LOGINAprès cet entretien trop bref et trop dense pour être anodin, Nahara mit plusieurs minutes à retrouver un rythme respiratoire normal. Le couloir lui sembla plus étroit qu’à l’aller, comme si les murs s’étaient rapprochés pendant qu’elle se trouvait dans ce bureau. Chaque pas résonnait dans sa tête, amplifié par une certitude nouvelle et inconfortable : Elyas Moretti savait désormais qui elle était. Pas seulement un visage parmi d’autres. Un nom. Une présence identifiée.
Elle regagna le troisième étage sans croiser personne, ce qui n’apaisa en rien le tumulte qui lui broyait la poitrine. Lorsqu’elle entra dans la salle du service événementiel, Madame Sorel leva les yeux de ses dossiers. — C’est fait ? demanda-t-elle. — Oui, madame. — Bien. Installez-vous. On a peu de temps. Aucune question supplémentaire. Aucune curiosité. Ici, les missions s’enchaînaient sans commentaire, comme si chaque employé devait laisser une part de lui-même à l’entrée. Nahara s’assit, tenta de se replonger dans les tableaux, les listes, les horaires. Mais son esprit refusait d’obéir. Il revenait sans cesse à cette voix grave, à cette phrase dite sans élever le ton, mais dont le poids semblait encore peser sur elle. « Évitez les regards inutiles. Ils compliquent les choses. » Elle se demanda si c’était un avertissement… ou une reconnaissance implicite. Elle chassa aussitôt cette pensée, consciente de son danger. Imaginer quoi que ce soit à propos d’Elyas Moretti revenait à s’aventurer sur un terrain instable, glissant, où la chute semblait inévitable. La journée se déroula dans une tension constante. Un événement de prestige devait avoir lieu le soir même, réunissant des invités influents, des partenaires financiers, des figures du monde politique et économique. Tout devait être parfait. Nahara fut affectée à la coordination discrète en coulisses : vérifier que chaque détail corresponde aux attentes, anticiper les imprévus, corriger les erreurs avant qu’elles ne deviennent visibles. Elle courait presque d’une salle à l’autre, guidée par les consignes précises de Madame Sorel, dont l’exigence semblait encore s’être durcie. L’enjeu était clair : ce soir-là, Elyas Moretti serait présent. Visible. Central. — Faites attention, murmura une collègue en lui tendant une tablette numérique. Ce genre de soirée ne pardonne rien. Nahara acquiesça. Elle sentait déjà la pression lui comprimer la nuque. Pourtant, malgré la fatigue, une étrange lucidité s’installait en elle. Elle observait tout. Les gestes maîtrisés des serveurs, les échanges codés entre les responsables, les sourires polis qui cachaient des rapports de force invisibles. Elle comprenait peu à peu que le Moretti Palace était un théâtre où chacun jouait un rôle précis, sous peine d’être effacé. En fin d’après-midi, elle se rendit dans la grande salle de réception pour un dernier contrôle. Les tables étaient dressées avec une précision presque militaire. Les lumières, ajustées pour flatter sans éblouir. L’odeur subtile des fleurs fraîches flottait dans l’air. Tout semblait parfait, et pourtant, Nahara sentait une tension sourde, comme l’attente d’un événement qui n’était inscrit sur aucun planning. — Mademoiselle Diop. Elle se retourna brusquement. Madame Sorel se tenait à quelques pas, le regard plus perçant que d’habitude. — Oui, madame ? — Vous resterez ici pendant la réception. Discrète. Disponible. Et surtout… attentive. — Bien. — Et si Monsieur Moretti vous adresse la parole… Un silence calculé. — …vous répondez brièvement. Poliment. Sans initiative personnelle. Est-ce clair ? — Parfaitement clair. Madame Sorel la fixa encore une seconde, comme pour s’assurer que le message avait bien été intégré, puis s’éloigna sans un mot de plus. La soirée débuta. Les invités arrivèrent par vagues successives, élégants, assurés, entourés d’une aura de pouvoir tranquille. Les conversations se mêlaient, feutrées, ponctuées de rires contrôlés. Nahara circulait entre les tables, ajustait un détail, transmettait une information à voix basse, veillait à ce que rien ne dépasse. Elle se sentait étrangement à sa place dans ce chaos organisé, comme si son sens de l’observation lui offrait une forme de protection. Puis il entra. Elyas Moretti ne fit rien pour attirer l’attention. Il n’en avait pas besoin. Sa simple présence suffisait à modifier l’atmosphère. Les conversations changèrent subtilement de ton. Certains regards se tournèrent vers lui avec une déférence à peine dissimulée. D’autres s’illuminèrent d’une ambition mal contenue. Nahara le vit de loin, discutant avec un homme aux tempes grisonnantes. Il semblait calme, presque détaché, mais elle remarqua la manière dont il dominait l’échange sans effort apparent. Il écoutait peu, parlait encore moins. Et pourtant, chaque mot qu’il prononçait semblait clore un sujet. Elle détourna les yeux, fidèle à l’avertissement. Elle se concentra sur sa tâche, refusant de céder à cette attraction silencieuse qui la tirait vers lui malgré elle. — Excusez-moi. La voix la surprit. Elle se retourna, prête à répondre mécaniquement… et se figea. Elyas Moretti se tenait devant elle. De près, il paraissait encore plus impressionnant. Il n’y avait rien de spectaculaire dans son apparence, rien qui relève de l’ostentation. Tout résidait dans la maîtrise. Dans cette façon de se tenir, d’occuper l’espace sans jamais le réclamer. — Oui, monsieur ? parvint-elle à dire. — Le fournisseur de vins a changé la sélection sans prévenir, dit-il calmement. Faites corriger cela. Ce n’était pas une demande. C’était un ordre. — Immédiatement, monsieur. Elle s’inclina légèrement, prête à partir, mais il la retint d’un geste imperceptible. — Attendez. Son cœur se mit à battre plus vite. — Vous avez bien compris ce que je vous ai dit ce matin ? Elle soutint son regard, malgré l’envie pressante de baisser les yeux. — Oui. — Et pourtant, vous semblez toujours… tendue. Elle sentit ses joues chauffer. — Je ferai mieux, monsieur. Un silence. Encore. — Vous travaillez bien, finit-il par dire. C’est rare. Elle resta interdite. Le compliment, s’il en était un, la déstabilisait davantage que la critique. — Merci. Il hocha la tête, puis s’éloigna, la laissant là, immobile, le souffle court. Elle mit quelques secondes à se rappeler qu’elle avait une mission à accomplir. Lorsqu’elle reprit ses esprits, elle se précipita pour régler le problème du fournisseur, retrouvant un semblant de calme dans l’action. La réception se poursuivit sans incident majeur. Lorsque les derniers invités quittèrent la salle, Nahara sentit la fatigue lui tomber dessus d’un coup. Ses jambes étaient lourdes, son esprit saturé. Elle aida à la clôture des opérations, rangea, vérifia une dernière fois que tout était conforme. Il était tard lorsqu’elle quitta enfin l’hôtel. Dehors, la nuit enveloppait la ville d’un calme trompeur. Elle marcha quelques minutes avant de s’arrêter, adossée à un mur, comme si son corps refusait d’aller plus loin. Elle ferma les yeux, laissa échapper un soupir long, tremblant. Ce travail était censé être une planche de salut. Une solution temporaire. Elle n’avait pas prévu qu’il remette en question quelque chose de plus profond. Quelque chose qu’elle avait soigneusement enfoui pour survivre. Elle rentra chez elle, se glissa sous la douche, laissa l’eau chaude couler sur sa peau comme pour effacer la journée. Mais même là, seule, elle ne parvenait pas à chasser cette présence de son esprit. Elle savait qu’elle devait rester vigilante. Se protéger. Garder ses distances. Pourtant, au fond d’elle, une fissure venait de se former. Et dans cette fissure s’engouffrait lentement une question qu’elle n’osait pas formuler à voix haute : À partir de quand éviter quelqu’un devient-il une lutte contre soi-même ? Elle s’endormit tard, le cœur agité, consciente que ce qui venait de naître entre ces murs de luxe et de silence n’était pas une simple tension professionnelle. C’était le début d’un déséquilibre. Et les équilibres, elle le savait, finissaient toujours par se briser.Le lendemain de l’événement, le Moretti Palace retrouva son calme apparent. Les couloirs semblaient plus larges, les voix plus basses, comme si le bâtiment lui-même cherchait à absorber ce qui s’était joué la veille. Nahara arriva plus tôt que d’habitude. Elle ressentait ce besoin presque physique de reprendre possession de l’espace avant que les interprétations ne s’y installent. Rien n’était ouvertement différent, et pourtant tout l’était. Elle le percevait dans la manière dont certains employés détournaient légèrement le regard, dans l’excès de politesse de quelques cadres, dans les silences trop longs qui suivaient son passage. Elle n’était plus invisible. Elle n’était pas non plus officiellement mise en avant. Elle occupait désormais ce territoire ambigu que peu de gens savent gérer : celui de l’influence sans titre. Elle s’installa à son bureau, prit le temps d’organiser ses dossiers, puis ouvrit sa messagerie. Plusieurs messages l’attendaient. Pas de félicitations explicite
Le changement ne se fit pas entendre par une annonce officielle. Il se manifesta autrement, plus sournoisement, comme une variation imperceptible dans l’air. Nahara le sentit dès son arrivée au Moretti Palace ce matin-là. Les salutations étaient les mêmes, les sourires toujours mesurés, mais quelque chose s’était déplacé. Une attente nouvelle. Une vigilance accrue. Elle n’était plus seulement tolérée dans les cercles restreints. Elle y était désormais attendue. La réunion stratégique de la veille avait laissé des traces. Elle en comprit l’ampleur en découvrant, dans sa boîte mail, plusieurs demandes directes de cadres qu’elle n’avait jusque-là croisés que de loin. Des questions précises. Des consultations déguisées. Chacun voulait son avis, mais aucun ne souhaitait assumer publiquement le fait de le solliciter. Nahara répondit avec méthode, sans empressement. Elle avait appris que la rapidité pouvait être interprétée comme une disponibilité totale, donc exploitable. Elle avançait d
Les jours suivants s’installèrent dans une tension feutrée, presque élégante dans sa cruauté. Rien n’explosait. Rien ne se déclarait ouvertement. Tout se jouait dans l’invisible, dans ces micro-décisions qui façonnent un destin sans jamais en avoir l’air. Nahara avançait désormais dans un territoire où chaque pas comptait double. Elle avait appris à lire les silences. À distinguer ceux qui protégeaient de ceux qui isolaient. À reconnaître les regards qui calculaient, ceux qui jaugeaient une menace potentielle, et ceux — plus rares — qui exprimaient une forme de respect discret. Son rattachement aux événements à haute confidentialité changea profondément son quotidien. Les dossiers qu’on lui confiait n’étaient jamais complets. Les informations arrivaient fragmentées, parfois contradictoires. Il fallait deviner ce qui manquait, comprendre ce qui ne serait jamais écrit, anticiper les zones de tension avant même qu’elles ne se forment. Cette complexité la stimulait autant qu’elle l’épu
Le lendemain matin, Nahara se réveilla avec cette sensation étrange que l’on éprouve après avoir traversé une nuit trop dense : le corps était là, fonctionnel, mais l’esprit semblait encore suspendu entre deux états. Elle resta allongée quelques minutes, les yeux ouverts, à écouter le silence de l’appartement. Il n’était pas apaisant. Il était chargé. Comme si tout ce qui n’avait pas été dit la veille s’y était accumulé. Elle se leva finalement, se prépara sans hâte. Aucun geste n’était précipité, mais aucun n’était superflu. Elle avait compris quelque chose de fondamental : ce n’était plus la vitesse qui la sauverait, mais la justesse. Lorsqu’elle entra au Moretti Palace, elle sentit immédiatement que l’atmosphère avait changé. Pas de manière spectaculaire. C’était plus subtil, plus pernicieux. Les regards ne se détournaient plus aussi vite. Certains s’attardaient, d’autres semblaient jauger, comparer, recalculer. Elle n’était plus seulement une présence compétente. Elle était deve
La journée du dîner officiel débuta dans un silence presque irréel. Nahara arriva au Moretti Palace avant le lever du jour. Le ciel était encore sombre, l’air froid, et l’hôtel semblait suspendu dans une respiration retenue. Elle traversa le hall désert, ses pas résonnant plus fort que d’habitude, comme si le bâtiment lui-même enregistrait sa présence. Elle savait que cette journée ne ressemblerait à aucune autre. Pas seulement à cause de l’enjeu professionnel, mais parce qu’elle sentait confusément que quelque chose se déciderait au-delà des fonctions, des titres et des apparences. Une frontière intérieure, peut-être. La salle destinée au dîner était encore vide. Les tables n’étaient que des silhouettes couvertes de nappes impeccablement pliées. Nahara posa son sac, retira son manteau, et inspira profondément. Elle n’avait plus le luxe de douter. Chaque minute comptait. Les premières équipes arrivèrent peu après. Elle donna les consignes avec une assurance calme, presque détachée.
Les jours qui suivirent confirmèrent ce que Nahara avait pressenti : rien ne serait plus jamais simple. Le Moretti Palace continuait de fonctionner avec la même précision extérieure, mais sous cette surface lisse, quelque chose s’était déplacé. Une ligne invisible avait été tracée, et elle se trouvait désormais juste dessus. Elle sentit le changement dès le lundi matin. Plus aucun message informel. Plus de demandes directes. Les instructions arrivaient par intermédiaires, souvent tard, parfois incomplètes. Pas assez pour constituer une faute évidente, mais suffisamment pour la mettre en difficulté si elle ne redoublait pas d’attention. Chaque tâche demandait désormais un effort supplémentaire, comme si le système lui opposait une résistance silencieuse. Nahara ne protesta pas. Elle observa. Elle comprit rapidement que le danger ne viendrait pas d’une attaque frontale, mais d’une accumulation de petites contraintes, de micro-déséquilibres destinés à la fatiguer, à la pousser à commet







