LOGINLa liste des tâches arriva à l'aube, portée par un garçon d'écurie encore ensommeillé qui la lui glissa sous la porte comme s'il craignait de frapper.
Ysaline la lut deux fois avant d'y croire tout à fait.
*Inventaire complet des réserves d'armes de la tour nord. Recensement des registres de solde du dernier trimestre, à vérifier auprès du Commandant en personne, chaque après-midi. Transcription des rapports de patrouille, à remettre directement dans les quartiers du Commandant avant le couvre-feu.*
Trois tâches. Trois raisons parfaitement légitimes, sur le papier, de la garder à moins de vingt pas de lui du matin jusqu'au soir.
Elle posa la liste sur la table et resta un moment immobile, laissant la colère et quelque chose d'autre — quelque chose de plus dangereux, de plus chaud, qu'elle refusait de nommer — se disputer la place dans sa poitrine.
*Il joue avec moi.*
Elle avait passé dix ans à apprendre à lire les gens avant qu'ils ne la lisent, à repérer les intentions cachées sous les phrases polies, les registres truqués, les sourires qui mentaient. Ren n'était pas subtil, pas avec elle en tout cas — ou peut-être qu'il l'était, avec tout le monde sauf elle, et que c'était bien pire encore : il ne prenait même pas la peine de dissimuler.
*Très bien*, pensa-t-elle en repliant la liste avec un calme qu'elle était loin de ressentir. *S'il veut jouer à ce jeu-là, il va découvrir que je n'ai pas oublié comment on joue.*
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Elle se présenta à la tour nord une heure avant l'heure prévue — un détail que n'importe quel commandant méticuleux aurait dû prévoir, sauf que personne, jamais, n'anticipait qu'un simple scribe puisse arriver en avance simplement pour avoir le temps de tout observer avant d'être observée à son tour.
L'inventaire des réserves d'armes n'était qu'un prétexte, elle en était certaine. Mais un prétexte, entre de bonnes mains, pouvait devenir une arme.
Elle nota tout. Pas seulement les lances et les épées qu'on lui avait demandé de compter — mais les registres de livraison qui traînaient encore sur une table, les sceaux des fournisseurs, les dates. Un nom revint deux fois, dans une écriture qu'elle reconnaissait pour l'avoir déjà croisée ailleurs, dans un tout autre registre, dix ans plus tôt, sur un document que son père avait gardé caché dans le double-fond de son bureau. Elle n'en dit rien. Elle se contenta de le mémoriser, avec cette précision presque douloureuse qu'elle avait développée depuis l'enfance, cette capacité à retenir un détail comme on retient une lame contre soi, en attendant le bon moment pour la ressortir.
*Deux peuvent jouer à la surveillance*, songea-t-elle, presque amusée malgré elle. *Tu me gardes sous ta fenêtre, Commandant. Très bien. Je regarderai par la tienne.*
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L'après-midi, elle se présenta dans les quartiers de Ren avec les registres de solde sous le bras, et le trouva penché sur une carte du domaine, les manches retroussées, l'air de quelqu'un qui n'avait pas dormi suffisamment et qui refusait de l'admettre.
— Vous êtes en retard, dit-il sans lever les yeux, alors qu'elle arrivait précisément à l'heure.
— Je ne crois pas, Commandant, dit-elle d'une voix égale. Mais si votre montre est en avance, je peux comprendre la confusion.
Il releva enfin la tête, et quelque chose dans son regard — une surprise qu'il ne prit pas la peine de dissimuler entièrement — lui donna l'impression, fugace mais délicieuse, d'avoir marqué un point.
— Vous avez toujours cette langue-là ? demanda-t-il.
— Je ne sais pas de quelle langue vous parlez, Commandant. Je ne fais que répondre.
Un silence s'installa, chargé d'une tension qu'aucun des deux ne nomma. Il l'observait avec cette intensité tranquille qu'elle se souvenait avoir toujours trouvée insupportable, précisément parce qu'elle ne savait jamais si elle avait envie de fuir ce regard ou de s'y perdre entièrement.
— Posez les registres là, dit-il enfin, en désignant la table près de la fenêtre. Et asseyez-vous. Ceci risque de prendre du temps.
— Bien sûr, Commandant, dit-elle en s'installant, le visage impassible, alors qu'intérieurement elle repassait déjà le nom retrouvé dans les registres d'armes, cherchant comment l'utiliser sans se trahir.
Elle avait dix ans de silence à rattraper, un père à innocenter, et un homme en face d'elle qui, elle le comprenait maintenant avec une clarté presque effrayante, n'avait pas la moindre intention de la laisser mener cette bataille seule — qu'elle le veuille ou non.
*Très bien*, pensa-t-elle encore, en trempant sa plume. *Voyons qui, de nous deux, cédera le premier.*
La lettre arriva une semaine après leur retour à Fenmarch, portée par un messager du Conseil royal, et Ysaline reconnut l'écriture avant même d'avoir brisé le sceau — une écriture qu'elle n'avait plus vue depuis dix ans, mais qu'elle aurait reconnue entre mille. — C'est celle de notre père, murmura-t-elle, les mains tremblantes, à Liora qui se tenait à ses côtés dans le bureau de Ren. Elles avaient su, depuis leur départ précipité du domaine familial dix ans plus tôt, que leur père avait survécu à la fuite initiale — séparé d'elles peu après, contraint de se cacher sous une identité différente dans une région éloignée du royaume, trop dangereux pour tenter de les retrouver tant que l'accusation de trahison pesait sur son nom. Elles avaient continué, chacune à sa manière, à espérer des nouvelles qui n'étaient jamais venues, jusqu'à cette lettre. "Mes filles", disait la lettre, l'écriture tremblante trahissant l'âge et l'émotion de celui qui l'avait rédigée, "La nouvelle de ma r
Ils passèrent une dernière nuit à la capitale avant de reprendre la route vers Fenmarch, et Ren profita de cette soirée calme, loin de toute urgence ou de tout danger, pour mettre enfin en œuvre ce qu'il préparait depuis leur sortie du palais. Il retrouva Ysaline sur le petit balcon de l'auberge, contemplant les lumières de la capitale endormie, et sentit son cœur battre avec une nervosité qu'aucune bataille n'avait jamais réussi à provoquer chez lui. — Tu es bien silencieux, ce soir, dit-elle, en le voyant approcher, un sourire doux sur les lèvres. — J'ai quelque chose à te demander, dit-il, la voix un peu moins assurée qu'à l'accoutumée, et je préférerais ne pas me retrouver interrompu par une nouvelle crise, cette fois. Il s'agenouilla devant elle, sortant de sa poche un anneau simple, orné d'une seule pierre bleue qui rappelait, avait-il pensé en le choisissant, la couleur de la robe qu'elle portait le jour de la réception chez Vaine — le jour où il avait cru, l'espace d
Le Prince Aldric les convoqua tous les quatre dès le lendemain matin, dans un salon plus intime que la grande salle où s'était joué le drame de la veille, le visage encore marqué par la gravité des événements mais empreint d'une chaleur sincère qui rassura immédiatement Ysaline. — Lord Vaine a été formellement inculpé de trahison envers la couronne, de complot contre une famille noble, et de tentative d'assassinat sur ma personne, dit-il, sans détour. Il sera jugé dans les prochaines semaines, mais je ne doute pas un instant du verdict qui l'attend, au vu des preuves accablantes que vous avez apportées. Ysaline sentit un poids immense se soulever de sa poitrine, dix années de fuite et de silence trouvant enfin, en cet instant, une forme de résolution qu'elle n'avait jamais osé espérer pleinement. — Et ma famille ? demanda-t-elle, la voix encore hésitante malgré tout ce qui venait de se produire. — Le nom Verel sera officiellement réhabilité, dit Aldric, avec une solennité s
Le silence qui suivait la déclaration de Liora sembla s'étirer indéfiniment, chaque seconde pesant sur l'assemblée entière comme un poids physique, jusqu'à ce que le visage de Vaine, enfin, se fissure. — Cette femme raconte des mensonges élaborés pour se venger, dit-il, mais sa voix, pour la première fois, trahissait une pointe de panique mal contenue. Un médaillon ne prouve rien. N'importe qui pourrait s'en procurer un similaire. — Alors expliquez-moi, Lord Vaine, dit le Prince Aldric, sa voix tranchante comme une lame, pourquoi vos propres lettres, dont l'authenticité peut être vérifiée par n'importe quel expert que vous choisirez vous-même, corroborent exactement ce que cette femme vient de nous exposer. Vaine resta silencieux un instant, son regard balayant rapidement la salle, évaluant peut-être, pour la première fois de la matinée, l'ampleur réelle du piège qui venait de se refermer sur lui. Ren, qui observait attentivement chaque mouvement de l'homme, remarqua un signe pre
La grande salle du palais résonnait déjà d'un murmure de voix nobles quand Ysaline y pénétra, Liora à ses côtés, Ren et Corentin fermant leur petit cortège d'une prestance qui trahissait leur détermination sans un mot.Elle sentit tous les regards se tourner vers eux, une curiosité polie mêlée de spéculation, tandis qu'ils avançaient vers l'estrade où le Prince Aldric siégeait déjà, entouré des membres du Conseil dans leurs plus riches parures.Et là, à quelques pas seulement de l'estrade, se tenait Lord Halric Vaine, aussi serein et souriant qu'à leur première rencontre au domaine, comme si les révélations de la veille n'avaient jamais existé.— Mes chers sujets, dit le Prince, sa voix portant clairement dans la salle silencieuse, nous avons aujourd'hui une affaire grave à examiner. Une accusation de trahison envers la couronne, portée contre l'un de nos plus anciens conseillers.Un murmure choqué parcourut l'assemblée, plusieurs têtes se tournant vivement vers Vaine, dont le visage
Brasten arriva à sa résidence de la capitale peu après minuit, échevelé, hors d'haleine, portant sur son visage cette expression paniquée que Vaine méprisait profondément chez les hommes qu'il employait — la peur rendait les esclaves obéissants, songeait-il souvent, mais elle les rendait aussi terriblement peu fiables au moment où l'on avait le plus besoin de leur sang-froid.— Mon Seigneur, dit Brasten, s'inclinant à peine avant de se relancer dans son récit, la scribe Ashby et le capitaine Vale ont quitté Fenmarch en urgence, accompagnés du commandant Kastel et d'une seconde femme, une certaine Liora. Ils se dirigent vers la capitale, et je crois — je suis presque certain — qu'ils détiennent des documents compromettants issus de votre propre domaine.Vaine reposa lentement sa coupe de vin, chaque geste calculé pour dissimuler l'inquiétude réelle qui montait en lui, une compétence acquise après des décennies passées dans les cercles les plus impitoyables du pouvoir.— Des documents,







