporter. Je ferme l'accès. Je garde les mains loin de l'appareil. Le calme ne vient toujours pas. C'est donc un mensonge, cette idée qu'on respire mieux après avoir décidé. Je respire de la même manière — trop haut, trop court, avec ce goût sec tout au fond. Mais il y a moins de portes ouvertes dans ma tête. Cela suffit pour le moment.

Je prends les photos. Le papier me surprend par sa souplesse. Je m'attends à une chose dure, une accusation qui coupe, et je tiens seulement des rectangles qui se plient un peu sous le pouce. Je les rassemble sans regarder d'abord. Je me fie à mes doigts pour mettre les bords ensemble. Le paquet fait ce bruit lisse de petites surfaces qui glissent. Un coin accroche ma peau ; je le pousse dans l'alignement. Je m'occupe de cela avec un soin que je refuse à ce qu'il y a dessus.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • LE SEIGNEUR DE L'APOCALYPSE    CHAPITRE 19 — LE PREMIER MEURTRE

    — AdamIl me saute dessus sans prévenir, un poids mort qui me tombe sur les épaules, un poids qui sent la mort et qui pèse plus que son corps, plus que son poids réel, plus que tout ce que j'aurais pu imaginer, plus que tout ce que j'aurais pu craindre, et je m'écrase au sol, la machette qui m'échappe, les mains qui se lèvent pour protéger mon visage, les avant-bras qui se croisent, les poings qui se serrent, et je sens ses doigts qui me griffent la joue, ses ongles qui s'enfoncent, sa peau qui se déchire, et je sens ses dents qui claquent à un centimètre de mon nez, à un millimètre, à rien du tout, et je sens son haleine, une haleine de pourriture, de viande avariée, de quelque chose qui n'est plus vivant, de quelque chose qui n'a jamais été vivant, de quelque chose qui n'aurait jamais dû exister, et je me dis que c'est ça, que c'est ça la mort, que c'est ça la vraie mort, celle qui mord, celle qui griffe, celle qui veut me dévorer.Je cherche la machette, mes doigts qui raclent le b

  • LE SEIGNEUR DE L'APOCALYPSE    CHAPITRE 18 — LA PREMIÈRE SORTIE

    — AdamLa machette me scie la paume à force de la serrer, le manche enveloppé de ruban adhésif qui colle à ma peau, ce ruban que j'ai enroulé dix fois, vingt fois, trente fois peut-être, pour que le métal ne glisse pas, pour que mes doigts ne lâchent pas au mauvais moment, pour que cette lame reste solidaire de ma main comme si elle en faisait partie, comme si elle était le prolongement de mon bras, comme si elle était tout ce qui me séparait encore de la mort, et je pousse la porte du hangar d'un coup d'épaule, le barbelé qui grince, le métal qui crie, les gonds qui protestent, et le monde s'ouvre devant moi comme une gueule, une gueule béante, une gueule qui sent la mort et qui n'attend que moi, qui n'attend que le premier pas, que la première erreur, que le premier moment d'inattention.L'air sent le brûlé et la viande, une odeur qui me rentre dans le nez et qui s'y accroche, une odeur que je ne connaissais pas et que je reconnaîtrai désormais entre mille, une odeur qui me suit, qu

  • LE SEIGNEUR DE L'APOCALYPSE    CHAPITRE 17 — LES RUMEURS

    — AdamLa télévision crépite dans un coin du garage, les images qui sautent, les visages qui se succèdent, les journalistes qui parlent, qui parlent, qui parlent, leurs voix qui se chevauchent, qui se répètent, qui se contredisent, et je passe devant sans m'arrêter, les mains pleines de cartons, les bras qui tirent, le dos qui proteste, les jambes qui flageolent à chaque pas, et je me dis que je n'ai pas le temps, que je n'ai pas le temps d'écouter, que je n'ai pas le temps de m'arrêter, que chaque minute passée devant cet écran est une minute perdue pour ce qui compte vraiment.— … propagation rapide en Asie du Sud-Est …Je m'arrête, le carton suspendu au-dessus de la pile, les mots qui résonnent, qui s'installent, qui ne partent pas, les mots qui s'accrochent à mon cerveau comme des sangsues, comme des évidences que je refusais de voir, comme des confirmations de tout ce que je savais déjà sans vouloir le savoir.— … les autorités sanitaires se veulent rassurantes …Je pose le carto

  • LE SEIGNEUR DE L'APOCALYPSE    CHAPITRE 16 — L'ENTRAÎNEMENT AU COMBAT

    — AdamLe dojo sent la sueur et le tatami mouillé, une odeur que je connais, une odeur qui me rappelle les cours de judo de mon enfance, les ceintures blanches, les chutes, les rires, et je pose mon sac contre le mur, les mains encore moites du volant, les épaules raides, le dos qui tire, le corps tout entier qui semble ne plus savoir comment se tenir debout, comme si les semaines passées à porter des cartons, à dérouler du barbelé, à soulever des packs d'eau, avaient fini par user quelque chose en moi, quelque chose que je ne savais même pas que j'avais.L'instructeur est un homme sec, la cinquantaine, les cheveux ras, les avant-bras couverts de cicatrices, des cicatrices anciennes, des cicatrices qui racontent des histoires, des histoires de bagarres, de chutes, de couteaux peut-être, et il me regarde entrer sans sourire, les bras croisés, les yeux qui évaluent, qui pèsent, qui jugent, des yeux qui ont vu trop de types comme moi, des types qui débarquent un jour avec leurs peurs et

  • LE SEIGNEUR DE L'APOCALYPSE    CHAPITRE 15 — LA MISSION SUICIDE

    — AdamL'interface s'illumine devant moi, le rectangle bleu qui pulse plus fort que d'habitude, le rectangle bleu qui bat comme un cœur, un cœur artificiel qui bat pour moi, qui bat à ma place, qui bat dans ce hangar comme s'il était le seul cœur encore en vie, et je lis les mots qui s'y inscrivent sans comprendre tout de suite, sans vouloir comprendre, sans pouvoir comprendre, les mots qui flottent devant mes yeux comme des promesses ou des menaces, je ne sais pas encore, je ne sais plus, je ne sais rien, et je reste là, immobile, les yeux fixés sur l'écran, à attendre que les lettres se réarrangent, que le sens change, que tout ça ne soit qu'une erreur, qu'un bug, qu'un mauvais rêve dont je vais me réveiller.— Mission : Sauver 1 survivant avant le Jour J.— Récompense : +5 Points.— Échec : perte de 10 Points.Je fixe l'écran, les mots qui ne bougent pas, les mots qui restent là, plantés dans ma rétine, gravés dans ma mémoire, et je sens quelque chose qui se noue dans ma poitrine,

  • LE SEIGNEUR DE L'APOCALYPSE    CHAPITRE 14 — LE VOISIN

    — AdamLa toux de M. Lefèvre traverse la cloison, une toux grasse, profonde, qui commence au fond de la poitrine et remonte par hoquets, une toux qui secoue les murs, qui secoue mes nuits, qui secoue tout ce que j'essaie de construire ; je l'entends depuis trois jours, et depuis trois jours je fais semblant de ne pas l'entendre, je monte le volume de la radio, je m'occupe les mains, je me répète que ce n'est pas mes affaires, que chacun sa merde, que je ne peux pas sauver tout le monde, mais la toux est là, têtue, obstinée, et elle me rappelle que je ne suis pas seul, que je n'ai jamais été seul, que les autres existent encore, là, derrière les murs, derrière les cloisons, derrière mes propres défenses.Je monte les escaliers, mes pas qui résonnent dans la cage d'escalier vide, les marches qui grincent sous mon poids, et je m'arrête devant sa porte ; elle est entrouverte, une lumière jaune qui filtre par l'interstice, une lumière de fin du monde, une lumière de ceux qui n'ont plus rie

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status