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Chapitre 8

last update publish date: 2026-06-04 15:07:40

Chapitre 8

Elena

La douleur est un éclair blanc qui déchire le bas de mon ventre, une déflagration si violente que je tombe à genoux sur le carrelage glacé avant même de comprendre ce qui m’arrive, et le bruit de mes rotules frappant les tomettes disjointes se mêle au fracas de la boîte de thé qui s’écrase au sol, éparpillant les feuilles séchées autour de moi comme des confettis funèbres. La cuisine vacille, les murs se mettent à tourner, le papier peint défraîchi danse devant mes yeux, et je serre mes bras autour de mon ventre, je serre de toutes mes forces, comme si je pouvais retenir cette vie qui pulse en moi et qui, soudain, menace de s’en aller, de se déchirer, de m’abandonner à mon tour. Une chaleur humide se répand entre mes cuisses, poisseuse, tiède, et quand je baisse les yeux, je vois la tache rouge sombre qui s’élargit sur le tissu de ma robe, cette vieille robe trop large que Madame Courbet m’a prêtée et qui porte encore l’odeur de la naphtaline mêlée à celle de la lavande, et cette tache grandit, grandit, comme une fleur monstrueuse qui dévore tout sur son passage.

— Mon Dieu, Elena, qu’est-ce qui se passe ?

La voix de Madame Courbet me parvient de très loin, déformée par le brouillard de souffrance qui m’enveloppe, et je la vois s’agenouiller près de moi, ses vieilles mains ridées se poser sur mes épaules avec une douceur infinie, ses yeux gris s’écarquiller d’effroi en apercevant le sang qui tache le carrelage. Je voudrais lui répondre, lui dire que ce n’est rien, que je vais me relever, que tout va s’arranger comme elle le répète chaque soir pour me rassurer, mais aucun son ne franchit mes lèvres, aucun mot ne parvient à se former dans ma gorge nouée par la terreur. Mes doigts se crispent sur ma robe, s’enfoncent dans le tissu trempé de sang, et je sens sous mes paumes la chaleur de mon propre corps qui s’écoule, qui s’en va, qui emporte avec lui la seule chose qui me restait, la seule raison que j’avais de continuer à me battre.

— Le bébé, murmuré-je dans un souffle qui n’est déjà plus qu’un râle, le bébé, il ne faut pas, je vous en supplie, ne le laissez pas partir.

Les mots se brisent dans ma gorge, se fracassent contre mes dents, et je m’effondre sur le carrelage, la joue contre les tomettes froides, les yeux grands ouverts sur les motifs du papier peint qui se diluent dans une danse macabre. Madame Courbet se précipite vers le téléphone, ses doigts tremblants composant le numéro des urgences, et je l’entends qui bredouille l’adresse, qui s’énerve parce qu’on lui demande des précisions qu’elle ne sait pas donner, qui hurle presque dans le combiné qu’une jeune femme est en train de perdre son enfant et que si l’ambulance ne se dépêche pas, elle viendra elle-même chercher le médecin par la peau du cou. Cette véhémence, chez cette femme si douce, si résignée d’habitude, m’arrache un sourire qui ressemble à un spasme, et je ferme les yeux pour ne plus voir la tache rouge qui continue de s’étendre, pour ne plus sentir ce liquide chaud qui s’écoule de moi comme une rivière, comme une condamnation, comme le prix que mon corps exige pour toutes les souffrances que j’ai endurées.

— Tiens bon, ma petite, tiens bon, sanglote-t-elle en revenant s’agenouiller près de moi, ses doigts caressant mes cheveux collés par la sueur, je vais appeler les urgences, ils vont venir, ils vont te sauver, tu vas voir, tout ira bien, tout ira bien.

Elle répète cette phrase comme un mantra, « tout ira bien, tout ira bien », et sa voix tremble tellement que je sais qu’elle n’y croit pas elle-même, qu’elle a vu trop de misère dans sa vie pour croire encore aux miracles, mais qu’elle fait semblant, pour moi, pour me donner la force de m’accrocher, de ne pas sombrer, de ne pas abandonner ce combat que je suis en train de perdre. Je pose ma main sur la sienne, nos doigts s’entrelacent, deux naufragées agrippées l’une à l’autre dans la tempête, et je puise dans son regard usé par les années et les déceptions une force que je ne me connaissais pas, une force qui me vient peut-être de cette vie minuscule qui se débat dans mon ventre et qui refuse de partir, qui refuse de s’éteindre, qui s’accroche à moi comme je m’accroche à elle.

La sirène de l’ambulance déchire le silence de la rue, un hurlement mécanique qui se rapproche, qui grandit, qui s’engouffre dans l’appartement comme une promesse de salut ou une annonce de malheur. Des pas lourds résonnent dans l’escalier, la porte s’ouvre à la volée, et je vois apparaître deux silhouettes en uniforme, des visages jeunes aux traits tendus par l’urgence, des mains gantées qui se tendent vers moi, qui me saisissent, qui me soulèvent, qui me déposent sur un brancard dont le métal froid traverse le tissu de ma robe et plaque mon dos contre la toile rêche. Je sens des doigts se poser sur mon cou, prendre mon pouls, une voix d’homme qui lance des mots que je ne comprends pas, « tension en chute libre », « hémorragie massive », « risque de fausse couche », et chacun de ces mots est un coup de marteau sur le cercueil de mes espoirs, un clou qui s’enfonce dans la chair tendre de mon âme.

— Restez avec moi, madame, restez avec moi, répète une infirmière en me tapotant la joue, ses yeux bruns plongés dans les miens avec une intensité presque désespérée, ne vous endormez pas, ne fermez pas les yeux, parlez-moi, dites-moi votre nom.

— Elena, soufflé-je, mon nom est Elena, et je veux qu’il vive, je veux qu’elle vive, je veux que mon bébé voie le jour, je veux qu’il sache que sa mère s’est battue pour lui jusqu’à la dernière goutte de sang.

Les mots sortent de moi comme une prière, comme une supplique adressée à l’univers tout entier, et je sens le brancard s’engouffrer dans les portes de l’ambulance, la sirène reprendre sa plainte stridente, le véhicule bondir sur les pavés défoncés de la banlieue. Madame Courbet est assise à côté de moi, sa main ridée serrant la mienne avec une force que je ne lui connaissais pas, et ses yeux gris, ces yeux qui ont vu tant de deuils et tant d’injustices, sont baignés de larmes qu’elle ne cherche même pas à essuyer. Je la regarde, cette vieille femme qui m’a recueillie sans rien demander en retour, cette âme charitable qui a partagé avec moi son pain et son toit, et je lui souris, un pauvre petit sourire tremblant qui est tout ce que je peux lui offrir pour la remercier de m’avoir sauvé la vie, pour l’instant du moins, pour le peu de temps qu’il me reste peut-être à vivre.

— Tu es une battante, Elena Voss, murmure-t-elle en caressant mes cheveux collés par la sueur, tu es une battante comme ta mère, comme ta grand-mère, et cet enfant sera un battant lui aussi, tu m’entends ? Il s’accrochera, parce que tu t’accroches, parce que tu refuses de lâcher prise, parce que la vie, la vraie, celle qui vaut la peine d’être vécue, ne s’obtient que dans la douleur et le sang.

Ses mots s’enroulent autour de moi comme un baume, comme une couverture chauffée par le soleil d’hiver, et je les laisse m’envelopper, m’engourdir, tandis que l’ambulance file vers l’hôpital, vers les lumières blanches et froides des urgences, vers ce destin qui se joue de moi, qui m’a tout pris, qui menace de me prendre encore la seule chose qui me restait. Le véhicule s’immobilise dans un crissement de pneus, les portes s’ouvrent à la volée, et je suis aspirée dans un tourbillon de blouses blanches, de bips électroniques, de néons qui défilent au plafond comme des étoiles filantes, de voix qui crient des ordres, des contre-ordres, des supplications.

— Hémorragie massive, risque de fausse couche, préparez le bloc !

La voix du médecin résonne dans le couloir comme une sentence, et je sens le brancard accélérer, les roues grincer sur le linoléum, les portes battantes s’ouvrir devant nous dans un fracas métallique. Je pose ma main sur mon ventre, mes doigts caressent la peau tendue à travers le tissu taché de sang, et je murmure, dans un souffle qui s’éteint, les mots que ma mère me disait quand j’avais peur du noir, « n’aie pas peur, mon tout-petit, n’aie pas peur, je suis là, je serai toujours là », et ces mots sont un serment, un pacte que je scelle avec la vie qui palpite en moi, une promesse que je ferai tout, absolument tout, pour qu’il voie le jour, pour qu’il respire, pour qu’il sache que l’amour de sa mère est plus fort que la mort. Puis je sombre, lentement, doucement, comme on s’enfonce dans un sommeil trop lourd, et la dernière image que j’emporte avec moi est celle de Madame Courbet debout derrière les portes vitrées des urgences, ses mains jointes devant sa poitrine, ses lèvres qui remuent en silence, priant pour moi, priant pour nous, priant pour ce miracle auquel elle n’a jamais cessé de croire.

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