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CHAPITRE 5 — LA LISTE 2

ผู้เขียน: L'invincible
last update วันที่เผยแพร่: 2026-10-19 18:24:40

J'écris « Sarah ». Le S se forme bien — trop bien. Ma main sait le faire sans moi ; elle n'a pas besoin d'aide pour donner à ce nom son mouvement. Je regarde les cinq lettres. Elles sont sages. Elles ne rient pas. Je voudrais qu'elles rient ; je saurais quoi faire de ma colère si quelque chose devant moi osait enfin répondre. Mais la page reçoit tout sans bouger et je dois porter seul ce que j'y mets. Ma paume devient brûlante ; je la décolle. Une trace reste. Le nom ne change pas. Je le lis sans bouger les lèvres. Je le lis jusqu'à ce que ce ne soit plus un nom, seulement une forme — le S, le a. Je ne vais pas plus loin. Je recommence. Je ne vais pas parvenir à épuiser quelqu'un de cette façon. Je ne parviens même pas à épuiser cinq lettres.

Je pose mon autre main sur la page et je me penche dessus. Le papier a une odeur faible de carton sec ; le stylo sent plus fort quand je le rapproche. Cette odeur me remet un instant dans la pièce. Je l'inspire trop et ma gorge pique. Bon. Au moins il reste des choses capables de faire mal sans avoir de dents. Je redresse le dos. Je remplis ce que je peux remplir. Certains noms viennent sans résistance ; d'autres restent derrière mes dents. Je ne les prononce pas. Ma main n'a pas besoin de ma voix. Je les laisse venir au rythme où elle peut les écrire sans trouer la feuille. Je ne promets rien aux mots que je pose — ni de sauver, ni de punir. Je ne veux pas faire de ce cahier une tombe avec mon écriture dessus. Il doit être un outil, quelque chose qui reste utile quand ma tête n'est plus qu'un bruit.

Je reprends les trois parties — dates, lieux, noms. Je passe de l'une à l'autre. Je cherche les liens sans ajouter une histoire pour les tenir. Le papier se remplit et je ne me vide pas. Je le sais maintenant : je peux coucher tout cela sur cent pages et rester plein de la même morsure. L'idée me prend si net que ma main s'immobilise. Je fixe le bout de mon doigt ; l'encre laisse une petite tache là où il touche le stylo. Je la frotte du pouce. Elle s'étale. Je frotte plus fort. Je n'enlève rien ; j'en mets sur le pouce. Une part de moi trouve cela très drôle — cette façon de nettoyer qui ne fait que répandre. Je garde les deux doigts écartés et je regarde ce que j'ai réussi. Magnifique. Le premier bilan de ma seconde vie tient dans une tache.

Je baisse la main. Le cahier se brouille. Je cligne des yeux pour le remettre en place et c'est pire : les lignes se mettent à luire. Je relève la tête comme si cela pouvait retenir l'eau. Trop tard. Une goutte tombe près d'une date. Je la vois avant de la sentir quitter mon visage. Elle grossit les fibres ; les chiffres boivent un peu par le bord. Je tire la manche vers ma joue, je m'essuie trop vite. Une autre goutte tombe. Je pousse le cahier loin de moi — pas très loin, juste hors d'atteinte. Il y a donc encore ce genre de fuite. Le sang ne suffit pas. La sueur ne suffit pas. Il faut que le corps invente un moyen de salir ce qui commence à tenir.

Je ferme les yeux et je serre le stylo. Ma gorge se noue si fort que je penche la tête. Pas un beau sanglot, pas de délivrance — un bruit de nez et de souffle qui se casse. J'essaie de l'arrêter et mes épaules secouent davantage. Je ne veux pas pleurer. Je ne veux pas lui donner cela. Sarah n'est pas là pour le prendre, mais je serre quand même. Toute cette colère cherche une sortie et mon corps lui ouvre les yeux. C'est donc comme cela : je peux revenir de la mort et ne pas savoir empêcher de l'eau de sortir. Je voudrais frapper la table ; je garde le poing fermé dessus. Je voudrais casser le stylo ; je compte la force dans mes doigts et je la retiens. S'il casse, il faut en prendre un autre. Si je frappe, il n'y a rien à gagner — rien que du bruit et un homme qui se fait mal pour pouvoir appeler cela une décision.

Je reste là, le front bas. Les larmes glissent le long de mon nez et je les laisse tomber sur ma main plutôt que sur les pages. Je ne vais pas protéger grand-chose aujourd'hui. Je peux au moins protéger une date de mon visage. Le cahier attend. Je le hais un peu pour sa patience. Il ne me demande même pas de me calmer. Il reste ouvert. La page ne me flatte pas ; elle ne me dit pas que cela passe ; elle ne m'offre pas un sens. Je finis par la tirer vers moi. Les yeux me brûlent. Je vois assez. Je cale le bord sous ma paume et je reprends la ligne où la pointe attend.

— Adam ?

La voix de Sarah, derrière la porte. Je me figes, le stylo en l'air.

— Adam, tu es là ?

— Oui, je dis.

Ma voix est rauque. Elle traverse la porte et retombe.

— Tu ne es pas venu manger. Il est presque midi.

— Je sais.

— Qu'est-ce que tu fais ?

Je regarde le cahier, les dates, les lieux, les noms, la tache d'encre sur mon pouce, la goutte qui a bu le bord d'une date.

— J'écris, je dis.

Un silence.

— Tu écris quoi ?

— Des choses.

— Adam...

— Sarah, je dis. Pas maintenant.

Elle ne répond pas tout de suite. Je l'entends respirer derrière la porte. Puis :

— D'accord. Mais tu descends après ? On doit parler.

— De quoi ?

— Tu sais très bien de quoi.

Je ne réponds pas. Ma main se crispe sur le stylo. Elle attend. Je l'entends attendre. Puis son pas s'éloigne.

Le premier mot part de travers. Le deuxième aussi. Je les garde. Ce ne sont pas des ordres donnés par un homme intact ; cela peut se voir. Je laisse les lettres pencher. Je veux seulement qu'elles se lisent. De temps à autre, ma bouche tremble et je dois attendre avant de continuer. Une goutte me passe dans la commissure des lèvres. Le sel a le même goût que la sueur. Tout se ressemble quand cela sort de moi.

Je respire par la bouche. Je recopie une date rendue floue — pas pour effacer l'accroc, pour garder les deux : la date et ce que mon corps lui fait. Ce cahier ne sera pas propre. Je renonce à cette idée et mes doigts se desserrent un peu. Je peux lui laisser cela : la preuve que je tremble. Je reprends les lieux, les noms. Je vérifie le nombre tout en haut. Il est toujours là. Aucune larme ne le raccourcit. C'est assez injuste pour me faire sourire d'un coin de la bouche. Le sourire ne tient pas ; je n'insiste pas. J'ai déjà assez de choses qui refusent d'obéir.

Je passe le revers de ma main sur mes joues. Le sel les tire. Je relis ce qui est écrit — une fois sans bouger la tête, une fois avec le doigt posé sous les lignes. Ce que je sais. Ce que je ne sais pas. Ce que je refuse de combler pour avoir moins peur. Je ne cesse pas de pleurer d'un coup. Cela se raréfie : une goutte, puis rien, puis une autre — comme un robinet dont personne n'a assez de force pour tourner le dernier cran. Je n'attends pas que ça finisse. Je tourne une page. Je garde le stylo dans la main. Je laisse assez de place pour la suite — pas celle que le monde veut me donner, celle que je vais pouvoir écrire.

La liste reste devant moi, imparfaite, sale au bord, nette là où il faut. Je pose le pouce sur le nom de Sarah sans le couvrir tout à fait, puis je retire ma main. Elle reste sur le papier. Moi aussi, je reste ici — les yeux rouges, la gorge pleine, le cahier ouvert.

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