LOGINChapitre 6
Elena
Le kiosque à journaux se dresse au coin de la rue comme un monument de papier, et c'est en passant devant pour me rendre à mon troisième entretien de la matinée que je vois mon visage s'étaler en première page d'un magazine à scandale.
Je m'arrête net, les jambes coupées, la respiration suspendue, et je fixe cette photo qui ne peut pas être moi, cette femme en larmes sous la pluie, les cheveux plaqués sur le crâne, la robe trempée qui colle à la peau, la valise à la main, le dos courbé comme celui d'une vieille femme qui aurait porté toute la misère du monde sur ses épaules. Le titre claque dans l'air froid du matin, en lettres capitales d'un jaune criard qui semblent hurler sur le papier glacé : « LA CHUTE DE MADAME CROSS : RÉPUDIÉE ET JETÉE À LA RUE ! »
Mes doigts tremblent en saisissant le magazine, et je le tiens devant moi comme on tiendrait un serpent venimeux, incapable de détacher mon regard de cette image qui me renvoie à ma propre déchéance. La marchande de journaux, une femme épaisse aux ongles peints en rouge, me lance un regard oblique où je lis de la curiosité malsaine mêlée à une forme de mépris, et je sais qu'elle m'a reconnue, je sais que dans une minute elle appellera sa voisine, et que d'ici ce soir tout le quartier saura que la femme répudiée du milliardaire dort dans un taudis sous les toits.
— C'est vous, hein ? lâche-t-elle d'une voix traînante, et je ne réponds pas, je repose le magazine d'un geste mécanique et je repars, le dos raide, les joues en feu, poursuivie par le poids de son regard et par les mots qui dansent encore devant mes yeux.
Le pire, ce n'est pas la photo, ce n'est pas le titre, ce sont les détails qu'ils ont dénichés, ces vautours qui fouillent les poubelles de l'âme humaine pour en extraire la moindre once de boue. Je lis en marchant, incapable de m'en empêcher, comme on gratte une plaie pour vérifier qu'elle fait encore mal, et chaque phrase est une lame qui s'enfonce un peu plus profond. « Elena Cross, née Voss, vingt-cinq ans, orpheline sans fortune, avait réussi l'exploit de séduire le prince de la finance avant d'être brutalement écartée au profit de la sublime Camille Devereux, héritière du plus grand groupe industriel du pays. » Ils racontent tout, mon enfance modeste, la mort de mes parents, les études brillantes que je n'ai pas pu terminer, le mariage précipité, et ils enrobent le tout d'un vernis de fausse compassion qui rend l'humiliation plus cuisante encore.
— « Une Cendrillon des temps modernes qui n'a pas su garder son prince », ricane un passant en montrant le magazine à son compagnon, et j'accélère le pas, le cœur cognant contre mes côtes, les paupières brûlantes de larmes que je refuse de laisser couler.
Dans les beaux quartiers, l'histoire fait le tour des salons en moins de temps qu'il n'en faut pour déguster une coupe de champagne, et les commentaires vont bon train, distillés par des bouches peintes de rouge qui se tordent en sourires carnassiers. Une ancienne connaissance, une certaine Béatrice d'Artois que j'avais croisée lors d'un gala, accorde une interview où elle raconte, avec une délectation à peine dissimulée, que « cette petite Voss n'avait jamais su tenir son rang, qu'elle faisait tache dans les dîners, qu'elle ne savait pas choisir une robe ni soutenir une conversation digne de ce nom ». Ses mots sont reproduits, amplifiés, commentés, et je les lis sur mon téléphone d'emprunt, assise sur le canapé défoncé de Madame Courbet, le thé refroidi posé sur la table bancale.
— Ne lis pas ces horreurs, gronde la vieille dame en essayant de m'arracher l'écran des mains, ça ne vaut pas la peine, ces gens ne te connaissent même pas.
Mais je continue, je continue parce que je suis incapable de m'arrêter, parce que chaque insulte est une confirmation de ce que Damien m'a jeté au visage, et que je veux comprendre, je veux savoir jusqu'où ira leur cruauté.
Les réseaux sociaux s'en mêlent, et c'est peut-être là le plus douloureux, parce que ce ne sont plus des journalistes ou des rivales mondaines, ce sont des inconnus, des milliers d'inconnus qui se repaissent de mon malheur avec une joie obscène. Les commentaires défilent sous les articles, et je les lis un par un, comme on égraine un chapelet de douleurs. « Elle ne méritait pas un homme comme Damien Cross. » « Une opportuniste qui a eu ce qu'elle méritait. » « Regardez-la, on dirait une SDF. » « Qui voudrait d'une femme aussi pathétique ? » Chaque mot est un crachat, chaque phrase une pierre, et je sens le poids de cette lapidation virtuelle écraser mes épaules déjà si lourdes.
— Regarde, maman, c'est la dame du journal, lance un enfant en me pointant du doigt alors que je sors acheter du pain, et sa mère le tire par le bras en me jetant un regard où la pitié le dispute à la gêne.
Je baisse la tête, j'enfouis mon visage dans l'écharpe trouée que Madame Courbet m'a prêtée, et je presse le pas, les yeux fixés sur le trottoir défoncé où les flaques reflètent un ciel gris qui ressemble à mon âme. La photo a été prise sans que je m'en aperçoive, un cliché volé alors que je sortais de l'immeuble, les cheveux en bataille, le visage marqué par une nuit blanche, la vieille robe trop large qui pendouille sur mes épaules amaigries. Le magazine l'a légendée : « L'ex-Madame Cross survit dans un taudis de la banlieue. » Survit. Comme un animal blessé. Comme une bête que l'on observe de loin en attendant qu'elle succombe.
Le soir, je m'assieds près de la fenêtre qui donne sur une cour intérieure où les poubelles débordent, et je fixe le morceau de ciel sale que l'on aperçoit entre les immeubles. Madame Courbet s'active derrière moi, fait chauffer la soupe, range des objets que je n'entends pas. Sa présence silencieuse est la seule chose qui m'empêche de sombrer tout à fait, cette présence et la chaleur minuscule qui pulse dans mon ventre, cette vie qui s'accroche envers et contre tout.
— Pourquoi font-ils cela ? murmuré-je, et je ne sais pas si je parle des journalistes, de la haute société, de Damien, ou du monde entier qui semble s'être ligué pour me broyer.
— Parce qu'ils ont peur, répond Madame Courbet sans cesser de remuer sa casserole, parce que ta chute les rassure, elle leur donne l'illusion que le malheur n'arrive qu'à ceux qui le méritent. Mais toi, ma petite, tu ne mérites rien de tout cela, et un jour ils le sauront.
Je tourne la tête vers elle, et dans ses yeux usés je vois une vérité que je ne suis pas encore prête à accepter, une vérité qui demande du temps, des forces, et un courage que je ne possède pas encore. Mais je sens que je veux y croire, je veux croire que cette humiliation n'est pas la fin, que cette photo pitoyable n'est qu'un instantané qui ne racontera pas toute l'histoire.
Je pose ma main sur mon ventre, et je fais une promesse silencieuse à l'enfant qui grandit en moi, à cet enfant que le monde ne connaît pas encore et qui ne portera jamais la honte de sa mère. Un jour, je serai fière. Un jour, je me tiendrai droite. Un jour, tous ces regards méprisants devront se baisser devant moi, et ce jour-là, je ne leur accorderai même pas la satisfaction d'un souvenir.
Mais pour l'instant, je ne suis qu'une femme brisée dans un taudis, une photographie pitoyable que l'on commente dans les salons, et la route est encore longue, si longue que je n'en vois pas le bout.
Chapitre 73DamienL'appartement est silencieux, baigné par la lumière grise d'un après-midi d'automne, et je suis assis à la table de la cuisine, le livre ouvert devant moi, les doigts tremblants posés sur les pages, les yeux brûlants de larmes qui coulent sans que je puisse les retenir, sans que je veuille les retenir. « La Billionnaire cachée », ce titre qui claque comme une vérité que j'ai toujours refusé de voir, comme une révélation qui m'anéantit, comme un miroir impitoyable tendu devant mon passé, devant mes actes, devant mes crimes. J'ai lu chaque page, chaque chapitre, chaque mot, et chaque phrase était une lame qui s'enfonçait dans ma chair, chaque paragraphe était un coup de poing dans mon estomac, chaque chapitre était une condamnation sans appel de l'homme que j'ai été, du mari q
Chapitre 72ElenaL'interview exclusive a lieu dans le salon de musique de la résidence, une pièce que j'ai choisie parce qu'elle est belle, apaisante, chargée de souvenirs heureux, de mélodies, de symphonies, et je me tiens assise dans un fauteuil de velours, face à une journaliste française, Élodie Moreau, la même qui, des années plus tôt, avait commencé à enquêter sur la dynastie Voss pour le Figaro, et qui est devenue, au fil du temps, une alliée, une confidente, presque une amie. Les caméras sont installées, les lumières sont réglées, l'atmosphère est feutrée, intime, recueillie, et je sens mon cœur battre un peu plus vite, mes doigts se crisper légèrement sur l'accoudoir, parce que ce que je m'apprête à faire, ce que j'ai accepté de faire, e
Chapitre 71La presseLe livre est sorti un matin de septembre, sans prévenir, sans campagne publicitaire tapageuse, simplement déposé sur les étals des librairies, et en quelques jours, en quelques heures presque, il est devenu le phénomène littéraire de l'année, le best-seller que tout le monde s'arrache, que toutes les télévisions commentent, que tous les journaux analysent, que tous les lecteurs dévorent. Son titre claque comme une révélation : « La Billionnaire cachée », et sous ce titre, en lettres plus petites, un sous-titre qui promet de tout dévoiler : « L'incroyable destin d'Elena Voss, de la rue au sommet du monde ». L'auteur est un journaliste d'investigation respecté, Malcolm Reed, un homme aux cheveux gris, aux yeux perçants derrière des lunettes à monture d'écaille,
Chapitre 70ElenaLa cérémonie touche à sa fin, les lanternes de papier oscillent doucement dans la brise nocturne, les roses blanches embaument l'air de leur parfum délicat, et je me tiens debout devant l'autel, la main d'Alexander serrée dans la mienne, le cœur si plein d'émotion que je crains un instant de ne pas pouvoir parler, de ne pas trouver les mots, de rester là, muette, tremblante, submergée par tout ce que cet instant signifie, par tout ce que ces années ont représenté, par tout ce que ces hommes et ces femmes qui m'entourent ont fait pour moi, pour Liam, pour la dynastie. Les membres du Conseil sont alignés devant moi, leurs visages éclairés par la lueur vacillante des lanternes, leurs regards brillant de cette loyauté, de cette affection, de cette fierté qui ne se sont jamais démenties, même dans le
Chapitre 69AlexanderLes événements récents, la trahison évitée, l'innocence de Nikolaï prouvée, la force du Conseil réaffirmée, tout cela m'a donné une idée, une impulsion, un désir profond que j'ai mûri en secret, que j'ai préparé avec l'aide de Victoria et de Zero, et que je m'apprête aujourd'hui à révéler à Elena, à offrir au Conseil, à célébrer devant le monde. Le parc de la résidence a été transformé en un jardin enchanté, des guirlandes de fleurs suspendues aux branches des grands chênes, des lanternes de papier allumées le long des allées, un autel de roses blanches dressé près de la fontaine aux nymphes, et les membres du Conseil sont réunis, vêtus de leurs plus beaux costumes
Chapitre 68ElenaLes jours qui suivent sont une plongée dans les ténèbres, une course contre la montre, une traque acharnée de la vérité, et je ne dors plus, je ne mange plus, je passe mes nuits dans la salle de commandement avec Zero, à éplucher les documents, à suivre les pistes, à remonter les fils d'un complot qui s'avère plus complexe, plus retors, plus dangereux que tout ce que nous avions imaginé. Zero a découvert des connexions avec d'anciens ennemis de Nikolaï, des mafieux russes qu'il avait trahis en rejoignant le Conseil, des trafiquants qu'il avait dénoncés, des rivaux qu'il avait humiliés, et tout converge vers un seul nom, un seul cerveau, un seul vengeur : un certain Dimitri Volkov, un ancien lieutenant de Nikolaï qui n'a jamais accepté son départ, qui n'a jamais pardonné
Chapitre 9AlexanderLa vibration contre ma poitrine est un code que je connais par cœur, un signal qui ne retentit que lorsque le monde est sur le point de basculer, que lorsque les fondations invisibles de l’ordre secret vacillent, que lorsque le sang de la dynastie est menacé. Je suis debout au
Chapitre 8ElenaLa douleur est un éclair blanc qui déchire le bas de mon ventre, une déflagration si violente que je tombe à genoux sur le carrelage glacé avant même de comprendre ce qui m’arrive, et le bruit de mes rotules frappant les tomettes disjointes se mêle au fracas de la boîte de thé qui
Chapitre 7DamienLe silence de mon bureau est un mensonge. Dehors, le vent agite les branches des cyprès, les roses blanches ploient sous le poids du crépuscule, et je devrais me sentir en paix, je devrais savourer la satisfaction d’avoir accompli ce que l’on attendait de moi, mais il y a ce poids
Chapitre 5 ElenaMadame Courbet habitait autrefois l'appartement mitoyen du nôtre, au-dessus de la boulangerie, et elle était la seule à glisser des chocolats sous la porte les jours de fête, la seule à s'asseoir près de moi quand ma mère toussait trop fort et que mon père faisait les cent pas dan







