Claire
L'odeur du glaçage à la vanille sur mes doigts me donne la nausée.
Je ne pleure pas quand je démarre la voiture. Je ne crie pas en quittant la maison dont nous sommes propriétaires. Mes mains restent fermement accrochées au volant, mais mon cœur se déchire. Chaque kilomètre qui m'éloigne de Damien me sépare un peu plus de celle que je prétends être : l'épouse discrète et dévouée du PDG de Laurent Dynamics.
Je conduis jusqu'au centre-ville, où les néons de Paris se floutent derrière le pare-brise.
Ma destination est un appartement niché dans une ruelle pavée. C'est la seule chose que Damien ignore. Je l'ai acheté il y a cinq ans, parce que je savais qu'un jour j'aurais besoin d'un endroit où l'air ne ressemblerait pas à ses mensonges.
Quand je verrouille la porte derrière moi, le silence est assourdissant. Je m'appuie contre le bois et me laisse glisser jusqu'au sol.
Les paroles de Damien résonnent en boucle dans ma tête : « Je pense que nous devrions avoir un mariage ouvert. » « Claire, sois réaliste. Ne complique pas les choses inutilement. Les choses changent. Nous sommes ensemble depuis des années, tu ne peux pas t'attendre à ce que tout reste pareil. »
Il l'a dit avec tant de froideur et d'indifférence que cela me brise le cœur en mille morceaux. Il n'a même pas cherché à se couvrir, ni à cacher sa maîtresse. Il me regardait comme si j'étais un mannequin. Après sept ans passés à l'aider à développer son entreprise, il me propose un mariage libre.
Ce qui me blesse le plus, ce n'est même pas la femme dans notre lit. C'est que Damien me prenne pour une faible. Il croit que j'ai tellement besoin de lui que je ferais n'importe quoi pour rester avec lui.
« Espèce d'idiot », je marmonne avec rage. « Espèce d'idiot arrogant. »
Je prends mon téléphone et consulte mon profil I*******m. J'ai besoin de revoir les mensonges que nous avons racontés au monde. Je fais défiler nos photos, qui me paraissaient autrefois être la plus belle chose sur Terre. Des clichés de nous au gala de Londres, puis lors d'un sommet technologique. Je m'arrête sur une photo de notre mariage. Je parais toute petite à côté de lui. Mes yeux étaient grands ouverts et confiants ; je croyais qu'il était la meilleure chose qui me soit jamais arrivée. Maintenant, je sais qu'être près de lui, c'est comme s'approcher trop près du soleil : ça brûle.
J'ai envie de fondre en larmes, mais pour étouffer mes sanglots, je continue de faire glisser mon pouce.
C'est là que je tombe sur une publicité pour le club Éclipse. Ils organisent une soirée masquée. Masques et anonymat complet garantis — une simple soirée de divertissement.
C'est exactement ce dont j'ai besoin en ce moment, plutôt que de pleurer à cause de Damien. Ce soir, je refuse d'être Claire Laurent, la femme dont le mari préfère une autre. Si je vais dans un bar au hasard, quelqu'un me reconnaîtra et me posera des questions sur lui. C'est la dernière chose que je souhaite ; cette soirée masquée sera l'endroit idéal pour oublier ma douleur et sa trahison.
J'ai besoin d'être une autre.
Je me lève et me dirige vers mon dressing. J'en sors une robe que Damien déteste : violette et dos nu. Ensuite, j'ajoute un masque ; l'un des avantages de tout posséder, c'est justement de tout avoir sous la main. Je me peins les lèvres d'un rouge éclatant. Quand je me regarde dans le miroir, je ne vois plus la femme du PDG de Laurent Dynamics, mais une inconnue qui sort pour s'amuser.
Je quitte mon appartement, marche jusqu'à ma voiture et m'y installe. Après quelques minutes de route, je me gare devant le club Éclipse.
La fête bat déjà son plein et tout le monde porte un masque. C'est agréable de rester anonyme sans être reconnue. J'ai l'impression de pouvoir enfin respirer. Je commande un verre, puis je vais m'installer dans un coin pour regarder les gens rire et danser, tandis que je me sens si seule.
Mes pensées se tournent vers Damien. Il a toujours voulu que je sois raffinée et modeste, jouant le rôle de la parfaite épouse de PDG sous les applaudissements du public. Pourtant, la femme que j'ai vue dans notre lit n'était pas pudique ; je ne savais pas qu'il avait un faible pour les femmes débridées. Il n'aimait pas les films pornos que je regardais, il disait toujours que pour nous, c'était « faire l'amour, pas baiser »... Encore un mensonge.
Pendant des années, je n'ai été que sa partenaire professionnelle. Il ne m'a jamais fait me sentir comme une épouse, mais comme un meuble à exposer.
Le verre à la main, je prends une gorgée de mon scotch, puis j'en avale une autre. La chaleur qui se répand dans ma gorge ne dissipe en rien les lignes de code qui ont fait de Damien un milliardaire. Je suis le génie derrière le succès de son entreprise, alors qu'il s'attribue tout le mérite. Et qu me reste-t-il en retour ? La pire des trahisons.
Soudain, j'entends une voix rauque derrière moi :
« Une femme qui boit du scotch comme ça est soit en train de fêter quelque chose, soit en train de préparer un mauvais coup. »
Je pose mon verre et tourne la tête. Un homme grand et imposant se tient au bord de la banquette ; il porte un masque, tout comme moi. Il dégage une aura puissante qui m'attire irrésistiblement, lui donnant des allures de prédateur avec l'intensité de ses yeux bleus étincelants.
Je penche la tête, l'observant d'un regard froid. La façon dont il me fixe, comme si j'étais la seule personne dans la pièce, me donne des papillons dans le ventre.
« Et si c'était les deux ? » demandai-je d'une voix faussement glaciale.
Il s'avance dans la lumière, ses larges épaules parfaitement moulées dans son costume sombre. Son regard me traverse, s'attardant sur le décolleté plongeant de ma robe comme s'il voulait me dévorer.
Damien désapprouverait immédiatement s'il voyait cette tenue dévoilant ma poitrine de façon si provocante. Mais qui se soucie de cet imbécile de Damien ? Certainement pas moi. Je suis là pour m'amuser, je m'occuperai de son cas plus tard.
« Dans ce cas, j'arrive au bon moment », dit sa voix rauque, douce comme du velours sur ma peau. « L’orchestre joue un tango. Ce serait dommage de gâcher une robe pareille sur une banquette. »
« Je n'ai pas très envie de danser », ronronnai-je. Je n'ai tout simplement pas envie de me jeter dans ses bras tout de suite.
Il se penche vers moi. Son parfum frais me chatouille les narines : un mélange envoûtant de bois de santal et d'épices sombres.
« Vous êtes venue pour disparaître, je me trompe ? » murmure-t-il.
Je reprends mon verre, fais tourner le scotch contre les glaçons avant d'en prendre une autre gorgée.
« Peut-être. Et alors ? » demandai-je après avoir reposé le cristal.
« Alors c'est raté. C'est difficile de se cacher quand on est la personne la plus voyante de la pièce. »
Je ris doucement, me sentant légère, libérée de la tension qui pesait sur moi. Il me tend la main.
Je regarde sa paume ouverte, hésitant un instant en repensant aux sept années que j'ai passées à être une bonne épouse, présente et attentionnée. Un sourire dangereux se dessine sur mes lèvres, puis je place ma main dans la sienne ; sa prise est ferme et chaleureuse.
« Allons-y », dis-je.
Alors qu'il m'entraîne sur la piste de danse, le monde extérieur disparaît. Puisque Damien souhaite un mariage ouvert, je vais lui offrir une place au premier rang pour qu'il voie à quoi ressemble un mariage ouvert.