登入La forêt n’avait jamais paru aussi silencieuse.
Élena était assise près de la fenêtre de sa chambre, les genoux ramenés contre sa poitrine. Depuis l’attaque des chasseurs, trois jours s’étaient écoulés. Trois jours sans voir Kaël. Trois jours sans entendre sa voix. Trois jours sans sentir sa présence derrière elle lorsqu’elle traversait les bois. Et pourtant, elle avait l’impression qu’il était partout. Dans le bruissement des arbres. Dans le souffle du vent contre les carreaux. Dans chaque ombre qui traversait la forêt. Elle ferma les yeux. Elle se souvenait encore de son visage lorsqu’il avait sauvé son père. « C’est ton père… et il t’aime. » Ces mots ne cessaient de tourner dans sa tête. Kaël aurait pu le laisser mourir. Il ne l’avait pas fait. Malgré la haine. Malgré les années de chasse. Malgré tout ce que les humains avaient fait aux siens. Il l’avait sauvé. Pour elle. Élena posa une main contre son cœur. — Où es-tu… Kaël ? Une rafale fit trembler les branches. Elle se leva brusquement. Quelque chose venait de bouger entre les arbres. Son souffle se coupa. Elle attrapa une veste et sortit sans réfléchir. Elle savait qu’elle ne devait pas y aller. Elle savait que Kaël lui avait demandé de rester loin de la forêt. Mais elle ne pouvait plus supporter son absence. Quelques minutes plus tard, elle franchit la limite des arbres. La nuit l’engloutit. Elle avança jusqu’à la clairière où ils s’étaient souvent retrouvés. Personne. — Kaël ? Aucune réponse. Elle fit encore quelques pas. — Kaël, je sais que tu es là. Un craquement retentit derrière elle. Elle se retourna. Il était là. Debout entre deux arbres. Humain. Mais quelque chose avait changé. Son visage était plus fermé. Ses yeux semblaient plus sombres. Et son regard… Son regard était fixé sur elle avec une intensité qui lui fit oublier comment respirer. — Tu ne devrais pas être ici. Sa voix était basse. Élena s’approcha. — Tu m’as manqué. Kaël détourna immédiatement les yeux. — Tu dois partir. — Non. — Élena… — Non. Elle s’approcha encore. — Tu disparais pendant trois jours et tu crois que je vais simplement rentrer chez moi comme si rien ne s’était passé ? Kaël serra les mâchoires. — Je ne suis pas parti parce que je ne voulais pas te voir. — Alors pourquoi ? Il ne répondit pas. Élena avança jusqu’à lui. — Regarde-moi. Il obéit. Et elle comprit. Il avait peur. Pas d’elle. De lui-même. — Qu’est-ce qui t’arrive ? — Je ne peux plus te protéger. — Tu l’as déjà fait. — Justement. Il recula. — Après l’attaque, quelque chose s’est réveillé en moi. Élena sentit son cœur se serrer. — Quoi ? Kaël passa une main sur son visage. — Ton odeur. Elle resta silencieuse. — Ton cœur. Ton sang. Ta présence. Il ferma les yeux. — Tout est devenu plus fort. — Plus fort comment ? Il hésita. Puis il murmura : — Quand tu es près de moi, j’ai envie de te garder. Élena sentit un frisson parcourir son corps. — Kaël… — Et parfois… Il ouvrit les yeux. Ils étaient jaunes. Élena recula d’un pas. — Parfois, j’ai envie de te dévorer. Le silence tomba. Mais elle ne partit pas. Kaël détourna le visage. — Voilà pourquoi tu dois me laisser. — Non. — Tu ne comprends pas ! Sa voix résonna dans la clairière. Les oiseaux s’envolèrent dans les arbres. — Je peux te faire du mal ! — Mais tu ne le feras pas. — Tu n’en sais rien ! Il frappa violemment un tronc d’arbre. L’écorce éclata sous ses doigts. Élena sursauta. Kaël regarda sa main ensanglantée. Puis il sentit l’odeur du sang. Ses yeux devinrent plus lumineux. Sa respiration s’accéléra. — Pars… Élena sentit la peur monter. Mais elle fit quelque chose qu’elle n’aurait jamais imaginé. Elle s’approcha. — Regarde-moi. — Élena… — Regarde-moi, Kaël. Il leva les yeux. — Tu n’es pas un monstre. Un grognement sourd sortit de sa gorge. — Tu ne sais pas ce que je suis. — Si. Elle posa doucement sa main sur sa joue. Kaël trembla. — Tu es celui qui m’a sauvée. Il ferma les yeux. — Celui qui a sauvé mon père. Une larme roula sur la joue d’Élena. — Celui que j’aime. Kaël ouvrit les yeux. Pendant quelques secondes, plus rien ne bougea. Puis il l’embrassa. Ce baiser n’avait rien de celui qu’ils avaient échangé auparavant. Il était désespéré. Comme s’ils savaient tous les deux qu’ils étaient en train de franchir une limite. Les mains de Kaël se posèrent sur son visage. Puis son corps se raidit. Il se sépara brusquement d’elle. — Non. — Kaël ? Il porta une main à sa poitrine. — Non… Ses épaules tremblèrent. Ses pupilles se transformèrent. Ses dents s’allongèrent. Élena recula. — Kaël ! Un grognement profond sortit de lui. Il tomba à genoux. Son corps semblait lutter contre quelque chose d’invisible. — Pars ! — Je ne te laisserai pas ! — ÉLENA ! Elle s’approcha malgré tout. — Regarde-moi ! Le loup en lui rugit. Mais elle continua. — Tu t’appelles Kaël. Ses mains tremblaient. — Tu es le fils de cette meute. Il respirait difficilement. — Tu es l’Alpha. Les griffes apparurent au bout de ses doigts. — Et tu m’aimes. Il releva lentement la tête. Le jaune de ses yeux vacilla. — Tu m’aimes… Sa voix était presque humaine. Élena s’agenouilla devant lui. — Oui. Une seconde. Deux. Puis le jaune disparut. Kaël s’effondra. Quelques instants plus tard, il était de nouveau humain. Épuisé. Tremblant. Élena le prit dans ses bras. — Je suis là. Il enfouit son visage contre son cou. — Tu aurais dû partir. — Je sais. — Tu aurais pu mourir. — Je sais. Il la serra davantage. — Pourquoi tu restes ? Elle ferma les yeux. — Parce que je t’aime. Kaël ne répondit pas. Mais elle sentit son cœur battre contre le sien. ⸻ Une heure plus tard, Kaël conduisit Élena jusqu’à une partie de la montagne qu’elle n’avait jamais vue. Ils descendirent par un passage étroit caché derrière des rochers. Au bout du tunnel se trouvait une immense salle souterraine. Des torches brûlaient dans des niches creusées dans la pierre. Mais ce ne furent pas les torches qui attirèrent l’attention d’Élena. Ce furent les murs. Ils étaient couverts de symboles. Des lunes. Des loups. Des silhouettes humaines. Et, au centre, deux personnages représentés face à face. Une femme. Et un homme-loup. — Qui sont-ils ? Kaël resta silencieux. — Arkan et Selene. Élena se retourna. — Les premiers ? — Oui. Il s’approcha du mur. — L’Alpha Arkan est tombé amoureux d’une humaine. Élena sentit son ventre se nouer. — Comme toi. — Comme moi. Kaël passa les doigts sur une inscription ancienne. — Leur amour a déclenché une guerre. — Pourquoi ? — Parce que les humains avaient peur de Selene. Et les loups pensaient qu’Arkan avait trahi les siens. Il marqua une pause. — Une sorcière vivait dans ces montagnes. Elle voulait empêcher leur amour de détruire les deux peuples. Élena regarda les symboles. — Elle a essayé de supprimer les sentiments d’Arkan. Kaël hocha la tête. — Mais la magie s’est retournée contre elle. Il désigna une inscription. — Elle a lié l’amour au loup. Élena sentit un frisson. — Plus Arkan aimait Selene… — Plus son loup devenait puissant. — Et plus il perdait le contrôle. Kaël la regarda. — Maintenant tu comprends. Élena fixa les inscriptions. — C’est notre histoire. — Oui. Le mot tomba comme une condamnation. — Alors… plus je t’aime… — Plus mon loup grandit. Elle déglutit. — Et si tu m’aimes trop ? Kaël ne répondit pas. Elle comprit. — Tu pourrais ne plus revenir. — C’est ce qui arrivera. — Non. — Élena… — Il doit y avoir une solution. Kaël détourna les yeux. — Il y en a une. Elle s’approcha. — Laquelle ? Il resta silencieux. — Kaël. — Le rituel. — Quel rituel ? Il désigna une autre inscription. Une lune rouge était gravée dans la pierre. Sous celle-ci, deux silhouettes étaient représentées. L’une tenait un poignard. L’autre semblait mourir dans ses bras. Élena sentit son sang se glacer. — Qu’est-ce que c’est ? Kaël murmura : — Le rituel du sang. — Et qu’est-ce qu’il faut faire ? Il la regarda. Longuement. Puis il répondit : — Le sang de celle qui est aimée. Élena resta immobile. — Le mien ? Kaël ferma les yeux. — Oui. — Et après ? — Si le rituel fonctionne, le lien entre l’amour et le loup est brisé. — Et si ça ne fonctionne pas ? Il la regarda. — Alors tu meurs pour rien. Le silence devint pesant. Élena s’approcha lentement. — Quand ? — À la prochaine pleine lune. Elle sentit son cœur s’accélérer. — Dans combien de temps ? — Neuf jours. Neuf jours. Seulement neuf jours. Elle regarda la lune gravée dans la pierre. — Alors nous avons neuf jours pour trouver une autre solution. Kaël secoua la tête. — Il n’y en a pas. — Je refuse de le croire. — Tu devrais. — Non. Elle posa ses mains sur son visage. — Je ne vais pas mourir. — Élena… — Et toi, tu ne deviendras pas un monstre. Kaël la regarda avec une tendresse infinie. — Tu es prête à mourir pour moi. — Oui. — Je ne te laisserai pas faire. — Alors nous trouverons un moyen pour que personne ne meure. Un bruit résonna soudain dans le couloir. Kaël se retourna. Son expression changea. — Qu’est-ce que c’était ? Il fit signe à Élena de se taire. Un autre bruit. Puis un murmure. Une voix ancienne. Presque impossible à comprendre. — Le sang doit couler… Élena se figea. Kaël la saisit par la main. — Ne regarde pas. Mais elle regarda. Au fond de la salle, une ombre se tenait devant une ancienne statue. Deux yeux blancs brillaient dans l’obscurité. — Les Anciens… Kaël pâlit. L’ombre sourit. — Enfin… Sa voix semblait venir de partout à la fois. — La fille de l’homme aime le loup. Élena sentit la main de Kaël se resserrer autour de la sienne. — Vous ne la toucherez pas. L’ombre rit doucement. — Ce n’est pas nous qui déciderons. Puis elle disparut. La flamme des torches s’éteignit une à une. Kaël prit Élena contre lui. — Ils savent. — Ils savent quoi ? Il murmura : — Que tu es celle qui peut briser la malédiction. Un frisson parcourut son corps. — Alors ils vont venir me chercher. — Oui. Kaël posa son front contre le sien. — Et ils devront d’abord passer par moi. Élena ferma les yeux. Pour la première fois, elle comprit que leur amour n’était plus seulement interdit. Il était devenu une menace. Pour les chasseurs. Pour la meute. Pour les Anciens. Et peut-être même pour eux-mêmes. Au-dessus de la montagne, la lune apparut entre les nuages. Elle n’était pas encore pleine. Mais elle se rapprochait. Neuf jours. Neuf jours avant que le sang ne soit versé. Neuf jours avant que Kaël ne découvre si son amour pouvait sauver son humanité… Ou la détruire. Et quelque part, dans les profondeurs de la forêt, un hurlement répondit à la lune. Puis un deuxième. Puis un troisième. La chasse avait commencé.Élena ne bougea pas.Elle resta devant la fenêtre, les yeux fixés sur la forêt.La voix résonnait encore dans sa tête.« Maman… tu m’as enfin entendue. »Derrière elle, Kaël s’était levé.— Élena ?Elle ne répondit pas immédiatement.Il s’approcha.— Qu’est-ce que tu as vu ?Elle se tourna lentement vers lui.— Une enfant.Kaël regarda par la fenêtre.— Où ?— Dans la forêt.— Eden ?Élena secoua la tête.— Non.Un silence.— C’était la petite fille de la photographie.Kaël se figea.— Tu es sûre ?— Elle m’a parlé.Il s’approcha davantage.— Qu’est-ce qu’elle a dit ?Élena hésita.Puis elle murmura :— Elle m’a appelée maman.Le visage de Kaël changea.— Élena…— Je sais.— Non, tu ne comprends pas.Il prit doucement ses mains.— On n’a jamais eu de fille.Elle baissa les yeux.— Je sais.— Alors pourquoi…— Je ne sais pas.Un bruit retentit dehors.CRAC.Ils se retournèrent ensemble.Quelque chose venait de marcher sur une branche.Kaël se plaça immédiatement devant Élena.Ses yeux
Trois semaines avaient passé.Trois semaines sans cris.Sans sang.Sans prophétie.Sans créature surgissant de l’obscurité.Trois semaines pendant lesquelles Élena avait presque réussi à croire que tout était réellement terminé.Presque.Ce matin-là, elle se réveilla avant Kaël.La lumière du soleil entrait doucement dans la chambre.Elle resta allongée quelques secondes, observant son visage endormi.Il avait l’air différent.Plus paisible.Plus humain.Ses cheveux tombaient sur son front et sa respiration était régulière.Élena sourit.Elle passa doucement un doigt sur sa joue.— Mon loup…Kaël ouvrit les yeux.— Je ne dors plus.Elle retira immédiatement sa main.— Tu faisais semblant ?— Oui.— Pourquoi ?Il sourit.— Parce que j’aime quand tu me regardes.Elle leva les yeux au ciel.— Quel idiot.Il l’attira contre lui.— Bonjour.— Bonjour.Il l’embrassa sur le front.Puis sur le nez.Puis sur les lèvres.Un baiser lent.Simple.Normal.Élena aurait pu rester ainsi toute la mati
Le lendemain matin, la forêt était silencieuse.Pas le silence inquiétant qu’Élena avait appris à reconnaître.Pas celui qui précédait une attaque.Pas celui qui cachait une présence derrière les arbres.Un silence simple.Un silence ordinaire.Un silence qui ressemblait presque à la paix.Élena ouvrit lentement les yeux.Pendant quelques secondes, elle resta immobile.Elle regarda le plafond.Puis la fenêtre.La lumière du matin traversait les rideaux et dessinait une longue bande dorée sur le parquet.Elle attendit.Son cœur battait normalement.Aucun murmure.Aucune voix dans sa tête.Aucun battement supplémentaire.Aucune vision.Rien.Elle sourit.— Enfin…À côté d’elle, Kaël bougea sous les draps.— Tu parles toute seule maintenant ?Élena tourna la tête.Il avait les yeux à moitié fermés et les cheveux complètement en bataille.Elle éclata de rire.— Regarde-toi.— Quoi ?— Le grand Alpha terrifiant.Kaël ouvrit un œil.— Je peux encore me transformer si tu veux.— Certainement
La nuit ne ressemblait plus à une nuit.Elle était devenue quelque chose de vivant.Quelque chose qui respirait autour d’eux.Les cinq portes se dressaient toujours au sommet de la montagne.Cinq ouvertures noires.Cinq mondes.Cinq versions d’une histoire qui aurait pu être différente.Et pourtant, une seule devait rester ouverte.Élena se tenait au milieu d’elles.Le sang coulait encore le long de sa main.La lame rouge était tombée à ses pieds.Kaël était à quelques mètres d’elle.À genoux.Il respirait difficilement.Ses yeux avaient changé.Ils n’étaient plus seulement dorés.Ils étaient devenus argentés.Comme ceux du premier loup.Comme ceux de la créature qui avait gardé la dernière porte.Comme ceux de toutes les vies qu’ils avaient déjà vécues.— Élena…Sa voix tremblait.Elle s’approcha.— Je suis là.— Ne viens pas.Elle s’arrêta.Kaël baissa les yeux.— Je ne sais plus lequel de nous deux parle.Élena sentit son cœur se serrer.Derrière lui, le gigantesque loup argenté se
La forêt s’était tue.Plus aucun oiseau.Plus aucun insecte.Même le vent semblait avoir disparu.Tous les arbres étaient immobiles.Leurs branches se courbaient vers le sol comme si elles-mêmes s’inclinaient devant quelque chose.Élena ne respirait plus.Sur la montagne, le loup immense se tenait parfaitement immobile.Ses yeux argentés brillaient dans la nuit.Sur son dos…Eden.Le petit garçon regardait sa mère.Il ne souriait plus.Il avait l’air triste.Terriblement triste.— Maman…La voix traversa la forêt.Élena fit un pas.Kaël lui attrapa le bras.— Non.Elle se tourna vers lui.— C’est mon fils.— Je sais.— Alors lâche-moi.— Non.Ses yeux dorés étaient fixés sur le loup.— Ce n’est pas moi.Élena fronça les sourcils.— Quoi ?Kaël secoua lentement la tête.— Tu l’as entendu.— Quoi ?— Le hurlement.Il regarda la créature sur la montagne.— Il avait ma voix.Un frisson parcourut Élena.— Mais ce n’est pas toi.— Non.Kaël serra les dents.— C’est ce que j’aurais dû deveni
Le dixième battement résonna.BOUM.Puis plus rien.Élena resta immobile.Sa main était toujours dans celle de Kaël.Autour d’eux, la montagne semblait avoir cessé de respirer.Pas un souffle.Pas un murmure.Pas même le bruit des Ombres.Le silence était si profond qu’Élena entendait le sang circuler dans ses propres veines.Elle regarda Kaël.— Tu l’as entendu ?Il acquiesça.— Oui.Noah regardait l’obscurité.— Ce n’est pas un cœur.Lio se redressa lentement.— Non.Noé, lui, ne disait rien.Il fixait la porte blanche.Elle était fermée.Mais quelque chose coulait sous son seuil.Une fine ligne rouge.Du sang.Élena s’approcha.— C’est impossible.Noé attrapa son bras.— Ne touche pas.Elle le regarda.— Pourquoi ?Il murmura :— Parce que ce sang n’appartient à personne.Un frisson parcourut son dos.— Alors d’où vient-il ?Noé ne répondit pas.Le sang continuait de couler.Lentement.Quelques gouttes.Puis davantage.Il s’étendit sur la pierre et forma une inscription.Élena lut.







