MasukQuand j’ouvre les yeux, la lumière douce qui baigne la pièce semble me parler. Pas comme une voix, mais comme une caresse. Elle glisse sur les murs en pierre, effleure les rideaux pâles, se dépose sur mes bras nus.
Un instant, je crois avoir rêvé. Que tout cela - la forêt, les coups, le cachot, les mots du garçon aux yeux d’argent - n’est qu’un cauchemar passé. Mais dès que je bouge un peu, une douleur fulgurante me traverse la hanche et me ramène à la réalité.
Je suis encore ici.
Dans cette chambre qui ressemble à tout sauf à une prison.
Mon corps est lourd, engourdi. Ma peau tiraille, comme si chaque centimètre carré hurlait en silence. Pourtant, malgré la fatigue et les bleus, une seule envie s’impose à moi : me laver.
Je veux effacer cette sensation de saleté collée à moi, celle des jours passés à fuir, à être traînée au sol, à être battue. J’ai besoin de retrouver un peu de moi-même, même si je ne sais plus très bien ce que ça veut dire.
Je m’assois lentement sur le bord du lit. Mes jambes touchent le sol. Le tapis moelleux me surprend par sa chaleur. Je prends une inspiration.
Et je me lève.
Mon genou cède aussitôt.
Je titube, mon équilibre me fuit, la douleur explose dans ma hanche gauche. Tout devient flou. Je chancelle.
- Attention ! lance une voix grave et proche.
Des bras m’enveloppent avant que je ne touche le sol. Forts. Chauds. Inflexibles.
Kaël.
Il m’a rattrapée comme si je ne pesais rien. Son torse contre ma joue me paraît immense, rassurant, presque trop.
- Tu n’as pas à forcer. Tu es encore trop faible.
Je veux protester, lui dire que je peux marcher, que je ne suis pas une poupée fragile. Mais la vérité, c’est que je n’en suis pas capable.
Alors je reste là, blottie contre lui, honteuse et soulagée à la fois.
Il ne dit rien de plus. Il me porte dans ses bras, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde et m’emmène dans une pièce attenante.
La salle de bain est vaste, décorée avec un soin inattendu. Des étagères de bois clair, des serviettes impeccablement pliées, une grande baignoire encastrée dans la pierre. Tout respire la douceur.
Il me dépose doucement devant un miroir.
Je ne m’étais pas encore regardée.
Je m’appuie au lavabo, hésitante, puis lève les yeux.
Et je me fige.
Mon reflet me glace.
Mon visage est un champ de bataille. Un œil tuméfié, une joue gonflée, une lèvre fendue. Des griffures sur le cou, un bleu profond sur la tempe. C’est à peine si je me reconnais.
- Ce n’est rien, murmure Kaël dans mon dos. Son regard croise le mien dans le miroir. Tu vas guérir. Je te le promets.
Je détourne les yeux. Il ne comprend pas. Ce n’est pas que physique. Ce que je vois dans ce miroir, c’est tout ce qu’on a tenté de briser en moi. Tout ce que je ne suis plus sûre de pouvoir réparer.
Mais il ne me laisse pas sombrer.
Il me contourne et s’accroupit près de la baignoire. Il ouvre un robinet, règle la température, ajoute un sachet de plantes séchées à l’eau fumante. Une odeur apaisante s’élève dans la pièce.
- Je vais te laisser. Prends ton temps. Je reviendrai quand tu auras besoin de moi.
Il me tend une serviette propre, posée à portée de main, puis s’éclipse discrètement, sans insister, sans commentaire déplacé.
Je reste là un moment, simplement debout, regardant la vapeur monter.
Je me déshabille lentement, chaque geste m’arrache une grimace. Mes vêtements sont en lambeaux, froissés, tachés de sang séché, d’herbe, de boue. Je les repousse du pied. Ils ne sont plus qu’un souvenir de douleur.
Quand je glisse enfin dans l’eau chaude, je retiens un cri. Chaque blessure me brûle, mais je m’y abandonne. C’est une brûlure qui lave. Une brûlure qui guérit.
Je ferme les yeux et laisse les larmes couler. Pas de panique. Pas de cris. Juste ce soulagement lent, ce silence que je croyais avoir perdu.
Le temps passe, je ne sais combien. Quand l’eau commence à tiédir, je sors, m’enroule dans la serviette. Mais je reste figée. Mes vêtements sont inutilisables. Je ne peux pas les remettre. Je n’ai rien d’autre.
Et là, sans réfléchir, je pense à lui.
Kaël ?
C’est une pensée, un murmure mental. Une tentative absurde.
Et à ce moment précis, la porte s’ouvre.
Il est là. Une pile de vêtements pliés dans les bras.
Je sursaute.
- Je suis désolé, dit-il, en détournant les yeux aussitôt. Tu m’as appelé.
Je le regarde, stupéfaite.
- Je... je n’ai rien dit.
- Pas à voix haute, non, murmure-t-il. Mais je t’ai entendue.
Il dépose les vêtements sur une chaise, me tend une robe simple, ample et douce, puis ajoute en reculant vers la porte :
- Repose-toi. Tu es en sécurité ici.
Et il referme doucement la porte, me laissant seule.
Je fixe la robe qu’il m’a laissée.
Puis je m’assois, là, sur le rebord de la baignoire encore tiède, mon cœur battant plus vite.
Je ne sais pas ce qu’il est, ni pourquoi je me sens aussi troublée par ses gestes.
Mais ce que je sais, c’est que pour la première fois depuis longtemps... je ne me sens plus seule.
Je n’avais jamais vu la clairière ressembler à ça.Au centre, l’arène sacrée respirait comme un cœur arraché à la forêt. Un cercle de pierres, des torches plantées à intervalles réguliers, des visages alignés en silence. Pas un chant, pas un murmure. Les anciens avaient exigé le rite, ils en respectaient à présent la gravité.Kaël et moi nous tenions derrière la ligne tracée à la cendre, bras presque collés. Sa main serrait la mienne au point de m’écraser les phalanges. Il portait un pantalon sombre, le torse nu. Son odeur de chaleur et de cuir frotté me montait au crâne, si familière que mon corps s’y accrocha pour ne pas céder à la panique.Devant nous, notre fils attendait.Il avait ôté son haut, comme Saël. Sa poitrine fin
- Un duel.Le mot est tombé comme une pierre dans l’eau. Les cercles se sont figés autour de la pierre des plans. J’ai vu la bouche du vieux gardien se crisper, les yeux d’Iria se rétrécir, Ardan redresser la tête avec cette satisfaction qui me donne envie de lui griffer le visage.- On ne joue pas avec ça, grogna Kaël.Le jeune guerrier des montagnes, celui qui parlait le plus fort depuis Rochenoire, s’avança, menton levé.- La dissidence n’est pas encore actée, Alpha, déclara-t-il. Quand la meute se déchire sur une vision, les rites permettent un duel. Pas entre deux loups qui règlent un compte privé, mais entre deux porteurs de voie. Nous avons un candidat.Son regard glissa sur ma gauche.Je suivis, le ventre déjà noué.Un jeune mâle sortit des rangs. Plus grand que mon fils, &eacu
Il me ramena au sentier des loups solitaires, celui qui contourne la vallée comme une cicatrice discrète. Sa main restait posée à la base de ma nuque, pouce enfoncé dans la peau, juste assez pour m’ancrer sans m’étouffer. À chaque pas, je sentais sa respiration se caler sur la mienne, plus lourde qu’à l’ordinaire.- Tu t’en rends compte, murmurai-je, ils continuent de débattre pendant qu’on marche.- Ils se seraient déchirés même si nous étions restés au milieu du cercle, répondit-il. Là au moins, j’ai une chance de penser avant de rugir.Sa voix vibrait bas, tendue. Sous la colère, j’entendais une fatigue qui ne lui ressemblait pas, ce poids nouveau placé entre son rôle d’Alpha et celui de père.Nous avons gravi une butte nue. Au sommet, un arc de roche ouvrait la v
Sa main pesait sur ma hanche quand il a enfin rendu sa décision.- Je ne prononcerai pas le mot bannissement, dit Kaël. Je refuse de t’arracher notre marque comme on l’a fait à d’autres quand j’étais jeune.Un souffle a traversé le cercle. La fille du nord ne cligna même pas. Mon fils, derrière elle, se tendit comme un arc.Kaël continua, le regard planté dans ses yeux à elle.- Mais je ne peux pas ignorer que tes crises attirent les machines. Alors j’ouvre une autre voie. Tu quitteras le sanctuaire pendant un temps. Pas seule. Avec des passeurs, avec des errants. Vous remonterez vers une lisière plus éloignée, là où tes ondes se perdront parmi d’autres. Tu ne seras pas chassée, tu seras éclaireuse.Les mots tombèrent lourds. Dans la bouche des anciens, « éclaireur »
Les moteurs se sont tus avant la nuit.Les véhicules humains ont reculé, les drones sont remontés vers le ciel, emportant leurs données, leurs cartes, leurs certitudes froides. Aucun tir, aucune victime. Juste cette impression qu’ils avaient obtenu ce qu’ils voulaient vraiment : mesurer la manière dont nous nous fissurerions après leur passage.La fissure n’a pas attendu.Sur la crête, un jeune guerrier a parlé trop vite.- On sait d’où ça vient, a-t-il lâché. Ils suivent la même trace depuis l’éclipse.Je relevai la tête.- Précise, dis-je.- La fille du nord, répondit-il. L’éruption sous la lune mordue, sa première métamorphose, le sanctuaire qui pulse… Les capteurs ont suivi ce point-là. Sans elle, ils n’auraient jamais trouvé Rochenoir
Le hurlement a traversé le sanctuaire comme une lame.Je venais de remonter la couverture sur la fille du nord. Sa jambe immobilisée semblait minuscule sous les bandages. Milo, assis sur un tabouret, jouait avec un caillou poli, et mon fils lisait à mi-voix un passage du carnet d’Iria.Le signal venu des hauteurs a tout déchiré.Ma marque s’est contractée au point de brûler. Mon fils s’est figé.- Rochenoire, murmura-t-il. Frontière nord.Le rideau s’est soulevé. Kaël est entré à grandes enjambées, torse nu, cheveux encore humides, brassards de cuir à demi bouclés. Sa main s’est posée immédiatement sur ma nuque, réflexe autant qu’ancrage.- Convoi humain à la lisière, dit-il. Blindés, drones, chiens. Le messager parle de tir d’intimidation. Ils avancen







