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Point de vue de Élyra
La nuit où tout a commencé…La pluie tombe depuis trois heures. Ma mère n’a toujours pas quitté la pièce. Je suis assise au pied de l’escalier, les genoux contre la poitrine, et j’écoute les voix étouffées derrière la porte du bureau. Je ne devrais pas être là, je le sais, mais quelque chose, dans la façon dont elle a fermé les rideaux ce soir, m’a empêchée d’aller dormir.
Maman ne ferme jamais complètement les rideaux. Elle dit qu’une maison plongée dans le noir donne trop facilement l’impression qu’elle cache quelque chose. Pourtant, ce soir, toutes les fenêtres sont noires, même celle de son bureau. Je retiens mon souffle lorsque la voix de mon père traverse la porte.
— Vous devez partir avant l’aube.
Sa voix est basse, tendue. Je ne l’ai presque jamais entendu parler ainsi.
Une autre voix lui répond. Celle d’un homme que je ne reconnais pas.
— Si elle part maintenant, ils sauront qu’elle a compris.
Un silence tombe derrière la porte. Mon cœur accélère.
Qui sont-ils ?
Je me redresse légèrement. La porte n’est pas complètement fermée et une fine bande de lumière traverse le couloir. Je distingue l’ombre de mon père, puis celle de ma mère. Elle tient quelque chose dans sa main : un dossier épais, attaché par une ficelle sombre.
— Ils ont déjà commencé à effacer les noms, dit-elle. Les registres de la mine de Keral ont disparu. Les comptes aussi. Les ordres militaires ont été modifiés.
— Vous ne pouvez pas prouver que la Couronne est impliquée.
— Je n’ai jamais dit que la Couronne l’était.
La voix de ma mère tremble légèrement.
— J’ai dit que quelqu’un utilise la Couronne.
Je fronce les sourcils. Je ne comprends pas, et mon père non plus, apparemment.
— Qui ?
Ma mère ne répond pas tout de suite. Lorsqu’elle parle enfin, sa voix n’est presque plus qu’un murmure.
— Je ne sais pas encore.
Le vent frappe les vitres et je sursaute lorsqu’une branche gratte le mur extérieur. À l’intérieur, personne ne bouge. Puis ma mère reprend, plus grave :
— Mais je sais une chose. Les hommes qui veulent la guerre n’ont aucun intérêt à ce que Valthera et Eldoria fassent la paix.
— Pourquoi ?
— Parce que tant que nous nous haïssons, personne ne regarde ce qu’ils volent.
Je sens quelque chose se serrer dans ma poitrine. Je ne comprends toujours pas ce dont elle parle, mais je comprends que c’est grave. Très grave.
Mon père s’approche de la fenêtre.
— Tu devrais brûler ces documents.
— Non.
— Ils peuvent te tuer pour ça.
— S’ils me tuent, quelqu’un doit savoir.
Il y a quelque chose dans cette phrase qui me fait froid dans le dos. Je me lève lentement. Je veux partir, faire comme si je n’avais rien entendu, comme si je n’avais jamais été là.
Mais avant que je puisse faire un pas, un bruit résonne dans la cour.
Un cheval. Puis un autre. Mon père se retourne brusquement.
— Qui vient ?
L’homme présent dans la pièce répond aussitôt :
— Personne n’était attendu.
Ma mère referme le dossier. Mon père tire son épée et je recule dans l’ombre. Des voix s’élèvent dehors. Des hommes. Trop nombreux.
Puis un cri retentit.
Je porte une main à ma bouche. La porte du bureau s’ouvre brusquement. Maman apparaît. Nos regards se croisent.
Pendant une seconde, elle ne semble plus être ma mère. Elle est simplement une femme qui vient de comprendre qu’elle a perdu.
— Élyra ?
Je reste immobile. Ses yeux s’écarquillent.
— Qu’est-ce que tu fais ici ?
Je n’arrive pas à répondre. Elle traverse le couloir et s’agenouille devant moi. Ses mains saisissent mes épaules et je sens qu’elles tremblent.
Ma mère ne tremble jamais.
— Écoute-moi attentivement.
— Maman…
— Tu dois retourner dans ta chambre.
— Qu’est-ce qui se passe ?
Elle jette un regard derrière elle avant de revenir vers moi.
— Peu importe ce que tu entends cette nuit, tu ne dois pas sortir.
— Mais…
— Promets-le-moi.
Je la fixe. Son visage est pâle.
— Je te le promets.
Elle m’embrasse sur le front. Un baiser beaucoup trop long, comme si elle essayait de mémoriser mon visage. Puis elle se relève et retourne vers son bureau.
La porte se referme. Je reste immobile quelques secondes. Puis un fracas éclate dans la cour.
Des chevaux hennissent. Une porte claque. Et soudain, j’entends mon père crier :
— Courez !
Je reste paralysée.
Un bruit de métal retentit, suivi d’un choc brutal. Puis plus rien. Le silence.
Un silence si violent qu’il semble plus menaçant que les cris qui viennent de disparaître.
Je ne sais pas combien de temps je reste là. Une minute, peut-être dix. Finalement, l’inquiétude prend le dessus et je me précipite vers le bureau.
La porte est ouverte. Mon père est à genoux. Du sang coule le long de son bras.
— Papa !
Il relève la tête et me regarde avec une expression que je ne lui ai jamais vue.
— Où est ta mère ?
Je me retourne. La pièce est vide. Le dossier a disparu. La fenêtre est ouverte et le rideau flotte dans le vent.
Je cours jusqu’à la fenêtre. En contrebas, une silhouette s’éloigne à cheval. Une femme. Ma mère.
— MAMAN !
Elle ne se retourne pas. Je veux descendre. Je veux la suivre, mais mon père m’attrape par le bras.
— Non !
— Lâche-moi !
— Élyra, non !
Je me débats entre ses bras. Puis quelque chose tombe dans la boue, juste sous la fenêtre.
Un petit objet argenté. Je me fige. Mon père me lâche.
Je descends les marches quatre à quatre et traverse la cour sous la pluie. Mes pieds s’enfoncent dans la boue tandis que je me précipite vers l’objet. Je le ramasse.
Le pendentif de ma mère. Je le serre dans ma paume.
Il est encore chaud. Je relève les yeux vers la route. Le cheval a disparu. Ma mère aussi.
Cette nuit-là, on annoncera qu’elle est morte d’une maladie soudaine. Je n’y croirai jamais. Personne ne m’écoutera.
Pendant des années, je chercherai la vérité. Je grandirai avec cette colère, avec cette absence et avec cette certitude qu’on m’a menti. Mais je ne saurai pas encore que le meurtre de ma mère n’est que le premier morceau d’un complot beaucoup plus vaste.
Je ne saurai pas que son secret survivra dans les archives d’un royaume qui veut l’oublier. Je ne saurai pas non plus qu’un jour, je serai forcée d’épouser l’héritier de ce royaume.
Darian Elvaris.
L’homme que je serai censée détester.
L’homme dont le père a peut-être détruit ma famille.
L’homme qui deviendra mon mari.
Et surtout, l’homme avec lequel je découvrirai que nous avons été ennemis pour une guerre qui n’était peut-être pas la nôtre.
Elle s’approche de la fenêtre, croise les bras, le regard perdu sur les jardins baignés de la lumière déclinante de l’après-midi.— Vous pensez toujours qu’il s’agit d’une personne au palais, dit-elle. Pas seulement une menace extérieure.— J’en suis de plus en plus convaincu, oui. Personne d’extérieur n’aurait pu obtenir un laissez-passer signé du sceau officiel du Conseil, ni connaître les détails exacts de l’organisation de la cérémonie.Un serviteur frappe à la porte, annonçant le retour de l’un des messagers envoyés par Rehn. Je l’invite à entrer ; il me tend un dossier fin, relié d’un simple cordon.— Le capitaine Rehn m’a chargé de vous remettre ceci immédiatement, Votre Altesse. La liste des personnes ayant eu accès au bureau du secrétariat cette semaine.Je le remercie, le congédie, et ouvre le dossier devant Élyra sans attendre.Une dizaine de noms, consignés avec les heures d’accès enregistrées par le garde posté en permanence devant le secrétariat général. Je parcours la
Point de vue de DARIAN— Le registre, dis-je en le posant sur la table devant le capitaine Rehn. Expliquez-moi ce que je suis en train de regarder.Rehn, responsable de la garde royale depuis près de quinze ans, fronce les sourcils en parcourant les lignes que je viens de lui indiquer.— C'est le registre des affectations, Votre Altesse. Chaque garde posté dans le palais y est consigné, avec l'heure de sa prise de service.— Je le sais, capitaine. Ce que je veux que vous m'expliquiez, c'est pourquoi les deux hommes affectés à l'aile princière hier soir ne sont pas les mêmes que ceux prévus initialement.Il se penche davantage, plisse les yeux.— Vous avez une raison, Votre Altesse. Selon le planning d'origine, c'était Torvin et Bek qui devaient prendre le poste. Mais le registre indique Sallow et Dreth.— Qui a autorisé ce changement ?— Je… je devrais vérifier, Votre Altesse. Normalement, aucun changement de dernière minute ne se fait sans mon approbation directe.— Alors vérifiez. M
Elle m’embrasse sur le front, comme elle le fait depuis toujours avant de me laisser seule pour la nuit, et quitte la pièce en refermant doucement la porte derrière elle.Je reste un long moment assise devant le miroir, observant mon propre reflet, cette femme en robe de nuit brodée, cette bague d’or à mon doigt, ce visage qui ressemble encore au mien mais qui appartient désormais, aux yeux de tout un royaume, à quelqu’un d’autre.C’est en me levant pour éteindre la dernière lampe que je remarque le désordre.Léger. Presque imperceptible, en fait, le genre de détail qu’on ne remarque que si l’on connaît parfaitement l’agencement d’une pièce, ce qui n’est absolument pas mon cas, puisque je n’ai découvert cette chambre qu’il y a quelques heures à peine. Et pourtant, quelque chose me dérange.Le tiroir de la commode, celui où j’ai rangé mes propres affaires personnelles apportées de Valthera, n’est pas complètement fermé. Une fraction de centimètre, à peine visible, mais suffisante pour
Point de vue de ÉLYRA— Non, dis-je.L’intendante du palais, une femme d’âge mûr au visage impassible nommée Dame Corvina, cligne des yeux, visiblement surprise que je conteste un arrangement qu’elle considère, de toute évidence, comme allant de soi.— Votre Altesse, les appartements princiers sont conçus pour accueillir le couple royal dans leur intégralité. Une seule chambre, un seul lit. C’est la tradition depuis…— Je me moque de la tradition, dis-je. Je veux une chambre séparée.— C’est… inhabituel, Votre Altesse.— Beaucoup de choses dans ma vie sont devenues inhabituelles ces dix derniers jours, Dame Corvina. Une de plus ne devrait pas trop bouleverser le palais.Nous nous trouvons dans le salon commun des appartements princiers, une pièce immense aux plafonds vertigineux, ornée de fresques représentant les grands mariages royaux d’Eldoria à travers les siècles, une ironie que je remarque à peine, tant je suis concentrée sur cette négociation improvisée. Darian, debout près de
Je n’ai pas le temps d’ajouter quoi que ce soit. Je me penche, l’embrasse, bref, presque chaste, un baiser purement protocolaire qui n’en est pas moins accompagné, malgré moi, d’une décharge d’électricité que je n’avais absolument pas anticipée.Un tonnerre d’applaudissements retentit dans la chapelle. Je me redresse, cherchant dans le regard d’Élyra une trace de ce que je viens de ressentir, mais elle a déjà recomposé son masque de froideur parfaite, tournée vers la foule qui célèbre une union qu’elle méprise autant que moi, quelques minutes plus tôt encore.C’est en balayant l’assemblée du regard, dans ce moment de célébration générale, que je remarque le mouvement.Une silhouette, au fond de la chapelle, près de la sortie latérale, un homme, vêtu sobrement, qui se détourne et quitte les lieux avant même que la bénédiction finale ne soit prononcée. Un détail qui n’aurait rien d’anormal, en soi, si ce n’était la précipitation avec laquelle il s’éclipse, comme s’il cherchait délibéré
Point de vue de DARIAN— Vous êtes pâle, Votre Altesse, dit le tailleur en resserrant une dernière fois le col de ma tunique cérémonielle. Un peu de vin, peut-être ?— Je vais bien.— Bien sûr, Votre Altesse.Lucian, assis sur le rebord de la fenêtre de mes appartements, ne fait rien pour masquer son amusement.— “Je vais bien”, répète-t-il. Trois mots que je n’ai jamais entendu quelqu’un prononcer avec autant de conviction juste avant de mentir.— Tu n’as rien de mieux à faire ce matin que de me regarder me préparer ?— Absolument rien, dit-il. C’est le mariage de mon frère. Je compte savourer chaque seconde.— Tu pourrais au moins essayer de paraître compatissant.— Je pourrais. Mais ce serait moins drôle.Le tailleur s’écarte enfin, satisfait de son travail, et quitte la pièce sur un dernier salut. Je reste seul avec Lucian, face au miroir, dans cet uniforme bleu et argent que je n’ai porté qu’une seule fois auparavant, lors du couronnement de mon père, un souvenir flou, lointain,







