Masuk
L’air espagnol sentait le caoutchouc chaud et le romarin. Lylie resta un instant immobile au bas de la passerelle, la main encore posée sur la rampe tiède, comme si le sol sous ses pieds n’était pas tout à fait fiable. Derrière elle, le réacteur gauche du jet émettait encore ce cliquetis de métal qui se rétracte, un bruit qu’elle connaissait depuis l’enfance et qu’elle n’écoutait plus vraiment.
Clara la rejoignit sans faire crisser ses semelles. Elle avait ce jean trop long qu’elle ne faisait jamais reprendre et son chemisier sombre, celui avec le troisième bouton qui pendait depuis des semaines. Elle ne dit rien. Elle se positionna comme par hasard à gauche de Lylie, légèrement en retrait, et croisa les bras.
Lylie ne lui avait rien demandé dans l’avion. Clara avait passé le vol à regarder par le hublot alors qu’il n’y avait que des nuages, et à un moment elle avait sorti un paquet de chewing-gums qu’elle n’avait même pas ouvert. Ça aurait dû alerter Lylie. Ça ne l’avait pas fait.
Le téléphone vibra.
Pas un message. Une sonnerie. Le même numéro que trois heures plus tôt, quand elle était encore chez ses parents, dans le salon, à fixer le piano droit que plus personne ne touchait depuis que sa mère avait arrêté les cours. Markis était parti depuis trois jours. Trois jours sans nouvelles, mais c’était Markis, il avait ce stage bidon en Espagne, et elle n’était pas du genre à vérifier les choses. Pas avec lui.
Elle prit l’appel.
« Oui ? »
Un blanc. Puis la voix. Grave, calme. Un type qui parlait comme on déballe un verre fragile dans du papier de soie.
« Regardez. »
Elle faillit répondre « regarder quoi ? » mais il avait déjà raccroché. Elle fixa l’écran, le temps de voir le fond d’écran — une photo d’eux au lac, la bouche de Markis toute tordue parce qu’il riait en même temps qu’il l’embrassait — puis elle releva la tête.
« Il a dit quoi ? »
Clara avait posé la question sans vraiment la poser. Sa voix était trop basse, trop égale. Lylie haussa les épaules, fit deux pas, puis trois. Le tarmac était quasi désert. Un type en gilet fluo poussait trois valises vers un hangar. Un autre parlait dans un talkie-walkie en espagnol, et elle capta le mot azafata sans savoir pourquoi ça lui restait dans la tête.
Et puis elle la vit.
L’affiche était immense, plaquée sur la façade vitrée de l’aérogare. Fond crème, liseré doré, cette typo faussement manuscrite qu’on choisit pour les mariages quand on veut faire croire que tout est simple et spontané.
Markis & Andréa Dupont.
Elle lut une fois. Juste les lettres, d’abord. M-A-R-K-I-S. Elle connaissait chaque courbe de ce prénom, elle l’avait écrit en boucle sur des post-it idiots, sur la buée du miroir de la salle de bains, dans des mails qu’elle n’envoyait jamais. Et à côté, Andréa. A-N-D-R-É-A. Le genre de prénom qui sonne comme une promesse, avec l’accent aigu qui remonte vers le ciel et le a final qui s’ouvre comme une porte.
Elle le relut. Toujours les mêmes lettres. Toujours ce prénom qui n’était pas le sien.
Elle ne pleura pas tout de suite. D’abord elle eut froid aux dents, ce qui était absurde parce qu’il faisait encore vingt-cinq degrés. Puis elle sentit le téléphone glisser — elle ne le rattrapa pas, elle le regarda tomber, écran contre bitume, et elle se dit il va être fissuré avec une clarté bizarre, comme si c’était ça, l’information prioritaire.
Ses jambes se mirent à trembler. Pas un frisson élégant de cinéma. Un tremblement idiot, saccadé, le genre qui fait qu’on se demande si ses genoux vont partir sur les côtés ou vers l’avant, et qu’on a envie de rire tellement c’est absurde.
Le tournoi des tout-petits touchait à sa fin. Les enfants étaient fatigués, les joues rouges, les maillots trempés de sueur, mais aucun ne voulait s’arrêter. Ils continuaient de courir, de tomber, de se relever, dans un chaos joyeux que les parents suivaient depuis les gradins avec des cris d’encouragement et des éclats de rire.Ève n’avait pas marqué. Elle avait couru, poussé le ballon, frôlé le but une fois ou deux, mais le ballon refusait d’entrer. Elle ne se décourageait pas pour autant. Elle continuait de courir, les sourcils froncés, la langue tirée entre les dents, avec cette détermination farouche qu’elle tenait de Serge.Il restait deux minutes au chronomètre quand le miracle se produisit.Un petit garçon maladroit tira dans le mauvais sens, et le ballon roula doucement vers les pieds d’Ève. Elle le regarda arriver, les yeux écarquillés, comme si elle n’en croyait pas sa chance. Puis elle arma son pied, ferma les yeux, et frappa de toutes ses forces.Le ballon décolla du sol,
Markis se tenait sur le bord du terrain, un chronomètre à la main, officiant comme arbitre bénévole pour cette catégorie. Il regardait les enfants courir avec un sourire attendri. Il aimait cette partie du tournoi, la plus innocente, la plus pure. Les tout-petits ne jouaient pas pour gagner. Ils jouaient pour le plaisir, pour le mouvement, pour la joie de taper dans un ballon.Et puis son regard tomba sur une petite fille au maillot trop grand, aux cheveux bruns qui s’échappaient d’une couette mal faite. Elle courait après le ballon avec une détermination féroce, tombait, se relevait, repartait de plus belle. Elle avait les yeux de Lylie.Markis sentit quelque chose se briser en lui.Ce n’était pas une douleur vive, ni une tristesse profonde. C’était autre chose. Une fissure minuscule, presque imperceptible, dans l’armure qu’il s’était forgée depuis des années. Cette petite fille, c’était Ève. La fille de Lylie et de Serge. L’enfant qui aurait pu être le sien, s’il n’avait pas tout gâ
La porte se referma derrière lui, et le silence retomba dans la salle de conférence. Lylie resta seule un moment, les yeux dans le vague. Puis elle se leva à son tour, prit son sac, et sortit.Dehors, le soleil de juin brillait sur les façades haussmanniennes. La vie continuait, indifférente à ce qui venait de se passer — ou à ce qui ne s’était pas passé. Lylie marcha jusqu’à sa voiture, s’assit derrière le volant, et resta quelques minutes sans démarrer.Elle pensait à ce qu’elle avait ressenti. Pas de colère. Pas de tristesse. Pas de nostalgie. Juste une étrange sensation, comme lorsqu’on croise un ancien camarade de classe qu’on n’a pas vu depuis vingt ans et qu’on ne reconnaît qu’à moitié. L’homme qui était assis en face d’elle ce matin-là n’était plus le Markis qu’elle avait aimé, ni celui qui l’avait trahie. C’était un autre homme. Un homme qu’elle ne connaissait pas vraiment, et qu’elle n’avait pas envie de connaître.Elle démarra, quitta le parking, et rentra chez elle. Serge
La réunion était prévue depuis des semaines. Chaque détail avait été réglé par les équipes respectives : l’ordre du jour, les documents à signer, la durée de la rencontre. Tout était pensé pour que cette première collaboration se déroule de manière fluide, impersonnelle, professionnelle. Mais rien n’aurait pu préparer Lylie à ce qu’elle ressentit en franchissant la porte de la salle de conférence.Markis était déjà là. Il se tenait debout près de la fenêtre, le dos tourné à la porte, les mains croisées derrière le dos. Il regardait la rue en contrebas, les passants qui marchaient vite, les voitures qui klaxonnaient. Il portait un costume sobre, une cravate bleu marine, des chaussures cirées. Il avait l’air d’un homme d’affaires ordinaire, et pourtant, Lylie le reconnut immédiatement. Pas à ses vêtements, pas à sa posture. À ce je-ne-sais-quoi dans la nuque, dans la façon de pencher légèrement la tête, dans cette présence qui avait occupé toutes ses pensées pendant des années et qui n’
Le partenariat proposé était simple. La Fondation Renaissance sponsoriserait quelques jeunes du centre de Markis, leur offrant des bourses pour financer leur formation sportive et scolaire. En échange, le centre participerait aux événements caritatifs de la fondation, offrant des démonstrations, des ateliers, des rencontres avec les jeunes footballeurs. Une collaboration classique, sans risque, qui bénéficierait aux deux parties.Le président du conseil, un homme d’une soixantaine d’années au visage ridé et au regard perçant, présenta le projet à Lylie dans son bureau, un matin de mai. Il posa le dossier sur la table, l’ouvrit à la page des recommandations, et attendit.« Je sais ce que vous allez dire, commença-t-il. Mais écoutez-moi avant de refuser. »Lylie ne répondit pas. Elle prit le dossier, le feuilleta lentement, sans rien laisser paraître de ce qu’elle ressentait. Les chiffres, les noms, les objectifs. Tout était parfaitement présenté, parfaitement justifié.« Ce partenariat
Parmi eux, il y avait des visages qu’il connaissait bien. Des gamins qui n’avaient jamais quitté le centre, même aux pires moments, même quand les autres étaient partis. Il y avait aussi de nouveaux venus, attirés par la réouverture et par les articles qui parlaient de la réhabilitation de Markis. Tous avaient en commun une chose : ils rêvaient. De gloire, de succès, d’une vie meilleure. Comme lui autrefois. Comme lui avant que tout ne dérape.Markis les regardait, et il sentait quelque chose en lui s’apaiser. Ce n’était pas de la fierté — il n’osait plus être fier, il savait trop bien ce que l’orgueil pouvait détruire. C’était autre chose. De la gratitude. De la détermination. Une forme de paix.« Je vais y arriver. »Il le murmura pour lui-même, sans s’en rendre compte. Puis il le répéta, plus fort, comme un serment.« Je vais y arriver. Pour eux. »Un des gamins, un petit de neuf ans qui s’appelait Djibril et qui jouait attaquant, s’approcha de lui en courant.« Coach ! Tu viens jo
Elle se jeta dans ses bras sans réfléchir. Il la reçut contre lui, la serra fort, posa une main dans son dos, l’autre dans ses cheveux. Elle pleurait et riait en même temps, le visage enfoui dans son cou, respirant son odeur de bois de santal et de froid. Elle avait l’impression de flotter, de vole
« Markis ? »Sa voix était plus faible qu’elle ne l’aurait voulu, un filet de son qui s’échappait à peine de ses lèvres. Il tourna la tête vers elle, le visage éclairé d’un côté par la lueur lointaine d’un lampadaire, l’autre plongé dans l’ombre.« Oui ? »Elle prit une inspiration. Ses doigts se c
Il avait choisi le silence.Et ce silence le hanterait.Pendant des jours, des semaines, des mois. Chaque fois qu’il croiserait Lylie, chaque fois qu’il verrait son visage s’illuminer au nom de Markis, chaque fois qu’il entendrait parler du mariage à venir, du bonheur à construire, de l’avenir qui
Et puis elle avait dit quelque chose qui l’avait glacé.« Markis est quelqu’un de bien, n’est-ce pas ? »La question était simple. Presque naïve. Elle l’avait posée sans arrière-pensée, comme on demande si le ciel est bleu ou si l’eau mouille. Elle cherchait une confirmation, un témoignage, une pre







