MasukClara fut là. Elle avait anticipé. Pas de discours, pas de « je te tiens ». Juste ses bras autour de Lylie, et sa pommette contre le crâne de Lylie, et le tissu du chemisier qui grattait un peu la joue. Le bouton qui pendait ballottait contre l’oreille de Lylie. Elle sentit le parfum de Clara, cette vanille entêtante qu’elle n’aimait pas trop d’habitude mais qui là, soudain, était la seule chose réelle dans cet aéroport de mensonges.
Elle voulut dire quelque chose. Rien ne sortit. Elle avait le mot pourquoi coincé dans la gorge, mais il ne franchissait pas ses lèvres. Peut-être parce qu’elle connaissait déjà la réponse. Markis l’avait utilisée. L’argent de son père, les contacts, les vacances à Saint-Barth où il avait rencontré son agent, les dîners avec les sponsors où il portait les costumes que Lylie lui avait offerts. Tout était monté sur du faux. Et elle, elle avait tout signé sans lire.
Elle resta là. Debout. Portée par Clara. Le visage tourné vers cette affiche dégueulasse qui brillait sous les projecteurs comme si elle annonçait quelque chose de joyeux.
Les larmes arrivèrent. Pas de sanglots. Juste de l’eau qui coulait, tiède, le long de son nez, dans le coin de sa bouche, avec un goût de sel et de fond de teint. Elle ne les essuya pas.
Derrière elle, le talkie-walkie de l’employé grésilla. Azafata. Hôtesse. Elle aurait dû être hôtesse de son propre bonheur, et elle n’était même pas invitée.
Clara lui caressa les cheveux en silence, mais elle savait bien que ça ne servait à rien. Le cœur de Lylie était déjà par terre, à côté du téléphone fissuré, dans la poussière espagnole.
***
Quatre ans plus tôt, Lylie n’avait encore jamais pris un avion pour pleurer sur un tarmac. Elle avait vingt-deux ans, un nom qui apparaissait dans Challenges entre un Saoudien et une famille de banquiers zurichois, et une vie que les gens imaginaient remplie de yachts et de flûtes de champagne. En réalité, elle lisait du Balzac dans la bibliothèque de ses parents et peignait des toiles qu’elle retournait contre le mur dès qu’elle entendait des pas dans le couloir.
La timidité, chez elle, ce n’était pas un trait de caractère. C’était une présence. Une chose qui s’asseyait à côté d’elle dans les dîners, qui lui soufflait de parler moins fort, qui lui tenait le coude quand elle signait une addition. Dans les boutiques, elle achetait la première robe qu’on lui montrait pour ne pas faire attendre la vendeuse. Dans les cocktails, elle répondait par monosyllabes et se décalait lentement vers les murs, comme attirée par un aimant.
Elle était belle, pourtant. Un visage doux, des yeux qui semblaient toujours fixer un point légèrement à gauche de la personne qui lui parlait. Mais elle ne le savait pas, ou plutôt elle ne le croyait pas. Les miroirs lui renvoyaient un inventaire de défauts qu’elle était seule à voir.
Son père, Théodore, était un homme qui mesurait le monde en mètres carrés et en rendements locatifs. Sa mère, Élisabeth, parlait par allusions, ce qui obligeait tout le monde à hocher la tête en se demandant ce qu’elle venait exactement de dire. Ils aimaient Lylie, probablement, mais leur amour ressemblait à une notice en langue étrangère : bien rédigée, incompréhensible. Elle avait grandi entre un hôtel particulier à Paris, une résidence à Megève et des domestiques qui l’appelaient « mademoiselle » depuis qu’elle avait six ans. Elle n’avait jamais demandé un objet deux fois. Tout arrivait avant même qu’elle ait formulé le souhait. C’était confortable. C’était étouffant. À vingt-deux ans, elle avait tout, et elle n’avait rien à elle.
Le livre sortit un matin de septembre, sans fanfare, sans promotion tapageuse. Il s’intitulait « Debout ». Sur la couverture, une silhouette de femme se dressait face à l’horizon, seule, droite, inébranlable. En exergue, une phrase simple, que Lylie avait choisie avec soin : « À ceux qui se relèvent. »Elle en offrit le premier exemplaire à Serge. Il le prit entre ses mains, le tourna, le retourna, lut la dédicace, et ne dit rien. Mais ses yeux brillaient, et Lylie sut que c’était le plus beau compliment qu’il pouvait lui faire.Elle en offrit un autre à Clara, qui pleura en le recevant. Un autre à ses parents, qui ne savaient rien de son projet et qui restèrent silencieux longtemps après l’avoir refermé. Un autre encore à Ève, qui était trop jeune pour le lire mais qui le garda précieusement sur sa table de chevet, fière que sa maman ait écrit un « vrai livre de grande personne ».Le succès fut lent, progressif, presque souterrain. Les premiers lecteurs parlèrent du livre autour d’eu
Lylie reposa le journal, songeuse. Elle pensa à tout ce qui les avait menés jusqu’à cette photo. Les années de souffrance, de haine, de silence. Les années de reconstruction, de pardon, de paix. Et aujourd’hui, ce simple cliché, où ils figuraient tous les deux sans drame, sans heurt, sans rien d’autre qu’un sourire.Elle découpa la photo, la rangea dans la boîte en carton, avec la bague, la montre, et la dernière lettre de Markis. Pas par nostalgie. Pas par regret. Juste pour mémoire. Pour se souvenir du chemin parcouru. Pour se souvenir que tout était possible, même la paix. Même le pardon. Même le bonheur.Le bonheur. Le sien. Celui de Serge. Celui d’Ève. Et celui de Markis, aussi. Parce qu’il le méritait, maintenant. Parce qu’il l’avait gagné, à force de travail et d’humilité. Parce que tout le monde a droit à une seconde chance, et que Markis avait su saisir la sienne.Ce soir-là, elle raconta à Serge ce qu’elle avait ressenti en voyant la photo. Il l’écouta, hocha la tête, et dit
Le match terminé, les trophées remis, les joueurs se rassemblèrent sur la pelouse pour la photo de groupe. C’était une tradition, un moment de convivialité qui clôturait chaque édition du tournoi caritatif. Le photographe, un jeune homme enthousiaste aux cheveux en bataille, courait dans tous les sens pour placer tout le monde, criant des instructions que personne n’écoutait vraiment.« Les grands derrière, les petits devant ! Les vainqueurs au centre avec le trophée ! Allez, on se serre, on se détend, on sourit ! »Il y eut un joyeux brouhaha, des bousculades, des rires. Les joueurs s’alignèrent tant bien que mal, certains levant le trophée, d’autres faisant des grimaces aux enfants qui couraient encore sur le terrain. Le soleil de mai déclinait doucement, jetant une lumière dorée sur la pelouse.Markis se tenait à l’extrémité gauche du groupe, un peu en retrait. Il n’avait jamais aimé les photos, même à l’époque de sa gloire. Aujourd’hui, il s’y prêtait sans enthousiasme, par polite
À la mi-temps, les deux équipes étaient à égalité. Le match était serré, physique, mais bon enfant. Markis avait couru comme il ne courait plus depuis des années, le souffle court, les jambes lourdes, mais le cœur léger. Serge, de son côté, défendait avec cette ténacité tranquille qu’il mettait dans tout ce qu’il faisait.C’est dans le couloir menant aux vestiaires qu’ils se croisèrent. Ils étaient seuls, séparés du reste de l’équipe par le bruit des crampons et les cris des supporters. Markis sortait des toilettes, Serge s’apprêtait à y entrer. Ils s’arrêtèrent l’un en face de l’autre.« Bonne chance, dit Serge. »Sa voix était neutre, presque amicale. Il n’y avait pas d’ironie, pas de sous-entendu. Juste deux mots simples, comme on les dit à un coéquipier avant la seconde mi-temps.« Merci. »Markis répondit sur le même ton, et il tendit la main.Serge la prit, la serra brièvement, sans excès de chaleur mais sans froideur non plus. Juste une poignée de main entre deux hommes qui s’é
Dehors, la nuit enveloppait Paris, et quelque part, dans un petit restaurant du nord de la ville, Markis dînait avec Elsa. Il ne savait pas que Lylie avait appris son histoire, ni ce qu’elle en avait pensé. Mais s’il l’avait su, il aurait été heureux. Pas parce qu’il espérait encore quelque chose d’elle. Mais parce que son indifférence à elle était la preuve que tout était vraiment fini. Et que la vie, malgré tout, continuait. Pour tout le monde. Pour lui aussi. Enfin.***L’idée était née lors d’une réunion entre la Fondation Renaissance et plusieurs associations sportives de la région. Un match caritatif, qui réunirait d’anciens joueurs professionnels, des jeunes des centres de formation, et des personnalités publiques, pour lever des fonds en faveur des enfants défavorisés. La Fondation Renaissance était partenaire de l’événement, et le centre de Markis avait été sollicité pour fournir quelques jeunes joueurs et un éducateur.Markis avait accepté sans hésiter. Pas pour la gloire —
Elles déjeunaient ensemble dans un petit restaurant près de la fondation, un rituel qu’elles essayaient de maintenir malgré leurs emplois du temps chargés. Ève était à l’école, Serge au garage, et elles profitaient d’une heure de calme pour parler de tout et de rien.« J’ai quelque chose à te dire, commença Clara en reposant sa fourchette. À propos de Markis. »Lylie leva les yeux de son assiette, le visage neutre.« Quoi donc ?— Il a quelqu’un. Une femme qui s’appelle Elsa. Elle travaille dans un foyer pour jeunes. Ils se sont rencontrés lors d’une conférence sur la réinsertion. »Clara guetta la réaction de son amie, prête à intervenir si nécessaire. Mais Lylie ne broncha pas. Elle prit une gorgée d’eau, reposa son verre, et regarda Clara avec une expression paisible.« Tant mieux pour lui. »Clara cligna des yeux, surprise.« C’est tout ? Tant mieux pour lui ?— Oui. C’est tout. »Lylie reprit sa fourchette et continua de manger comme si de rien n’était. Clara la regarda, cherchan
Il se leva, posa la bière à moitié vide sur la table, et s’approcha d’elle. Il déposa un baiser sur son front, un geste mécanique qui ne trompait personne. « Bonne nuit, Andréa. » « Bonne nuit, Markis. » Il disparut dans la chambre, et Andréa resta seule dans le salon, les yeux fixés sur la bo
Leur relation avait commencé comme un incendie. Tout de suite, sans préliminaires, sans prudence. Ils s’étaient aimés avec une violence qui ressemblait à de la passion et qui n’était peut-être que de la dépendance mutuelle. Andréa était jalouse, possessive, excessive. Elle téléphonait dix fois par j
Justine travaillait dans une blanchisserie industrielle. Elle partait à cinq heures du matin, rentrait à sept heures du soir, les mains rougies par les produits chimiques et le dos courbé par des années passées à porter des sacs de linge trop lourds. Elle ne se plaignait jamais. Elle disait à Markis
Lylie sentit ses joues chauffer. Elle eut envie de baisser les yeux, évidemment. C’était son réflexe depuis vingt-deux ans : détourner le regard la première, s’effacer avant qu’on ne l’efface. Mais elle se força à tenir. Une seconde. Deux. Trois. Le type ne cillait pas. Il ne souriait pas non plus.







