MasukElena ouvrit les yeux juste avant le lever du soleil, une main pressée contre son ventre. Elle s interrompit, confuse, pendant une seconde ou deux avant que la sensation familière ne s installe. Le bébé. Un sourire affleura sur ses lèvres. C etait devenu une habitude depuis son retour à la campagne, cette habitude de tendre instinctivement la main vers le bas, de presser son ventre comme pour s assurer que tout allait bien à chaque fois qu elle se réveillait. Elle sortit du lit et regarda par la petite fenêtre de la chambre. Le ciel au-dessus de la cime des arbres entourant le cottage etait encore d un gris nuageux. C etait calme. Trop calme.
Autrefois, Elena pensait que le silence signifiait la solitude. Elle pensait que cela signifiait la mort. Elle pensait que cela signifiait toutes sortes de choses qu elle ne découvrirait que des années plus tard, lorsqu elle se réveillerait d un coma avec une petite fille blottie en toute sécurité contre sa poitrine. Mais, ces derniers temps, elle s etait prise d affection pour le silence. Ce n etait plus le cas aujourd hui. Elle s assit lentement et repensa à la discussion qu elle avait eue avec le Dr Whitfield deux jours plus tôt. Est-ce que le père est au courant pour la grossesse? Le Dr Whitfield semblait avoir posé la question de manière distraite, sans vraiment attendre de réponse. Elena se souvenait vaguement d avoir fixé ses mains. Non. Le médecin s etait interrompu. Avez-vous l intention de le lui dire? Je ne sais pas. C est d accord. Elena savait, au regard du médecin, qu elle cherchait à gagner du temps. Elle avait toujours été très douée pour gagner du temps. Elle se surprenait pourtant à le faire de moins en moins ces derniers temps, et elle détestait ne plus pouvoir contrôler la situation aussi bien qu autrefois. Elle s arracha au lit et se dirigea vers la cuisine, où elle commença à préparer le petit-déjeuner. Du pain grillé. Des fruits. Du thé. Au milieu de la préparation d une tartine de beurre, elle s arrêta, ses pensées dérivant vers Adrian. Elle détestait la facilité avec laquelle son nom pouvait surgir dans ses pensées sans y être invité. Elle détestait penser encore à lui comme à l inconnu qu il etait auparavant, et non comme à l homme aimant et attentionné qu il avait été pendant les mois où il avait essayé de la comprendre. Elle détestait penser encore à lui comme à l homme sur la photo avec Priya. Elle détestait se souvenir encore, sans raison, de l homme sur le pas de la porte de la maison la nuit où il lui avait posé la question la plus difficile de sa vie. Regrettes-tu cela? Nous? Non. Un mot simple, une seule syllabe, et pourtant elle avait réussi à en faire une source d immense douleur dans sa vie. Récemment, cependant, elle avait commencé à se demander s il n y avait pas eu dans son regard quelque chose qu elle n avait pas vu auparavant. Elena secoua la tête avec impatience et se remit à son petit-déjeuner. Elle détestait pouvoir encore lire la déception dans son regard, même si elle ne lui avait jamais donné de raison de croire qu elle attendait de lui plus que ce qu il etait capable de lui offrir. Les sentiments, se rappela-t-elle, ne s imposaient pas. Marisol entra dans la cuisine quelques minutes plus tard, encore en robe de chambre. Tu es debout depuis un moment. Elena leva les yeux de sa tasse de thé qu elle fixait. Je n arrivais pas à dormir. Le bébé? Pas exactement. Marisol se versa une tasse de thé. Adrian? La prise d Elena se resserra autour de la tasse. Elle détestait que Marisol s en rende compte. Peut-être. Marisol s assit en face d elle. Que s est-il passé? Rien. Elena. Elle soupira. Je pensais au bébé. Marisol attendit patiemment tandis qu Elena fixait son thé. Penses-tu que je fasse ce qu il faut? À quel sujet? En gardant Adrian à l écart. Marisol marqua une pause avant de répondre. C etait une pause suffisante pour faire comprendre à Elena qu elle n allait pas aimer ce qu elle s apprêtait à entendre. Je ne sais pas, dit doucement Marisol. Elena leva les yeux. Tu es censée me dire que j ai raison. Je pourrais. Mais? Mais je suis ton amie, pas ton avocate. Elena ne put s en empêcher; un rire s échappa de sa gorge. Marisol sourit, puis son expression devint sérieuse. Tu es partie parce que tu etais blessée. C est compréhensible. Mais le bébé n a rien choisi de tout cela. Elena baissa les yeux sur ses mains. Je sais. Et Adrian n a pas eu la possibilité de décider s il voulait être père. Il n etait même pas au courant. Exactement. Elena s adossa à sa chaise. Il ne m a pas donné la possibilité d être son épouse non plus. Je sais. Il me parlait à peine. Je sais. J ai passé des mois à me demander s il me voulait seulement. Je sais. Elena laissa échapper un souffle tremblant. Alors pourquoi devrais-je soudainement tout lui donner? Marisol tendit la main à travers la table et pressa celle d Elena. Tu n es pas obligée de le faire. Elena leva les yeux vers elle. Mais tu dois peut-être déterminer si ce que tu caches à Adrian vise à te protéger toi-même ou à le punir lui. Elena se raidit. Je n utiliserais jamais mon enfant pour lui faire du mal. Je sais que tu ne le ferais pas intentionnellement. Marisol lui serra à nouveau la main. Mais la douleur peut pousser les gens bien à faire des choses sans qu ils s en rendent compte. Elena retira doucement sa main. Elle ne se disputa pas, parce qu elle savait que c etait vrai. Cela continua de la hanter tout au long de la journée. Le fait d essayer de se concentrer sur son travail n arrangea rien. Les dossiers pour Bellflower la fixaient d un air absent, sans ciller. Pourtant, elle persista. Elle alla dans le jardin et s assit sur l herbe, observant les nuages pendant un moment. Elle ne vit pas le temps passer. Et si Adrian voulait savoir? La pensée la saisit si soudainement qu elle en eut presque un hoquet. Elle avait passé tant de temps à se convaincre que son manque de communication signifiait qu il n etait simplement pas intéressé par une relation avec elle. L enquêteur de Cheryl l aurait pourtant trouvée si elle avait été dans la région avec un bébé. Elle ne le savait pas, bien sûr. Tout ce qu elle savait, c etait qu Adrian l avait cherchée. C etait du moins ce que Marisol lui avait dit après avoir reçu un appel menaçant d un numéro inconnu une semaine plus tôt. Elle sait que tu es quelque part dans les environs de Bellflower Ridge, avait dit prudemment Marisol. Elena avait cédé à la panique, mais Adrian n etait pas apparu. Peut-être respectait-il toujours ses souhaits. Peut-être avait-il abandonné. Elena ne savait pas ce qui etait le pire. Cet après-midi-là, Elena se rendit à Bellmere pour faire quelques courses. Elle se gara sur un parking en face d une petite pharmacie et entra. Dans le rayon bébé, elle s arrêta pour examiner un présentoir de vêtements et d accessoires avant de se diriger vers l avant du magasin. De minuscules chaussettes. Des biberons. Des couvertures. Des tétines. Elle s etait arrêtée pour fixer une paire de chaussettes blanches incroyablement petites lorsqu un reflet familier dans la vitre attira son attention. Son ventre etait plus rond qu elle ne l aurait jamais imaginé. Elle se détourna et reposa les chaussettes sur l étagère. Elle ne se rendit compte qu elle souriait que lorsqu elle vit son reflet dans la vitre. Pendant un long moment, elle imagina la présence d Adrian à ses côtés, lui posant des questions sur les chaussettes. Aurait-il acheté quelque chose de similaire? Aurait-il fait semblant de ne pas remarquer les chaussettes et acheté une paire plus grande à la place ? Cette pensée etait si douloureuse qu Elena se tourna et sortit du magasin. Dans sa voiture, elle se laissa aller à pleurer. Pas pour Adrian, pas exactement, mais pour l enfant qui grandissait en elle et pour les questions que cet enfant poserait inévitablement un jour. Où est mon père? Était-il au courant pour moi? Me voulait-il? Que répondrait Elena? Lui dirait-elle qu elle avait eu peur? Qu elle avait été en colère? Qu elle n avait pas vraiment aimé Adrian? Toutes ces choses étaient vraies, mais elle savait, avec une certitude qui lui tordait les entrailles, que la vérité ne suffirait pas. Elle rentra au cottage avant le coucher du soleil et trouva Marisol qui l attendait sur le porche. Tu as l air fatiguée. Je le suis. Elles restèrent assises dans un silence paisible pendant un moment avant qu Elena ne murmure enfin: Je crois que j ai peur. Marisol se tourna vers elle. D Adrian? De tout. Elena couvrît son ventre de ses deux mains. J ai peur qu il revienne et me fasse de nouveau du mal. Marisol hocha la tête. J ai peur qu il m enlève le bébé. Il ne peut pas faire ça comme ça. Je sais. J ai peur de lui pardonner trop tôt. Marisol sourit tristement. Et? Et j ai peur de ne pas lui pardonner du tout. Marisol ne dit pas à Elena ce qu elle devait faire, mais se contenta de déclarer: Tu n es pas obligée de décider ce soir. Elena hocha la tête, parce que c etait la première chose réconfortante qu elle ressentait de toute la journée. Elle aurait bien assez de temps pour décider de la marche à suivre. Plus tard cette nuit-là, Elena etait allongée dans son lit, fixant son téléphone. Le nom d Adrian etait toujours sur l écran d accueil, là où elle l avait laissé. Elle accéda à ses coordonnées. Il n y avait aucun message, aucun appel manqué, rien qui indique qu il avait essayé de la joindre depuis son départ. Son doigt resta suspendu au-dessus de l écran. Je suis enceinte. Elle pouvait le lui dire maintenant, une seule phrase pour confirmer les craintes qui la hantaient depuis des mois. Elle imagina sa réaction, la confusion, la colère, le soulagement, le bonheur, et même la possibilité qu il ne réagisse pas du tout. Son estomac se noua. Elle ferma le téléphone à la place et le glissa sous son oreiller. Pas ce soir, se dit-elle. Mais, pour la première fois depuis qu elle avait quitté Adrian, Elena s autorisa à envisager de le contacter. À l autre bout du pays, Adrian etait assis seul dans la chambre de bébé. Cheryl ne l avait pas encore informé qu Elena avait commencé à remettre sa décision en question. Il savait seulement que les recherches pour retrouver Elena stagnaient à nouveau, et il fixait le lit vide. Son téléphone etait posé sur la table à côté de lui, et la seule chose qu il désirait etait d entendre la voix d Elena. Il n allait pas s imposer dans sa vie, plus maintenant. S il voulait qu elle reste, elle devait savoir qu il etait prêt à attendre. Si elle voulait qu il parte, il devrait vivre avec. C etait la leçon la plus difficile qu Adrian Cole ait jamais eu à apprendre: parfois, aimer signifiait laisser partir. Ni l un ni l autre ne le savait, mais le changement approchait. Elena commençait à comprendre qu elle devait cesser de se protéger au détriment de l enfant qui grandissait en elle, et Adrian commençait à comprendre qu attendre ne signifiait pas toujours abandonner. Pour la première fois, ils commençaient tous les deux à se demander si leur mariage avait un avenir, non pas parce qu ils n avaient pas compris ce qu il aurait dû être, mais parce qu ils étaient tous les deux prêts à changer.CherylL enveloppe n avait rien de special. C est pourquoi j y ai prete attention. Si vous cherchez des informations sur Elena, les indices les plus vitaux s annoncent rarement. Ils peuvent apparaître dans une base de donnees, un reçu oublie, ou une adresse anodine griffonnee sur le coin d une enveloppe professionnelle.Je me suis adossee a un dossier sur mon bureau. Bellflower. Voss Textiles. Dossiers de distribution. Factures. Rien d anormal. Rien qui suggererait ou chercher des informations sur Elena Marisol Voss. Pas avant les informations d expedition. L adresse n etait pas le cottage d Elena. Ce n etait pas non plus l adresse de Marisol. C etait un petit centre d affaires a Havenridge.Je me suis penchee en avant et j ai jete un coup d œil au nom associe au compte. Bellflower Design Studio. J ai verifie la date sur l enveloppe, puis un autre document avec la meme adresse mais une date differente. Puis un autre. Il etait assez clair qu Elena recevait de la correspondance professi
AdrianLa chambre de bebe etait prete. C etait bien cela le probleme. Elle etait entierement prete pour un enfant qui n y avait jamais mis les pieds. J etais debout sur le seuil de la porte ce soir-la, une main pressee contre le cadre, observant la piece. Le berceau etait place sous la fenetre. La petite couverture blanche pliee soigneusement a ses pieds. La petite robe que j avais achetee il y a des mois etait toujours placee dans la vitrine a l interieur. Sur le mur, la plaque en bois proclamait: Vous etes aimee.J avais pense a ces mots comme a la promesse la plus simple que je pouvais faire. Ce soir, cependant, ces mots ressemblaient a un poids. Je suis entre dans la piece. Elle etait silencieuse. Pas paisible, mais en attente. Je me suis approche du berceau et j ai pose ma main sur le rebord en bois. Pendant des mois, j avais imagine cette piece remplie de sons. Les pleurs d un enfant a deux heures du matin. De petits pas a mesure qu elle grandissait. Des rires. Elena me disant q
ElenaLe cottage etait exceptionnellement calme cet apres-midi-la. Marisol etait allee en ville pour acheter des commissions et les medicaments que le docteur Whitfield avait prescrits. On m avait ordonne de me reposer et je etais donc assise dans le salon avec une couverture sur les jambes et un verre d eau sur la table a cote de moi. Mon corps etait fatigue, mais pas mon esprit. Il n arretait pas de retourner a l hopital. Les moniteurs, les lumieres vives, le son du rythme cardiaque d Amara et Adrian. Surtout Adrian.Ses messages etaient toujours ouverts sur mon telephone. J aurais aime y etre moi aussi etait une phrase que j avais lue tant de fois que je pouvais presque imaginer sa voix me la lire. Il n y avait aucune exigence dans ses mots, ni aucune tentative de me faire culpabiliser pour que je reponde. Ils enonçaient simplement la verite, et cette verite etait difficile a ignorer. J ai pris mon telephone. Son nom etait tout en haut de mes messages recents. Je l ai fixe.L appel
ElenaLe matin est venu, calme. Je me suis reveillee au doux son de pas dans le couloir et au bip du moniteur a cote de mon lit. J ai oublie ou je me trouvais. Puis j ai vu le plafond de l hopital. La perfusion dans mon bras. Le moniteur enroule autour de mon ventre. Et Marisol endormie dans le fauteuil a cote de moi. Je me suis souvenue de tout. La peur. Le trajet. Les questions. La longue nuit a attendre chaque nouveau resultat.Ma main s est immediatement dirigee vers mon ventre. Bonjour. J ai entendu un doux mouvement en reponse. J ai souri. Tu es toujours la. Mais bien sur qu elle l est. J ai regarde vers la porte. Le docteur Whitfield etait la, une tablette a la main. Je me suis redressee legerement. Comment va-t-elle? Le docteur a souri. Elle va tres bien. Le souffle suivant qui est sorti de moi etait du soulagement.Vraiment? Vraiment. Son rythme cardiaque s est maintenu toute la nuit. Votre examen est rassurant et nous ne voyons pas de signes indiquant que vous avez commence
ElenaA dix heures ce soir-la, je etais convaincue que le pire de la journee etait derriere moi. J avais pris le medicament que le docteur Whitfield avait recommande, j avais bu plus d eau et j avais passe la soiree allongee sur le canape avec les pieds mesures élevés. Marisol n avait presque pas quitte mon regard pendant tout ce temps. Elle a fait de la soupe. Elle s est penchee au-dessus de moi toutes les vingt minutes. Elle a meme réagencé les coussins tout autour de moi comme si le bon ordre ou la bonne disposition allait d une certaine maniere garantir que rien d autre de grave ne se produirait. J ai apprecie cela. Plus que tu ne pourrais jamais le savoir.Tu as besoin de dormir, ai-je dit a Marisol. Toi aussi. C est ce que je fais! Tu fixes la meme partie du plafond depuis quinze minutes. J aime cette partie du plafond. Elle a leve les yeux au ciel. Elle le faisait toujours. J ai souri. Pour la premiere fois depuis le matin, j avais une lueur de normalite, le quotidien banal que
ElenaLa journee a commence normalement. C est ce qui a rendu la frayeur encore plus effrayante. Je me reveillais avant l aube presque chaque jour maintenant, une main sur le ventre. Je restais la pendant quelques secondes en regardant autour du cottage vide sous la douce couverture. Les oiseaux etaient occupes dehors et, quelque part plus loin, une voiture passait de temps en temps. J ai souri en reconnaissant cette sensation familiere sous ma main. Bonjour, petite fille. Il n y a pas eu de coup de pied en reponse.Je ne etais pas trop inquiete parce que ce n etait pas comme si Amara n avait pas un emploi du temps. Du moins, c etait ce que je me disais. Je me suis levee, j ai mis des vêtements confortables et j ai rejoint Marisol dans la cuisine qui preparait deja le petit-dejeuner. Tu as l air fatiguee, a-t-elle dit en m observant. Je le suis. Tu m as dit cela chaque jour cette semaine. Parce que je suis enceinte chaque jour cette semaine. Elle a ri doucement puis m a fait un sourir







