LOGINChapitre 4
Clara
La soirée bat son plein. Lustres, marbre, champagne. Je porte une robe émeraude, dos nu, fendue jusqu'à mi-cuisse. Je l'ai choisie ce matin sans vraiment savoir pourquoi. Peut-être parce que j'en avais assez de disparaître.
J'accompagne Maël. C'est mon rôle. Je reste à la distance habituelle. Celle qui me sépare de lui depuis quatre ans. Je tiens mon verre sans le boire. Je souris sans y penser.
Les regards glissent sur moi. Je les sens. Sur ma nuque. Sur mes épaules. Sur la courbe de mes hanches. Je ne suis pas habituée. Je ne sais pas quoi en faire. Je baisse les yeux.
— Vous avez changé de robe.
Sa voix me fait sursauter. Il ne me regarde pas. Il fixe la salle. Mais il a parlé. À moi.
— Oui.
— Elle est… différente.
Différente. Pas belle. Pas élégante. Différente. Je ravale ma déception.
— Merci, Monsieur.
Il ne répond pas. Il s'éloigne. Il serre des mains. Il sourit. Il est déjà ailleurs.
Je reste seule. Une minute. Deux. Puis un homme s'approche. Grand, brun, costume gris, sourire trop assuré.
— Vous êtes l'assistante de Maël D'Aubry ?
— Oui.
— Il a de la chance.
Je hoche la tête. Je reste polie. Il ne s'en rend pas compte. Il continue.
— Vous êtes magnifique. Vraiment. Je peux vous offrir un verre ?
— J'en ai déjà un.
— Alors un autre. Pour trinquer. À cette soirée. À vous.
Il insiste. Il se rapproche. Trop. Je recule d'un pas. Il avance d'un autre. Je sens son haleine. Son parfum trop lourd. Sa main qui frôle mon coude.
— Vous êtes seule ?
— Non.
— Je ne vois personne.
— Je travaille.
— Justement. On ne travaille pas à une soirée. On s'amuse.
Je cherche Maël du regard. Il est à l'autre bout de la salle. Il parle à un actionnaire. Il rit. Il ne me voit pas.
L'homme pose sa main sur mon bras. Insistant.
— Une femme comme vous n'a rien à faire dans l'ombre. Laissez-moi vous sortir de là.
— Non, merci.
— Pourquoi ? Un patron ne vous mérite pas.
— Vous ne savez rien de moi.
— Je sais que vous êtes trop belle pour être invisible.
Je retire mon bras. Fermement. Il recule. Une lueur de contrariété passe dans ses yeux. Il s'apprête à reprendre.
Et c'est là que je le sens.
Le regard de Maël.
Posé sur nous. Sur moi. Sur l'homme. Je ne le vois pas. Je le sens. Une chaleur froide dans mon dos. Une présence. Je tourne légèrement la tête. Il est là. À quelques mètres. Il nous observe. Ses yeux sont sombres. Noirs. Une lueur que je n'ai jamais vue. Quelque chose de dur. De sombre. De possessif.
Mon cœur bondit. Une seconde. Une seule.
Il est jaloux.
L'espoir monte. Violent. Irrationnel. Quatre ans de silence. Quatre ans d'attente. Et ce regard. Ce regard qui dit tout ce qu'il n'a jamais dit.
Puis il détourne les yeux. Il retourne à sa conversation. Il rit. Il serre une main. Il est déjà ailleurs.
Et je me rappelle. Brutalement. Comme une gifle.
Je ne suis qu'une employée. Parmi tant d'autres. Une assistante. Une robe. Un comportement à surveiller.
L'homme devant moi continue de parler. Je ne l'écoute plus. Je ne l'entends plus. Je fixe le dos de Maël. Il ne se retourne pas. Il ne me regardera plus. Il ne me regardera jamais comme je le voudrais.
— Mademoiselle ?
La voix de l'homme me ramène. Je cligne des yeux.
— Pardon. Je dois y aller.
Je m'éloigne. Sans attendre sa réponse. Je traverse la salle. Je cherche une sortie. Un endroit où respirer. Loin des regards. Loin de lui.
Dans le couloir, je m'arrête. Je m'appuie contre le mur. Je ferme les yeux. Mon cœur bat trop vite. Ma gorge se serre.
Pendant une seconde, j'ai cru. J'ai cru qu'il était jaloux. J'ai cru qu'il me voyait. J'ai cru que quatre ans de silence allaient enfin se briser.
Mais non.
Je ne suis qu'une employée. Rien de plus.
Et lui, il ne me verra jamais.
Je rouvre les yeux. Je respire. Je retourne dans la salle. Je reprends mon rôle. Je souris. Je hoche la tête. Je fais semblant.
Comme toujours.
Maël ne me regarde plus. Il ne me regardera plus de la soirée.
Et moi, je danse avec l'ombre de ce regard perdu.
Chapitre 6ClaraLe lendemain de la soirée, j'arrive au bureau à huit heures. Je n'ai pas dormi. J'ai tourné toute la nuit. Ce regard. Ce regard sombre qu'il a posé sur moi. Ce « Mademoiselle Laurent » tranchant comme une lame. Cette main qu'il n'a pas posée. Cette main que j'ai espérée.Je pose la tasse à sept centimètres du bord. Je dispose les dossiers. Je m'assois. Je respire.Il arrive à huit heures dix. Il ne me salue pas. Il entre dans son bureau. Il ferme la porte. Je le regarde à travers la vitre. Il s'assoit. Il ouvre son ordinateur. Il ne lève pas les yeux.Une heure passe. Deux. Le silence est insupportable. Je tape des lettres qui ne veulent rien dire. Je relis des mails sans les comprendre. J'attends. Quoi ? Je ne sais pas. Un mot. Un regard. Quelque chose.À onze heures, il m'appelle.— Mademoiselle Laurent.Sa voix est froide. Neutre. Contrôlée.— Oui, Monsieur ?— Entrez.J'entre. Je reste debout devant son bureau. Il ne m'invite pas à m'asseoir. Il ne lève pas les ye
Chapitre 5MaëlJe la vois avant même de la chercher. C'est plus fort que moi. Depuis qu'elle est entrée dans cette salle, dans cette robe émeraude qui ne ressemble à rien de ce qu'elle porte d'habitude, mes yeux reviennent vers elle. Malgré moi. Contre moi.Elle ne le sait pas. Elle ne le saura jamais.Je parle à Vasseur. Un actionnaire. Il me raconte je ne sais quoi sur les marchés asiatiques. Je hoche la tête. Je souris. Je fais semblant. Et par-dessus son épaule, je la regarde.Elle est seule. Elle tient son verre sans le boire. Elle regarde la salle. Elle a l'air perdue. Belle. Trop belle. Cette robe. Pourquoi cette robe ? Pour qui ?Un homme s'approche.Grand. Brun. Costume gris. Sourire trop large. Il se penche vers elle. Il parle. Elle hoche la tête. Polie. Toujours polie. Elle recule d'un pas. Il avance. Elle recule encore. Il avance encore.Ma main se serre autour de ma flûte. Je la repose. Trop fort. Le verre claque contre la table. Vasseur s'interrompt.— Tout va bien, Maë
Chapitre 4ClaraLa soirée bat son plein. Lustres, marbre, champagne. Je porte une robe émeraude, dos nu, fendue jusqu'à mi-cuisse. Je l'ai choisie ce matin sans vraiment savoir pourquoi. Peut-être parce que j'en avais assez de disparaître.J'accompagne Maël. C'est mon rôle. Je reste à la distance habituelle. Celle qui me sépare de lui depuis quatre ans. Je tiens mon verre sans le boire. Je souris sans y penser.Les regards glissent sur moi. Je les sens. Sur ma nuque. Sur mes épaules. Sur la courbe de mes hanches. Je ne suis pas habituée. Je ne sais pas quoi en faire. Je baisse les yeux.— Vous avez changé de robe.Sa voix me fait sursauter. Il ne me regarde pas. Il fixe la salle. Mais il a parlé. À moi.— Oui.— Elle est… différente.Différente. Pas belle. Pas élégante. Différente. Je ravale ma déception.— Merci, Monsieur.Il ne répond pas. Il s'éloigne. Il serre des mains. Il sourit. Il est déjà ailleurs.Je reste seule. Une minute. Deux. Puis un homme s'approche. Grand, brun, cost
Chapitre 3ClaraLa pause déjeuner. La salle est pleine. Je mange vite, tête baissée, comme toujours. Je ne reste jamais longtemps. Je ne cherche pas la conversation. Je fais ce que je sais faire depuis quatre ans : exister sans qu'on me remarque.Sarah est là. La directrice marketing. Talons hauts, rire trop fort, sourire trop rouge. Elle parle fort, elle occupe l'espace, elle rit de ses propres blagues avant même que les autres les comprennent.— Tu sais ce qu'on dit sur toi et Maël ?Je relève la tête. Mon cœur s'arrête une seconde.— Non.— Que tu es toujours fourrée dans son bureau. Que tu restes tard. Que tu portes des chemises blanches exprès pour lui.Quelques rires autour de la table. Des rires discrets, gênés, mais des rires quand même.— Ce n'est pas vrai.Ma voix sort trop vite. Trop fort. Je le sens. Je le regrette immédiatement.— Oh, détends-toi, Clara. Je plaisante.Elle ne plaisante pas. Pas vraiment. Ses yeux me détaillent, de haut en bas, comme si elle cherchait une
Chapitre 2MaëlJe ne délègue jamais les négociations importantes. Jamais. C'est une règle que je me suis imposée il y a des années, après avoir perdu un contrat à huit chiffres parce qu'un directeur trop zélé avait cru pouvoir parler en mon nom. Depuis, je m'occupe de tout. Seul.Alors ce matin, quand je pose le dossier Varennes sur le bureau de Clara, je sens quelque chose se fissurer dans mes propres règles.— Vous vous occupez de cette négociation.Elle lève les yeux. Surprise. Une seconde à peine, puis son visage redevient lisse.— Moi ?— Vous.— Monsieur, c'est une négociation à huit chiffres. Les associés attendent que vous soyez en première ligne.— Je sais ce qu'ils attendent.— Alors pourquoi moi ?Je ne réponds pas tout de suite. Parce que la vérité est trop simple. Parce que je ne veux pas la dire à voix haute. Parce que, depuis quatre ans, elle est la seule dont je sais, sans l'ombre d'un doute, qu'elle ne me trahira pas.— Parce que vous comprenez avant que j'explique.
Chapitre 1ClaraQuatre ans que je travaille pour Maël D'Aubry. Quatre ans que je connais ses habitudes, ses silences, ses humeurs. Quatre ans que je l'aime sans le lui dire.Il ne m'appelle jamais Clara. Toujours Mademoiselle Laurent. Alors j'ai appris à vivre avec ce nom d'emprunt, à m'y blottir, à faire semblant que c'était assez.Chaque matin, j'entre dans son bureau à huit heures. Je pose la tasse à sept centimètres du bord. Je dispose les dossiers dans l'ordre. Je souris. Je suis irréprochable. Je suis invisible.Et à l'intérieur, je meurs un peu.— Bonjour, Mademoiselle Laurent.— Bonjour, Monsieur.— Les rapports ?— Sur votre bureau.— Bien.Trois mots. Quatre ans de trois mots.Ce soir, c'est la soirée annuelle de l'entreprise. Je porte une robe sombre, choisie pour ne pas attirer l'attention. Je reste en retrait. Je surveille. C'est mon rôle.Maël circule. Costume noir. Sourire aux actionnaires. Poignées de main. Je le regarde à la distance qui me sépare de lui depuis quatr







