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Chapitre 7

last update publish date: 2026-06-04 15:07:11

Chapitre 7

Damien

Le silence de mon bureau est un mensonge. Dehors, le vent agite les branches des cyprès, les roses blanches ploient sous le poids du crépuscule, et je devrais me sentir en paix, je devrais savourer la satisfaction d’avoir accompli ce que l’on attendait de moi, mais il y a ce poids sur ma poitrine, ce poids que je ne veux pas nommer, que je ne peux pas nommer sans admettre que quelque chose en moi est cassé. Les magazines sont éparpillés sur le plateau d’acajou, leurs couvertures glacées reflétant la lumière de la lampe comme des miroirs accusateurs, et chaque fois que mon regard effleure la silhouette brisée d’Elena sous la pluie, je sens un frisson glacé parcourir ma nuque, un frisson qui n’a rien à voir avec la température de la pièce. Ses cheveux sont plaqués sur ses tempes, ses épaules courbées, sa robe trempée colle à sa peau comme un linceul, et ses yeux, ces grands yeux gris que j’ai vus briller de tant de rires, fixent l’objectif sans le voir, éteints, vidés de cette lumière que j’aimais autrefois. La légende hurle en lettres jaunes : « LA CHUTE DE MADAME CROSS : RÉPUDIÉE ET JETÉE À LA RUE ». Le mot « répudiée » me brûle les doigts, et pourtant je ne détourne pas le regard, je ne peux pas détourner le regard, parce qu’il y a dans cette image une vérité que j’ai refusé de voir pendant trois années, une vérité qui me rattrape aujourd’hui avec la violence d’une gifle.

Je suis assis là, dans mon fauteuil de cuir, une main posée sur l’accoudoir, l’autre tenant un verre de whisky que je n’ai pas touché, et je fixe cette photo comme on fixe l’épave d’un navire que l’on a soi-même sabordé. Mes doigts sont crispés sur le cristal, je sens les facettes taillées s’enfoncer dans ma paume, une douleur minuscule qui m’ancre au présent, qui m’empêche de dériver vers ce passé que j’ai renié. Je devrais jeter ces torchons, les brûler, les réduire en cendres comme Camille me l’a ordonné, mais une force obscure me retient, une fascination morbide pour les conséquences de mes actes, comme si en contemplant la chute d’Elena je pouvais enfin mesurer l’étendue de ce que j’ai sacrifié sur l’autel de l’ambition familiale.

La porte s’ouvre derrière moi dans un chuchotement de bois précieux, et je n’ai pas besoin de me retourner pour savoir que c’est elle. Son parfum la précède, une fragrance de rose blanche et de musc qui flotte dans l’air comme un avertissement, et le claquement de ses talons aiguilles sur le parquet ciré est une partition que je connais par cœur, un rythme militaire qui ne tolère aucune faiblesse. Camille s’arrête à quelques pas de moi, et je sens son regard peser sur ma nuque, évaluer la scène, les magazines éparpillés, mon verre plein, mon dos raide, et elle laisse échapper un soupir qui en dit plus long que tous les discours, un soupir où se mêlent l’agacement, l’impatience, et peut-être, sous la surface polie de son maintien, une pointe d’inquiétude qu’elle ne s’avouera jamais.

— Tu t’infliges encore ce spectacle pathétique, Damien ?

Sa voix est un scalpel, précise, froide, parfaitement contrôlée. Elle contourne mon bureau pour se planter devant moi, sa silhouette sculpturale barrant la lumière de la fenêtre, et je lève enfin les yeux vers elle. Elle est magnifique, il faut le reconnaître, d’une beauté qui ne laisse rien au hasard, chaque mèche de ses cheveux bruns tirée en un chignon si parfait qu’il semble sculpté dans le marbre, chaque trait de son visage maquillé avec la précision d’un pinceau de maître. Sa robe de soie crème épouse ses courbes comme une armure, et ses yeux d’émeraude me fixent avec une expression où je lis, sous l’agacement affiché, une détermination farouche, une volonté de fer qui a toujours fait défaut à Elena et que j’admirais, autrefois, chez les femmes de pouvoir. Aujourd’hui, cette admiration s’est muée en une lassitude sourde, une fatigue de l’âme que je ne m’explique pas.

— Je ne m’inflige rien, dis-je en reposant le verre de whisky sur le sous-main de cuir, je voulais simplement savoir ce qu’ils racontent.

— Ce qu’ils racontent ? Ils racontent qu’une femme a été répudiée, ce qui est la vérité, et qu’elle survit dans un taudis, ce qui ne nous concerne plus.

Elle pose ses mains à plat sur le bureau, se penchant vers moi avec une intensité qui fait palpiter la veine sur sa tempe, et je sens son parfum m’envelopper, ce parfum que je devrais trouver enivrant et qui ne m’évoque qu’une absence, un vide, le souvenir d’une fragrance plus douce, plus discrète, un effluve de lavande et de thé qui ne flottera plus jamais dans les couloirs de cette maison.

— Cette femme n’est plus rien pour toi, Damien, reprend-elle d’une voix plus basse, plus dure, elle n’a jamais été rien, une parenthèse que tu as refermée, et plus vite tu l’accepteras, plus vite nous pourrons avancer. Ma famille attend ce mariage, mes parents ont déjà annoncé l’union à tous leurs contacts, et je ne supporterai pas que l’ombre de cette petite Voss continue de planer sur notre avenir comme une menace silencieuse.

Elle se redresse, croise les bras sur sa poitrine dans une posture de défi, et son regard me transperce, exigeant une réponse que je ne suis pas certain de vouloir donner. Je soutiens ce regard sans ciller, les mâchoires crispées, les doigts refermés sur l’accoudoir en cuir de mon fauteuil, et je vois danser dans les yeux de Camille une lueur que je connais bien, une lueur de conquérante qui a appris à ne jamais perdre, à ne jamais plier, à ne jamais tolérer le moindre obstacle sur la route de ses ambitions.

— Très bien, dis-je enfin en me levant brusquement, la faisant reculer d’un pas, très bien, tu veux que je coupe définitivement les ponts ? Alors regarde.

Je prends les magazines à pleines mains, le papier glacé crissant sous mes doigts, et je les froisse, je les tords, je les réduis en une boule informe que je jette dans la corbeille d’un geste violent. Le bruit sourd qu’ils font en atterrissant dans le fond résonne dans le silence de la pièce comme un point final, et Camille esquisse un sourire, un sourire de triomphe qu’elle réprime aussitôt par bienséance mais qui éclaire son visage d’une lueur presque cruelle, une lueur qui me glace jusqu’à l’âme sans que je comprenne pourquoi.

— Voilà, murmure-t-elle en s’avançant pour déposer un baiser sur ma joue, ses lèvres froides comme le marbre, ses doigts agrippant le revers de ma veste avec une possessivité qui me donne la nausée, c’était si difficile que cela ? Maintenant, parlons du contrat de mariage, veux-tu ? Mon père souhaite ajouter une clause concernant la fusion des actifs Devereux et Cross, une clause qui garantira la protection de mes intérêts en cas d’imprévu.

Le mot « imprévu » flotte dans l’air entre nous comme une menace voilée, et je sais qu’elle pense à Elena, je sais qu’elle a peur que l’imprévu porte un visage de femme en larmes sous la pluie, et cette crainte muette, cette faille dans son armure de perfection, devrait me rassurer, devrait me convaincre que j’ai fait le bon choix, que Camille est la femme qu’il me faut, mais elle ne fait que creuser un peu plus le vide qui s’élargit dans ma poitrine. Je me rassieds, j’ajuste ma cravate d’un geste machinal, et je fixe la corbeille où les magazines froissés gisent comme des cadavres de papillons, tandis que Camille déploie ses documents avec l’efficacité d’un général préparant une campagne militaire. Elle parle de clauses, de garanties, de fusion d’actifs, et je hoche la tête aux moments appropriés, mais mon esprit est ailleurs, prisonnier de cette image que je ne parviens pas à chasser, Elena sous la pluie, Elena les yeux vides, Elena qui s’éloigne dans la nuit sans se retourner, et ce pincement, ce maudit pincement qui ne me quitte plus, qui s’accroche à mes côtes comme un lierre vénéneux, me murmure à l’oreille que quelque chose en moi s’est brisé ce soir-là, quelque chose que ni le pouvoir ni l’argent ni l’ambition ne pourront jamais réparer. Camille continue de parler, sa voix s’élève et s’abaisse comme une marée mécanique, et je l’écoute sans l’entendre, les yeux fixés sur la corbeille, les doigts caressant le verre de whisky que je n’ai toujours pas bu, et je sens, pour la première fois depuis des années, le goût amer du regret monter dans ma gorge comme un poison que j’ai moi-même distillé.

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