MasukLe lendemain matin, la maison Delacroix portait les stigmates de la défaite. Daphné était assise à sa table à manger, le Café Crème intact, les yeux rivés sur un exemplaire du Cahier Secret. Elle avait gribouillé frénétiquement sur la page d'Alexandre : "Contaminé par élément exotique. Mise en quarantaine nécessaire."
Elle avait convoqué ses deux autres fils pour une réunion de crise.
— Gustave, servez à ces messieurs une tisane énergisante. Ils en auront besoin. Nous avons du travail.
Benjamin arriva le premier, les cheveux en bataille, un foulard enroulé autour du cou par crainte des séquelles de la chambre froide. Cédric le suivit, étrangement calme, un livre de poésie à la main.
— Maman, commença Benjamin, le visage anxieux. Avez-vous parlé à Gustave ? Mes photos sont-elles en sécurité ? — Elles sont sécurisées, Benjamin. Et je vous rappelle que l'horreur des timbres-poste était une menace pour votre propre bien-être.
Daphné frappa le Cahier.
— Oubliez la catastrophe d'hier. Nous allons nous concentrer sur le succès partiel. Cédric, votre initiative avec Sophie Leclerc est encourageante.
Cédric rougit.
— Elle est vraiment très gentille. Elle a même ri du homard... J’ai hâte de préparer cet exposé sur les manuscrits du XVe siècle. — Erreur ! coupa Daphné. Vous n’allez pas préparer un exposé. C'est une erreur tactique monumentale.
Cédric la regarda, désemparé.
— Mais... pourquoi ? — Parce que c'est ennuyeux, mon chéri ! C’est une conférence, pas une soutenance de thèse. Vous ne voulez pas que Sophie vous voie comme un professeur guindé ! Vous voulez qu'elle vous voie comme un homme charmant.
Daphné tira le Cahier Secret vers elle et écrivit à l’encre rouge près du nom de Cédric : Démontrer la légèreté.
— Gustave, vous allez préparer pour Cédric un programme intensif de "Légèreté et Séduction Littéraire". Vous réviserez Rabelais. Vous ferez la différence entre l'esprit et la pédanterie. Et vous apprendrez quelques anecdotes sur les libertins du XVIIIe siècle. Il faut lui montrer que la littérature est aussi sexy.
Gustave hocha la tête, impassible.
— Bien, Madame. Je prépare un café littéraire débridé.
Daphné se tourna vers Benjamin, qui observait le Cahier Secret avec une curiosité malsaine.
— Quant à vous, Benjamin. Le Plan B est en péril. Éloïse Dubois, notre restauratrice d'art, est partie avant même que vous ne la rencontriez. C’est ma faute. J’aurais dû être plus rapide que la Toile à restaurer.
— Je ne suis pas sûr de vouloir la rencontrer, Maman. J'aime les femmes qui me donnent envie de prendre des risques, pas celles qui restaurent.
— Mais Éloïse Dubois est parfaite pour vous ! Elle a un sens de la beauté, mais elle est ancrée dans le réel. Elle pourrait financer vos voyages !
Daphné se pencha en avant.
— J’ai trouvé une nouvelle stratégie. Vous êtes photographe, n'est-ce pas ? Et Éloïse travaille sur une toile du XVIIe siècle qui vient d'être acquise par la Fondation. J'ai un contact. Nous allons faire en sorte que vous soyez le photographe officiel du processus de restauration.
Benjamin fronça les sourcils.
— La restauration ? Ça va être statique et ennuyeux. Je voulais photographier la vie, le mouvement… — C’est un art ! Vous allez photographier la renaissance de la beauté ! L’anatomie de la couleur ! Ce sera une couverture médiatique fabuleuse pour vous. Et vous serez en tête-à-tête avec Éloïse pendant des heures, dans l'intimité de son atelier.
Daphné écrivit sur le Cahier : Benjamin : Opération Couverture d'Art. Contact visuel obligatoire.
— J’ai arrangé un déjeuner avec elle demain. Vous viendrez avec un portfolio impeccable et votre plus bel appareil. Et vous ne parlerez pas de solitude existentielle. Vous parlerez de lumière.
Benjamin se renfrogna, mais la promesse d'un projet artistique d'envergure eut raison de sa résistance.
— D'accord. Mais si elle me demande d'utiliser un flash, je pars. — Elle ne le fera pas. Les restaurateurs respectent les œuvres.
Daphné se leva, satisfaite. Les Plans B et C étaient révisés, plus précis, et utilisaient les talents de ses fils, ce qui était déjà une avancée.
Cependant, elle ne pouvait ignorer le silence pesant d’Alexandre. Elle avait besoin d'information avant de l'attaquer. Juste au moment où elle pensait à l'enquête, le téléphone sonna.
— Maître Moreau ?
Daphné écouta la voix du détective pendant une longue minute, son visage passant de l'anticipation à l'incrédulité, puis à une froide détermination.
— Vous êtes sûr de ce que vous me dites, Maître ? — Absolument, Madame. La filature est sans équivoque. — Incroyable. Mais cela confirme une chose : elle est bien plus dangereuse que je ne le pensais.
Daphné raccrocha et tapota sur la section "Alexandre" du Cahier Secret. Elle réécrivit sa note en caractères majuscules : MENACE LYRA : DANGER D'EMPRISE INTELLECTUELLE ET SENTIMENTALE. STRATÉGIE REQUISE : LA DÉMONTER PAR LE VRAI.
Elle regarda ses deux fils, occupés à consulter leurs notes respectives.
— Très bien, mes chéris. Leçon du jour : la saison des épouses n'est pas une valse. C'est une guerre stratégique. Et pour Alexandre, nous devons redoubler d'efforts. Son petit flirt archéologique est en réalité... beaucoup plus sérieux.
C’était un soir de décembre, et Paris était recouvert d’une fine pellicule de givre. L’hôtel particulier des Delacroix brillait de mille feux, mais l’atmosphère à l’intérieur n’avait rien du faste habituel des galas.Les trois frères étaient là. Alexandre, tenant fermement la main de Lyra ; Benjamin, l’air sombre mais présent ; et Cédric, dont le bras entourait les épaules d'une Sophie intimidée mais résolue. Ils se tenaient face à la cheminée, comme un tribunal attendant l'accusée.Daphné entra. Elle ne portait pas son armure de soie habituelle, mais un simple pull en cachemire gris. Elle semblait plus petite, plus humaine. Dans ses mains, elle tenait l'objet du délit : le Cahier Secret.— Merci d'être venus, commença-t-elle, sa voix stable malgré l'émotion. Je sais que la confiance est une porcelaine qui, une fois brisée, ne se recolle jamais parfaitement. Mais je ne vous ai pas fait venir pour des excuses. Je vous ai fait venir pour une fin.Elle s'approcha de la cheminée. Les flam
Cédric marchait dans les rues de Paris comme un somnambule. Dans sa poche, il sentait le poids du petit fragment de parchemin que Sophie lui avait offert — ce mot "Amor" qui lui semblait maintenant être une cruelle ironie.Il arriva devant le petit appartement de Sophie, près de la place Monge. Il hésita, puis frappa. Quand elle ouvrit, elle portait un vieux gilet en laine et tenait un livre. Son sourire s'éteignit en voyant la mine dévastée de Cédric.— Cédric ? Qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes blanc comme un linge.Il entra sans dire un mot et s'assit à la petite table de la cuisine, là où ils avaient bu du thé quelques jours plus tôt.— Sophie, je dois vous dire quelque chose. Quelque chose de terrible. — Vous êtes marié ? Vous avez tué quelqu'un ? plaisanta-t-elle, avant de voir qu'il ne riait pas.— C’est pire. Notre rencontre... le homard... le fait que je sois venu aux Archives ce jour-là... Tout cela était écrit.Il lui raconta tout. Le Cahier Secret, le "Plan C", les enquêt
Daphné Delacroix resta immobile au centre de la pièce, le Cahier Secret serré contre sa poitrine. Elle fixa la porte close comme si, par la seule force de sa volonté, elle pouvait faire revenir ses fils, effacer les dernières minutes et réécrire la scène.Mais la réalité ne se laissait pas corriger à l’encre violette.— Madame ?La voix de Gustave, feutrée et prudente, s’éleva du fond du couloir. Le majordome s’approcha, portant un plateau avec une seule tasse de tisane fumante. Il observa le désordre — le carnet jeté, le vase déplacé par le geste brusque d'Alexandre, et surtout, le visage de sa patronne.— Ils sont partis, Gustave, murmura Daphné sans le regarder. — Je crains que oui, Madame. Monsieur Cédric semblait particulièrement... ébranlé. — Ébranlé ? J'ai passé des mois à lui construire un avenir ! J'ai trouvé la femme parfaite, j'ai orchestré des rencontres que le destin lui-même aurait été trop paresseux pour organiser ! Et il me traite de monstre ?Elle se laissa tomber dan
Le retour à Paris fut silencieux. Dans le jet privé, Alexandre et Lyra s'étaient endormis côte à côte, épuisés par l'adrénaline de Naples. Daphné, elle, ne dormait pas. Elle griffonnait dans une marge de son carnet, cherchant comment transformer l'incident Visconti en une "expérience de croissance nécessaire" pour justifier son ingérence.Le lendemain matin, dans le grand salon des Delacroix, l'atmosphère était lourde. Cédric était passé prendre des nouvelles de ses frères, le visage encore rayonnant de sa soirée avec Sophie.— Mère, vous êtes rentrée ! Tout s'est bien passé en Italie ? demanda Cédric avec sa gentillesse habituelle. — Un succès total, mon chéri. Alexandre est sain et sauf, et l'objet a été retrouvé. Un peu de grabuge, mais rien qu'une Delacroix ne puisse gérer.Daphné fut appelée par Gustave pour une urgence en cuisine — une question de température de cave à vin. Elle posa négligemment son sac à main sur le guéridon de l'entrée.Cédric, cherchant un stylo pour noter u
L’air de la sacristie de San Felice était devenu glacial. Le Comte Visconti, que Daphné avait pris pour un noble excentrique et un allié de circonstance, se tenait là, l'élégance prédatrice, entouré de ses deux "gardes du corps" qui ressemblaient plus à des exécuteurs qu’à des majordomes.— Comte, commença Daphné, sa voix ne trahissant qu'un léger tremblement, vous faites une erreur de casting monumentale. Je ne suis pas une touriste que l'on intimide.— Oh, je le sais, Madame Delacroix, répondit Visconti en jouant avec une chevalière en or. C’est pour cela que je vous garde ici. Votre fils a fait le travail difficile : il a localisé l'objet. Mademoiselle Lyra a fourni l'expertise. Et vous... vous avez fourni la couverture parfaite. Qui soupçonnerait une transaction de la Camorra en présence d'une grande dame parisienne ?Alexandre fit un pas en avant, protégeant Lyra de son corps. Sa posture n'était plus celle d'un avocat plaidant, mais celle d'un homme prêt à en découdre.— Laissez-
Dans la pénombre feutrée des archives Visconti, la tension était palpable. La salle sentait la poussière, le papier vieilli et le désir de contrôle de Daphné.Alexandre et Lyra travaillaient côte à côte à une immense table en acajou. Alexandre, le costume impeccable, maniait les registres de transport du XVIIIe siècle, cherchant des manifestes. Lyra, les manches retroussées, examinait des lettres privées et des inventaires de cargaison.Daphné se tenait à l'écart, prétendant lire un journal italien, mais écoutant chaque mot.— Regarde ça, Alexandre, murmura Lyra, pointant une note manuscrite. Un inventaire de bord datant de 1944. Une caisse est marquée "Contenu sensible – Propriété V.F." — V.F. ? C'est la signature de l'officier de liaison que nous cherchions, dit Alexandre. Cette caisse a été déroutée de son transport original vers Palerme. Elle a été déclarée "endommagée" et déchargée ici, à Naples, pour être stockée.— Mais où ? s'interrogea Lyra. Les documents disent qu'elle a été







