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Chapitre 5

last update publish date: 2026-06-27 03:59:41

Chapitre 5

Naélia

Il m'a coincée contre le mur sans me toucher, et c'est cela le pire, c'est cela qui me déchire, qui me consume, qui me donne envie de hurler et de pleurer et de me jeter dans ses bras dans le même élan contradictoire, parce que s'il m'avait touchée, si ses doigts s'étaient refermés sur mon poignet avec cette force que je lui connais, j'aurais pu me révolter, j'aurais pu le repousser, j'aurais pu mobiliser toute cette rage que j'ai accumulée pendant sept ans pour le gifler, le griffer, le mordre, mais il ne me touche pas, il reste là, debout devant moi, ses mains appuyées au mur de chaque côté de mes épaules, son corps à quelques centimètres du mien, assez loin pour que nos vêtements ne se frôlent pas, assez près pour que je sente la chaleur qui irradie de lui, cette chaleur d'homme vivant, vibrant, terriblement présent, qui contraste avec le froid glacial qui s'est installé dans ma poitrine depuis le jour de mon départ.

Juste son souffle, chaud et régulier, qui caresse ma tempe, qui glisse sur ma pommette, qui s'attarde au coin de mes lèvres sans jamais les toucher, et ce souffle est une torture plus raffinée que n'importe quelle violence, une insulte à ma volonté, une provocation à mes sens, parce que mon corps le reconnaît, mon corps s'en souvient, mon corps se tend vers lui comme une plante vers le soleil, et je dois faire appel à toute la force qui me reste pour ne pas combler ce centimètre qui nous sépare, pour ne pas poser mes lèvres sur les siennes et tout oublier, les années de douleur, les nuits de larmes, les trahisons, les mensonges, les lettres brûlées, le baiser volé, l'avion dans le petit matin, tout, absolument tout, parce que ce souffle est une drogue, une addiction, une malédiction qui ne m'a jamais lâchée, même quand j'étais à des milliers de kilomètres, même quand je croyais l'avoir oublié, même quand je me mentais à moi-même en prétendant que j'étais guérie.

Et ce regard, ce regard noir et insondable, ce regard qui me transperce sans me toucher, ce regard qui dit qu'il sait tout, qu'il n'a rien oublié, qu'il se souvient de chaque lettre, de chaque caresse, de chaque promesse chuchotée dans l'ombre de la bibliothèque, et ce regard me met à nu, me désosse, me réduit à l'état de jeune fille tremblante que je croyais avoir enterrée sous des couches de maîtrise et d'indifférence, ce regard me rappelle que je n'ai jamais cessé de l'aimer, que je l'aime encore, que je l'aimerai toujours, et cette vérité est une épine empoisonnée logée dans mon cœur, une épine que je ne peux pas retirer sans mourir, que je ne peux pas garder sans souffrir.

— Tu ne partiras pas cette fois, murmure-t-il, et sa voix est un velours noir, une étoffe épaisse qui m'enveloppe et m'étouffe, une vibration grave qui résonne dans ma poitrine comme un tambour funèbre. Tu m'as échappé une fois, il y a sept ans, et j'ai laissé faire, j'ai laissé faire parce que j'étais lâche, parce que je croyais bien faire, parce que je pensais que la distance te protégerait de ma famille, de mon père, de tous ceux qui voulaient te détruire, mais je me suis trompé, je me suis terriblement trompé, et aujourd'hui que tu es là, aujourd'hui que je peux te parler, te voir, respirer le même air que toi, je ne te laisserai pas repartir, je te protégerai de tout, de tous, de toi-même s'il le faut, mais tu ne partiras pas.

Je secoue la tête, et mes cheveux défaits balaient mes joues, et je cherche de l'air, un peu d'air, un peu d'espace pour penser, pour réfléchir, pour ne pas me noyer dans cette présence qui m'envahit comme une marée noire, mais il n'y a pas d'air, il n'y a que lui, partout, autour de moi, en moi, et mon cœur bat si fort que je suis sûre qu'il l'entend, qu'il le voit, qu'il lit dans mes yeux tout le chaos qu'il provoque, tout le désordre qu'il sème, et cette transparence involontaire est la pire des humiliations.

— Tu n'as aucun droit sur moi, je balbutie, et ma voix n'est pas celle que je voulais, elle est faible, chevrotante, misérable, une voix de souris prise au piège, une voix qui mendie alors qu'elle devrait exiger, et cette faiblesse me fait honte, me donne envie de me gifler moi-même, de me secouer, de me rappeler qui je suis, ce que j'ai vécu, ce que j'ai survécu. Tu m'as abandonnée, Léandre, tu m'as rejetée, tu m'as poussée dehors comme on pousse une intruse, et aujourd'hui tu voudrais me retenir, tu voudrais faire comme si de rien n'était, comme si les sept dernières années n'avaient pas existé, comme si je n'avais pas pleuré toutes les larmes de mon corps, comme si je n'avais pas ramassé les morceaux de ma vie toute seule, sans personne, sans toi ?

Il ne répond pas tout de suite, il me regarde, il me dévore du regard, et je vois sa mâchoire se contracter, ses poings se serrer le long de ses cuisses, je vois l'effort surhumain qu'il fait pour ne pas me toucher, pour ne pas m'attirer à lui, pour respecter cette distance qu'il a lui-même créée, et cet effort, cette retenue, cette maîtrise de soi presque surhumaine, est plus touchante que n'importe quel geste de tendresse, plus désarmante que n'importe quelle déclaration, parce qu'elle dit qu'il a changé, qu'il a appris, qu'il essaie, qu'il se bat contre ses propres démons pour ne pas répéter les erreurs du passé.

— Tu as raison, finit-il par dire, et sa voix est un souffle, un filet d'air brûlant qui caresse mon front comme une bénédiction et une malédiction à la fois. Tu as raison de me haïr, tu as raison de m'en vouloir, tu as raison de vouloir partir et de ne jamais revenir. Mais il y a des choses que tu ignores, Naélia, des choses qui te concernent, qui concernent ta naissance, ta famille, le véritable rôle que mon père a joué dans cette histoire, et si tu veux partir, je te laisserai partir, je te le jure, sur tout ce que j'ai de sacré, mais avant, écoute-moi, écoute ce que j'ai à te dire, et si après cela, tu veux toujours t'en aller, je ne te retiendrai pas.

Il a dit cela déjà tout à l'heure, et je sais qu'il ment, je le sais parce que je le connais, parce que je connais chaque recoin de son âme torturée, parce que je sais qu'il est incapable de me laisser partir, qu'il me suivrait jusqu'au bout du monde, qu'il brûlerait des continents entiers pour me retrouver, et cette certitude devrait me terrifier, elle devrait me faire fuir, elle devrait me pousser à le repousser de toutes mes forces et à courir, courir sans me retourner, mais au lieu de cela, une part sombre de moi, une part que je déteste, une part que je ne reconnais pas, se sent étrangement rassurée, apaisée, presque heureuse à l'idée qu'il ne me laissera jamais vraiment partir, qu'il m'aime encore de cet amour dévorant, obsessionnel, absolu, qui ne ressemble à rien de ce que j'ai connu ailleurs.

— Demain, je répète dans un souffle, et ce mot est une capitulation, une reddition, un drapeau blanc que je hisse sans même m'en rendre compte, et je déteste ce mot, je déteste la faiblesse qu'il révèle, mais je ne peux pas dire autre chose, je ne peux pas dire non, je ne peux pas dire oui, je peux seulement remettre à plus tard ce qui est inévitable.

— Demain, il acquiesce, et ses bras quittent enfin le mur, et il recule d'un pas, puis de deux, me libérant de sa cage invisible, et l'air frais s'engouffre entre nous, et je respire, je respire enfin, mais c'est une respiration qui brûle, une respiration qui ne soulage pas, qui ne fait que repousser l'échéance. Il reste là, debout, à quelques pas, les poings encore crispés, le regard toujours aussi intense, et dans ce regard, je lis une promesse silencieuse, une promesse qui me terrifie et m'enivre à la fois : cette fois, il ne me laissera pas partir, quoi que je fasse, où que j'aille, et je ne suis pas sûre de vouloir l'en empêcher.

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