LOGINDaphné Delacroix laissa Cédric et Sophie rire autour du homard congelé. Le Plan C, bien que malodorant, fonctionnait. Mais l'urgence était ailleurs.
Elle s'approcha du salon principal, Benjamin à ses trousses. Alexandre avait terminé son appel et discutait ouvertement avec Lyra. Lyra ne portait plus son tablier. Elle tenait un carnet à la main, qu'elle montrait à Alexandre. L'échange semblait sérieux, presque professionnel.
Daphné se planta devant eux, son attitude exigeant l'attention immédiate.
— Alexandre. Lyra.
Alexandre leva les yeux vers sa mère, un air d'agacement à peine voilé sur son visage.
— Mère. J'étais sur le point de partir. — Et je vois que vous avez trouvé de la compagnie pour cela. Lyra, votre service est terminé. Ne devriez-vous pas rentrer chez vous ? — Je m'apprêtais à le faire, Madame Delacroix, répondit Lyra poliment, mais son regard restait ferme. — Je crois que nous avions quelque chose à régler, ajouta Alexandre, sans même regarder sa mère.
Daphné se crispa.
— Régler quoi, Alexandre ? La compensation pour la robe de Mademoiselle de Valois ? Je m'en suis déjà occupée.
Alexandre posa sa main sur l'épaule de Lyra, un geste incroyablement protecteur pour cet homme d’habitude si distant.
— Non, Mère. Lyra a quelque chose d'important. Récemment, l'un de mes clients a perdu une collection d'artefacts anciens lors d'un déménagement. Ils étaient stockés dans une zone sensible près du Muséum d'Histoire Naturelle. Lyra... s'avère être une étudiante en archéologie spécialisée dans la logistique de stockage des pièces de musée.
Daphné cligna des yeux. Le choc ne concernait pas Lyra servant de la soupe, mais Lyra en tant que consultante !
— Archéologie ? Mais c'est absurde ! Vous êtes avocat d'affaires, pas chasseur de trésors ! — C’est une affaire de droit maritime et de propriété intellectuelle. Et Lyra a des connaissances très spécifiques sur les réseaux de contrebande des Balkans qui pourraient être utiles. Elle est ici pour me donner un aperçu de la situation.
— Un aperçu ? Ce sont des balivernes ! cria Daphné, perdant le contrôle de sa voix.
Lyra intervint avec calme :
— Madame, j'étudie les protocoles de sécurité appliqués aux fouilles et aux transports d'artéfacts. Mon professeur m'a mis en contact avec l'équipe juridique de Monsieur Delacroix. C'est purement professionnel.
— Professionnel ! Mais vous étiez en train de servir des canapés il y a une heure !
— Et je suis une excellente serveuse, rétorqua Lyra avec un léger sourire.
Alexandre s’interposa, son ton ne laissant aucune place à la discussion.
— Mère. C'est mon affaire. Et je vais raccompagner Lyra. Ne vous inquiétez de rien.
Il entraîna Lyra vers la sortie, sans un regard en arrière.
Daphné resta seule, le visage figé. Non seulement Lyra n'était pas partie, mais elle avait réussi à s'immiscer professionnellement dans la vie d'Alexandre. Le Cahier Secret n'avait prévu aucune candidate capable de démolir un mariage potentiel tout en offrant des conseils juridiques avisés.
Benjamin, qui avait tout observé, s’approcha d'elle.
— Mère. Elle a de l'audace, non ? L'archéologie, c'est mieux que la botanique. Ça fait des belles-filles plus intelligentes. — Taisez-vous ! siffla Daphné. C'est une stratégie ! Elle a inventé tout ça pour se rapprocher de lui !
Daphné sortit son téléphone et appela son contact le plus discret, un détective privé spécialisé dans la généalogie et les affaires familiales, Maître Moreau.
— Maître Moreau. J'ai une urgence. Une jeune femme nommée Lyra, étudiante en archéologie à La Sorbonne, originaire de Bordeaux, aux tresses et à l'audace exaspérante. Je veux un dossier complet. Ses parents, son compte en banque, ses notes de licence, ses amours passées, tout. Vous avez vingt-quatre heures.
Elle raccrocha brutalement.
— Nous allons savoir qui est Lyra. Et nous allons trouver la faille dans son armure. En attendant, nous ne pouvons pas laisser mes autres fils à la dérive !
Daphné regarda autour d'elle. Le Gala touchait à sa fin. Les invités commençaient à partir.
— Benjamin ! Où est votre "restauratrice d'art" ? Éloïse Dubois ? Vous deviez lui parler ! — Je crois qu'elle est partie, Mère. Elle a reçu un coup de fil urgent sur la restauration d’une toile.
Plan B : Échec. Benjamin, malgré sa sortie de la chambre froide, n'avait pas avancé.
Daphné se dirigea vers la bibliothèque. Cédric et Sophie discutaient toujours près du buste de Molière. Ils n'étaient pas en train de s'embrasser, mais ils souriaient.
— Cédric, mon chéri. Il est temps de rentrer. Dites au revoir à Mademoiselle Leclerc. — À bientôt, Mademoiselle Leclerc, dit Cédric, un peu trop fort, mais sincèrement heureux. — Je serais ravie de vous inviter, vous et votre frère, à une conférence sur les manuscrits du XVe siècle la semaine prochaine. Vous pourriez en faire un exposé ?
Sophie adressa cette invitation directement à Cédric.
Plan C : Victoire Partielle. Cédric avait une date !
Daphné prit Cédric et Benjamin par le bras.
— Vous rentrez tous les deux immédiatement. Demain, nous allons réviser le Cahier Secret. Et Benjamin, vous allez m'aider à comprendre ce qu'est la "logistique des fouilles".
Alors qu'ils s'éloignèrent, Daphné jeta un dernier regard à la sortie. Alexandre était déjà parti avec Lyra. Elle pouvait sentir son autorité lui échapper.
Le Gala n'avait servi à rien, si ce n'est à faire entrer dans sa vie une menace archéologique imprévue.
— La saison est ouverte, murmura Daphné pour elle-même. Mais ce n'est pas celle que j'avais imaginée.
Trois mois s'étaient écoulés depuis le « Grand Brûlis ». La vie dans l'hôtel particulier des Delacroix était devenue d'un calme presque suspect. Alexandre et Lyra préparaient un voyage d'étude en Égypte, Cédric et Sophie vivaient une romance paisible entre deux bibliothèques, et Benjamin avait enfin ouvert sa propre galerie.Daphné, fidèle à sa promesse, restait en retrait. Elle passait ses journées à jardiner et à lire des mémoires historiques. Mais ce calme fut brisé par une simple carte de visite, glacée et épaisse, déposée sur un plateau d'argent par Gustave.Béatrice Von Berg Consultante en Patrimoine et Alliances InternationalesDaphné sentit un frisson lui parcourir l'échine. Béatrice était son ancienne rivale de pensionnat, une femme dont le génie pour la manipulation dépassait de loin le sien. Là où Daphné utilisait un carnet, Béatrice utilisait un empire médiatique, des avocats sans scrupules et des algorithmes prédictifs.— Faites-la entrer, Gustave. Et préparez le thé le pl
C’était un soir de décembre, et Paris était recouvert d’une fine pellicule de givre. L’hôtel particulier des Delacroix brillait de mille feux, mais l’atmosphère à l’intérieur n’avait rien du faste habituel des galas.Les trois frères étaient là. Alexandre, tenant fermement la main de Lyra ; Benjamin, l’air sombre mais présent ; et Cédric, dont le bras entourait les épaules d'une Sophie intimidée mais résolue. Ils se tenaient face à la cheminée, comme un tribunal attendant l'accusée.Daphné entra. Elle ne portait pas son armure de soie habituelle, mais un simple pull en cachemire gris. Elle semblait plus petite, plus humaine. Dans ses mains, elle tenait l'objet du délit : le Cahier Secret.— Merci d'être venus, commença-t-elle, sa voix stable malgré l'émotion. Je sais que la confiance est une porcelaine qui, une fois brisée, ne se recolle jamais parfaitement. Mais je ne vous ai pas fait venir pour des excuses. Je vous ai fait venir pour une fin.Elle s'approcha de la cheminée. Les flam
Cédric marchait dans les rues de Paris comme un somnambule. Dans sa poche, il sentait le poids du petit fragment de parchemin que Sophie lui avait offert — ce mot "Amor" qui lui semblait maintenant être une cruelle ironie.Il arriva devant le petit appartement de Sophie, près de la place Monge. Il hésita, puis frappa. Quand elle ouvrit, elle portait un vieux gilet en laine et tenait un livre. Son sourire s'éteignit en voyant la mine dévastée de Cédric.— Cédric ? Qu’est-ce qui se passe ? Vous êtes blanc comme un linge.Il entra sans dire un mot et s'assit à la petite table de la cuisine, là où ils avaient bu du thé quelques jours plus tôt.— Sophie, je dois vous dire quelque chose. Quelque chose de terrible. — Vous êtes marié ? Vous avez tué quelqu'un ? plaisanta-t-elle, avant de voir qu'il ne riait pas.— C’est pire. Notre rencontre... le homard... le fait que je sois venu aux Archives ce jour-là... Tout cela était écrit.Il lui raconta tout. Le Cahier Secret, le "Plan C", les enquêt
Daphné Delacroix resta immobile au centre de la pièce, le Cahier Secret serré contre sa poitrine. Elle fixa la porte close comme si, par la seule force de sa volonté, elle pouvait faire revenir ses fils, effacer les dernières minutes et réécrire la scène.Mais la réalité ne se laissait pas corriger à l’encre violette.— Madame ?La voix de Gustave, feutrée et prudente, s’éleva du fond du couloir. Le majordome s’approcha, portant un plateau avec une seule tasse de tisane fumante. Il observa le désordre — le carnet jeté, le vase déplacé par le geste brusque d'Alexandre, et surtout, le visage de sa patronne.— Ils sont partis, Gustave, murmura Daphné sans le regarder. — Je crains que oui, Madame. Monsieur Cédric semblait particulièrement... ébranlé. — Ébranlé ? J'ai passé des mois à lui construire un avenir ! J'ai trouvé la femme parfaite, j'ai orchestré des rencontres que le destin lui-même aurait été trop paresseux pour organiser ! Et il me traite de monstre ?Elle se laissa tomber dan
Le retour à Paris fut silencieux. Dans le jet privé, Alexandre et Lyra s'étaient endormis côte à côte, épuisés par l'adrénaline de Naples. Daphné, elle, ne dormait pas. Elle griffonnait dans une marge de son carnet, cherchant comment transformer l'incident Visconti en une "expérience de croissance nécessaire" pour justifier son ingérence.Le lendemain matin, dans le grand salon des Delacroix, l'atmosphère était lourde. Cédric était passé prendre des nouvelles de ses frères, le visage encore rayonnant de sa soirée avec Sophie.— Mère, vous êtes rentrée ! Tout s'est bien passé en Italie ? demanda Cédric avec sa gentillesse habituelle. — Un succès total, mon chéri. Alexandre est sain et sauf, et l'objet a été retrouvé. Un peu de grabuge, mais rien qu'une Delacroix ne puisse gérer.Daphné fut appelée par Gustave pour une urgence en cuisine — une question de température de cave à vin. Elle posa négligemment son sac à main sur le guéridon de l'entrée.Cédric, cherchant un stylo pour noter u
L’air de la sacristie de San Felice était devenu glacial. Le Comte Visconti, que Daphné avait pris pour un noble excentrique et un allié de circonstance, se tenait là, l'élégance prédatrice, entouré de ses deux "gardes du corps" qui ressemblaient plus à des exécuteurs qu’à des majordomes.— Comte, commença Daphné, sa voix ne trahissant qu'un léger tremblement, vous faites une erreur de casting monumentale. Je ne suis pas une touriste que l'on intimide.— Oh, je le sais, Madame Delacroix, répondit Visconti en jouant avec une chevalière en or. C’est pour cela que je vous garde ici. Votre fils a fait le travail difficile : il a localisé l'objet. Mademoiselle Lyra a fourni l'expertise. Et vous... vous avez fourni la couverture parfaite. Qui soupçonnerait une transaction de la Camorra en présence d'une grande dame parisienne ?Alexandre fit un pas en avant, protégeant Lyra de son corps. Sa posture n'était plus celle d'un avocat plaidant, mais celle d'un homme prêt à en découdre.— Laissez-
Pour Daphné Delacroix, l’élégance s’arrêtait aux portes de service.Franchir le seuil des cuisines, c’était basculer dans une autre dimension. La chaleur était suffocante, l’odeur de truffes et de graisse de cuisson se mêlait aux effluves de détergent, et le bruit des assiettes qui s’entrechoquaien
Après avoir déposé Béatrice de Valois dans la suite VIP (et après lui avoir prodigué assez de compliments pour une année entière afin de sauver l'alliance), Daphné Delacroix retourna dans le grand salon, le feu aux joues. Elle avait un objectif : trouver Lyra, la serveuse, et s'assurer qu'elle n'ap
Daphné Delacroix observait la scène à distance, le cœur battant à un rythme qu'elle n'avait pas connu depuis la dernière vente aux enchères d'art moderne. Ses trois plans se volatilisaient simultanément, et tous les vecteurs pointaient vers son fils aîné, Alexandre.Alexandre et Béatrice de Valois
Daphné Delacroix détestait les imprévus, et encore plus la moquette tachée. Le vin rouge, sur un beige crème d'époque, relevait de l’affront personnel. Elle masqua l'incident en se positionnant stratégiquement, faisant mine de converser avec un ambassadeur ennuyeux, tout en ajustant le micro dissim







