LOGINAdriana L'audition est dans deux jours. Le temps s'est accéléré, les heures filent entre nos doigts comme du sable, et chaque minute qui passe est une minute de moins pour préparer ma défense. L'appartement s'est transformé en quartier général de campagne, en bunker de guerre. Des dossiers partout, sur la table basse, sur le canapé, par terre, empilés en pyramides branlantes. Des tasses de café abandonnées sur toutes les surfaces disponibles, leur contenu refroidi depuis longtemps, une pellicule amère flottant à la surface. Des nuits sans sommeil à éplucher des relevés bancaires, des échanges de mails, des contrats, des factures, à chercher l'aiguille qui pourrait déchirer le tissu de mensonges cousu par Natalia. Mon avocat, Maître Benarroche, un homme à la cinquantaine fatiguée mais au regard de rapace, passe ses journées chez moi, sa veste jetée sur une chaise, sa cravate desserrée, ses lunettes repoussées sur son front. Sophie fait la navette entre
Elle s'approche encore, réduisant l'espace entre nous jusqu'à ce que son parfum de jasmin m'enveloppe comme un linceul. Ce parfum me donne la nausée. C'est le même que l'autre soir, dans les toilettes du restaurant, quand elle m'a coincée contre le mur pour me parler de Camille, de Juliette, de Sarah. L'odeur du mensonge et de la manipulation. — Tu es sa compagne, Élena. Tu vis chez elle. Tu partages son intimité. Tu as forcément vu des choses. Des réunions tardives avec des hommes en costume sombre. Des dossiers qu'elle refermait précipitamment quand tu entrais. Des coups de fil en langue étrangère. Des liasses de billets dans des enveloppes. Si tu témoignes dans ce sens, si tu confirmes ce que la justice soupçonne déjà, l'enquête bascule définitivement contre elle. Toi, en revanche, tu es protégée. Statut de témoin coopérant. Aucune poursuite. Tu sors de ce bourbier totalement indemne, avec ta réputation intacte, ta carrière sauvée. Tu peux refaire
Sa voix est hésitante, douloureuse, pleine d'une sollicitude qui me fend le cœur en deux. Même maintenant. Même après tout ce que je lui ai fait. Même après l'avoir trompé, humilié, quitté pour une autre. Il est toujours là, à tendre la main, à proposer son aide, à s'inquiéter pour moi. Sa bonté est une torture plus raffinée que n'importe quelle vengeance. Sa noblesse est un miroir qui me renvoie ma propre médiocrité. J'efface le message sans répondre. Mon pouce reste suspendu au-dessus de l'écran, hésitant, puis j'appuie sur « supprimer » comme on coupe un fil. Adriana ne dit rien. Elle me regarde, ses yeux sombres pleins de compréhension, pleins de cette tendresse qu'elle réserve pour moi seule. — Tu veux le rappeler ? — Non. — Il a l'air sincèrement inquiet pour toi. — Je sais. C'est ça le problème. Il est sincère. Il a toujours été sincère. Il est l'homme le plus sincère que j'aie jamais rencontré. Et je l'ai détruit sans même le regarder en face. Je range mon téléphone dan
Élena Trois jours plus tard, la convocation arrive. Une lettre recommandée avec accusé de réception, remise en main propre par un huissier au bureau, un homme au visage fermé qui tend son registre sans un mot. Adriana déchire l'enveloppe devant moi, ses doigts ne tremblant pas, son visage impassible. Mais je la connais assez maintenant pour voir ce que les autres ne voient pas. La crispation imperceptible de sa mâchoire. Le battement trop rapide de la veine sur sa tempe. Sa respiration qui se fait plus courte, contenue, contrôlée. Adriana Vasseur est convoquée devant le juge d'instruction du Tribunal de Grande Instance de Paris pour une audition de première comparution. Mise en examen possible à l'issue de l'audition. Les mots sont froids, administratifs, terrifiants. La République française contre Adriana Vasseur. Chaque ligne est une menace, chaque paragraphe est une montagne qui s'effondre sur nos têtes. Adriana ne dit rien en lisant la lettre. Elle reste assise à son bureau, l
Natalia. Évidemment. Le mot sonne en moi comme une détonation, un coup de feu dans le silence de l'appartement. Pendant des années, elle a dormi dans mon lit, partagé mes repas, eu accès à mon bureau, à mes dossiers, à mes mots de passe. Elle a tout vu, tout noté, tout enregistré dans sa mémoire vénéneuse, attendant le moment propice pour frapper. Et ce moment, elle l'a choisi avec une précision diabolique : le moment où je suis enfin heureuse, où j'ai enfin trouvé l'amour, où je pourrais enfin tourner la page de notre histoire toxique.— Elle a volé ces informations, dis-je entre mes dents, la mâchoire si serrée que mes dents crissent. Pendant notre mariage. Pendant qu'elle me jurait fidélité, pendant qu'elle me disait qu'elle m'aimait. Elle photographiait mes dossiers, elle copiait mes fichiers,
Adriana me serre plus fort encore, comme si elle voulait me faire entrer dans sa peau, fusionner nos deux corps en un seul. Son étreinte est presque douloureuse, mais c'est une douleur que j'accueille, que je désire, que je bénis.— C'est la dernière fois, dit-elle, et sa voix est redevenue ferme, vibrante d'une détermination farouche. La dernière fois que tu pars de chez moi comme ça. La dernière fois que je te laisse partir. Maintenant, tu restes. Tu habites ici. Avec moi. Cette chambre, c'est notre chambre. Ce lit, c'est notre lit. Cet appartement, c'est chez nous. Pas chez lui, pas ailleurs. Ici. Pour toujours.— Chez toi ?— Chez nous.Elle recule un peu, juste assez pour prendre mon visage entre ses mains. Ses pouces essuient mes larmes, maladroitement, tendrement, avec une délicatesse qui contraste avec la force de son étreinte. Ses y
AdrianaJ'entre sans faire de bruit.C'est un talent que j'ai développé enfant, pour surprendre ma mère, pour échapper à mon père, pour me fondre dans les murs quand il le fallait. Aujourd'hui, ce talent me sert à la voi
Elena Son regard parcourt mon visage, s'attarde sur mes lèvres, remonte vers mes yeux. Je sens mon souffle s'accélérer. Je sens mon corps qui répond à sa présence, à son regard, à ce magnétisme impossible à nier.— Vous pouvez disposer.Sa voix est plus douce. Ou peut-être que je l'imagine.Je sor
Elle me regarde. Calme. Pas surprise. Pas fâchée.— Pourquoi ?— Parce que... Thomas. Parce que je ne sais pas. Parce que j'ai peur.— Peur de quoi ?— De vous. De moi. De ce qu'on devient. De ce que je deviens.
AdrianaElle est partie. Je reste seule dans la salle de réunion, et je souris.J'aime jouer avec elle. J'aime la voir trembler, rougir, perdre tous ses moyens. J'aime ce pouvoir que j'ai sur elle, cette capacité à la réduire à l'état de d&e







