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CHAPITRE 4 — Les lignes interdites

Author: Tyma
last update Last Updated: 2025-12-15 06:06:13

Le lendemain s’annonça sous une fatigue sourde, de celles qui ne disparaissent pas avec une nuit trop courte. Nahara se réveilla avant l’aube, le corps encore tendu, l’esprit engourdi par des images qu’elle n’avait pas réussi à chasser. Elle resta allongée quelques minutes, à écouter le silence de l’appartement, avant de se lever avec lenteur. Chaque geste lui semblait peser plus lourd que d’habitude, comme si la veille avait laissé une trace invisible dans ses muscles.

Elle se prépara sans réfléchir, suivant une routine devenue presque mécanique. Une douche rapide, des vêtements sobres, le foulard soigneusement ajusté. Devant le miroir, elle s’arrêta un instant. Ses yeux trahissaient une agitation qu’elle n’arrivait plus à masquer complètement. Elle inspira profondément, cherchant à retrouver ce calme intérieur qui l’avait toujours aidée à tenir debout, même dans les périodes les plus difficiles.

— Ce n’est qu’un travail, murmura-t-elle.

Mais les mots sonnèrent creux.

Le trajet jusqu’au Moretti Palace se fit dans un silence presque irréel. La ville semblait encore endormie, les rues baignées d’une lumière pâle. Lorsqu’elle arriva devant l’hôtel, elle ressentit cette même appréhension que le premier jour, mais teintée désormais d’une lucidité nouvelle. Elle savait à quoi s’attendre. Ou du moins, elle croyait le savoir.

À l’intérieur, l’hôtel reprenait lentement vie. Les employés se croisaient avec une efficacité feutrée, échangeant des salutations discrètes. Nahara monta directement au troisième étage, salua brièvement Madame Sorel, qui lui répondit d’un simple hochement de tête.

— Aujourd’hui, dit cette dernière sans préambule, vous assisterez à la préparation d’une réunion privée. Très restreinte. Très sensible.

— D’accord.

— Vous ne prendrez aucune initiative. Vous observez, vous notez, vous exécutez. Rien de plus.

— Oui, madame.

La réunion devait se tenir en fin de matinée, dans une salle à l’écart, loin des zones fréquentées. Nahara passa les premières heures à préparer le matériel, vérifier les dossiers, s’assurer que chaque détail corresponde aux exigences. Elle sentait une tension inhabituelle dans l’air, comme si quelque chose d’important se jouait derrière ces portes closes.

Lorsque les participants commencèrent à arriver, elle reconnut certains visages déjà aperçus lors de la réception. Des hommes et des femmes au regard calculateur, aux gestes précis. Ils parlaient peu, mais chaque échange semblait chargé d’enjeux invisibles.

Elyas Moretti arriva en dernier.

Il entra sans bruit, sans empressement, et pourtant la pièce sembla immédiatement se figer autour de lui. Nahara, qui se tenait près du mur, baissa instinctivement les yeux. Elle se concentra sur son carnet, notant l’heure, les noms, les éléments demandés. Elle voulait être irréprochable. Invisible.

La réunion commença. Les voix étaient basses, mesurées. On parlait de chiffres, de contrats, de stratégies. Nahara ne comprenait pas tout, mais elle percevait la gravité des décisions prises. Elle circulait discrètement, déposant des documents, remplissant des verres d’eau, attentive au moindre signe.

À plusieurs reprises, elle sentit le regard d’Elyas se poser sur elle. Pas de façon insistante. Plutôt comme une présence constante, silencieuse. Elle s’efforçait de ne pas y répondre, consciente que la moindre distraction pouvait lui coûter cher.

Après plus d’une heure, la réunion prit fin. Les participants quittèrent la salle un à un, échangeant quelques mots rapides avant de disparaître dans les couloirs feutrés. Nahara resta pour ranger, aidée par un autre employé. Lorsqu’elle releva la tête, elle réalisa qu’ils étaient seuls.

Elyas Moretti n’était pas parti.

Il se tenait près de la fenêtre, le regard tourné vers la ville. La lumière de la fin de matinée dessinait des ombres nettes sur son visage. Nahara sentit son cœur se serrer. Elle hésita, puis se concentra sur sa tâche, ramassant les derniers dossiers.

— Vous pouvez laisser, dit-il sans se retourner.

Elle se figea.

— Pardon, monsieur ?

— Les dossiers. Je m’en occupe.

— Très bien.

Elle posa les documents sur la table, prête à sortir. Chaque pas lui semblait résonner trop fort dans ce silence soudain. Lorsqu’elle atteignit la porte, sa voix la retint une fois de plus.

— Mademoiselle Diop.

Elle s’arrêta, les doigts crispés sur la poignée.

— Oui, monsieur ?

Il se tourna enfin vers elle. Son regard était calme, mais il y avait quelque chose de différent. Moins dur. Plus… attentif.

— Vous êtes efficace. Discrète. Et pourtant, vous portez quelque chose de lourd.

Elle sentit sa gorge se nouer.

— Je fais simplement mon travail, monsieur.

— Ce n’est pas ce que j’ai dit.

Un silence s’installa, plus fragile que les précédents. Nahara sentit une tension étrange, comme si une ligne invisible venait d’être frôlée.

— Vous devriez faire attention, ajouta-t-il. Les lieux comme celui-ci… amplifient ce que l’on essaie de cacher.

— Je ferai attention, monsieur.

Elle répondit presque machinalement, mais son cœur battait trop vite pour qu’elle puisse prétendre à l’indifférence. Elle quitta la salle sans se retourner, consciente que quelque chose venait de changer. Pas un événement spectaculaire. Plutôt un glissement imperceptible.

Le reste de la journée se déroula sans incident majeur. Pourtant, Nahara avait du mal à se concentrer. Les paroles d’Elyas tournaient en boucle dans son esprit. Elle se demandait comment il avait pu percevoir cette fragilité qu’elle croyait soigneusement dissimulée. Elle n’aimait pas cette impression d’être vue au-delà de ce qu’elle montrait.

En fin d’après-midi, alors qu’elle rangeait des documents dans une salle annexe, Madame Sorel entra brusquement.

— Mademoiselle Diop.

— Oui, madame ?

— Monsieur Moretti souhaite que vous lui apportiez ces dossiers en personne.

Nahara sentit son estomac se contracter.

— Maintenant ?

— Maintenant.

Elle prit les dossiers, consciente que refuser n’était pas une option. Elle se dirigea vers l’ascenseur, le cœur battant. Chaque étage qui défilait accentuait son malaise. Arrivée devant le bureau exécutif, elle frappa, plus doucement que la veille.

— Entrez.

Elle entra.

Le bureau était plongé dans une lumière plus tamisée. Elyas était assis derrière son bureau, concentré sur son écran. Il leva les yeux à son approche.

— Posez-les là, dit-il en désignant un coin du bureau.

Elle s’exécuta.

— Vous semblez nerveuse, observa-t-il.

— Désolée, monsieur.

— Inutile de vous excuser. Je préfère la lucidité à la fausse assurance.

Elle resta silencieuse.

— Dites-moi, reprit-il, pourquoi ce travail ?

La question la prit au dépourvu. Elle hésita, consciente que cette conversation dépassait le cadre strictement professionnel.

— J’en ai besoin.

— Ce n’est pas une réponse.

Elle serra les mains.

— Pour ma sœur. Et pour… continuer.

Il la regarda longuement, comme s’il pesait chaque mot.

— Faites attention à ne pas vous perdre en chemin.

— Je ferai de mon mieux.

Un silence s’installa à nouveau. Cette fois, il était différent. Plus chargé. Plus dangereux.

— Vous pouvez disposer, conclut-il finalement.

Elle sortit, le souffle court, le cœur battant trop vite. Dans le couloir, elle s’adossa un instant au mur, cherchant à reprendre ses esprits. Elle savait désormais que quelque chose se jouait entre eux, même si aucun mot ne l’avait clairement formulé.

Le soir venu, elle rentra chez elle avec une sensation étrange, mélange d’inquiétude et d’attirance qu’elle refusait d’admettre. Elle se sentait au bord d’un précipice invisible. Un pas de trop, et tout pourrait basculer.

Dans la pénombre de sa chambre, elle se fit une promesse silencieuse : ne pas franchir les lignes interdites. Rester à sa place. Se protéger.

Mais au fond d’elle, une autre vérité murmurait déjà.

Les lignes les plus dangereuses ne sont pas celles qu’on voit…

Ce sont celles qu’on ressent.

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