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Chapitre 6

last update publish date: 2026-07-06 03:59:27

Chapitre 6

Élara

Ma sœur est revenue, et je l'ai tout de suite repérée, même de loin, même depuis l'estrade où je me tenais, une coupe de champagne à la main, le sourire figé de la fiancée parfaite que l'on m'a appris à porter comme on porte un diadème, avec grâce et sans effort apparent, et pendant un instant, un très court instant, j'ai cru que mon esprit me jouait des tours, que la fatigue des préparatifs avait eu raison de ma lucidité, que je voyais des fantômes dans les recoins de la salle de bal. Mais ce n'était pas un fantôme, c'était elle, c'était Naélia, ma petite sœur, l'ombre de ma lumière, le silence de ma musique, la tache minuscule sur le tableau parfait de ma vie, et elle se tenait là, dans l'embrasure de la porte du vestiaire, avec sa robe noire ridicule qui ne demandait rien à personne, avec ses cheveux tirés en un chignon sévère qui lui donnait l'air d'une gouvernante égarée, avec cette façon qu'elle a toujours eue de se tenir en retrait comme pour s'excuser d'exister, et pourtant, malgré toute cette discrétion pathétique, elle volait la lumière sans même le vouloir, elle aspirait l'attention sans même la chercher, elle captait les regards sans même les mériter, et cette injustice viscérale, cette injustice qui me poursuit depuis l'enfance, m'a frappée en pleine poitrine avec une violence qui m'a presque fait vaciller sur mes talons de cristal.

Je ne l'ai pas vue depuis sept ans, sept longues années de paix, sept années pendant lesquelles j'ai enfin pu respirer, exister, briller sans cette ombre qui me suivait partout, sans cette présence silencieuse qui rappelait à tout le monde que j'avais une sœur, une sœur plus discrète, plus profonde, plus mystérieuse, une sœur que certains, et pas des moindres, semblaient trouver plus intéressante que moi, plus digne d'attention, plus digne d'amour, et cette idée, cette idée insupportable, me rongeait de l'intérieur comme un acide, me dévorait les entrailles, me faisait haïr celle que j'aurais dû aimer, celle que j'aurais dû protéger, celle que j'ai au contraire écrasée, piétinée, réduite au silence avec une constance et une application qui forcent aujourd'hui mon admiration rétrospective.

Elle se croit discrète, bien sûr qu'elle se croit discrète, c'est sa spécialité, son talent, sa malédiction, et elle porte cette discrétion comme une armure, comme un étendard, comme une supériorité morale qui me donne envie de hurler, parce que cette discrétion n'est qu'une forme de vanité inversée, une façon de dire au monde qu'elle est trop pure, trop sensible, trop authentique pour se mêler à la superficialité de nos vies, et je la déteste pour ça, je la déteste de toutes mes forces, de toute mon âme, de tout ce que je suis, et en même temps, je la regarde, je ne peux pas m'en empêcher, je la regarde se glisser le long des murs avec cette grâce maladroite qui n'appartient qu'à elle, et je sens monter en moi une rage ancienne, une rage qui a la couleur du sang et le goût des larmes, une rage qui me rappelle que sa présence ici, le soir de mes fiançailles officielles, est une provocation, une agression, un vol pur et simple de ce qui m'appartient, de ce que j'ai mis des années à construire, de ce bonheur que j'ai arraché de haute lutte et qu'elle menace de faire s'écrouler rien qu'en posant le pied dans cette maison.

Ce soir, c'est mon soir, je me le répète en serrant ma flûte de champagne jusqu'à ce que mes jointures blanchissent, ce soir, c'est le couronnement de mes efforts, la consécration de ma beauté, le triomphe de ma volonté, et aucune ombre ne viendra me voler la vedette, aucune silhouette noire ne viendra ternir l'éclat de ma robe champagne, aucune petite sœur ne viendra rappeler aux invités que la famille Verne a deux filles, et que l'une d'elles, l'aînée, la plus brillante, la plus belle, n'a jamais réussi à éclipser tout à fait l'autre, l'effacée, la silencieuse, l'étrangement magnétique Naélia. Je la suis du regard tandis qu'elle disparaît dans l'escalier de service, et je me demande ce qu'elle est venue chercher, ce qu'elle espère trouver dans cette maison qui l'a rejetée, ce qu'elle croit pouvoir m'enlever, et la réponse, quand elle m'apparaît, me glace le sang, me fait presque lâcher ma coupe, parce que je sais, je sais au plus profond de mon être corrompu, qu'elle est venue chercher ce qu'elle a toujours voulu me prendre, ce qu'elle m'a toujours envié, ce que je possède aujourd'hui et qu'elle convoite encore, j'en suis sûre, j'en suis certaine : Léandre. Elle est venue pour Léandre, elle est venue pour me le voler comme elle vole la lumière sans le vouloir, et je ne la laisserai pas faire, je ne la laisserai pas s'approcher de lui, je ne la laisserai pas gâcher le seul amour que j'aie jamais eu, le seul homme que j'aie jamais aimé, le seul être qui me donne l'impression d'être autre chose qu'une princesse de porcelaine posée sur une étagère trop haute.

Je pose ma coupe sur le plateau d'un serveur qui passe, je lisse ma robe d'une main que je voudrais ferme mais qui tremble, et je cherche Léandre du regard, je cherche mon fiancé, celui qui devrait être à mes côtés, celui qui devrait me tenir la main et me présenter aux invités avec cette fierté qu'on affiche pour la femme qu'on aime, mais il n'est pas là, il n'est plus là, il a disparu de la terrasse où je l'avais laissé, et mon cœur s'affole, mon cœur s'emballe, mon cœur me crie ce que je ne veux pas entendre : il l'a vue, il l'a reconnue, il est avec elle, il est en train de lui parler, de la regarder, de la désirer, et cette pensée est une décharge de poison dans mes veines, une brûlure qui me consume de l'intérieur, un incendie qui ne s'éteindra que lorsqu'elle aura disparu à nouveau, pour de bon, pour toujours. Je me dirige vers l'escalier d'un pas que je veux assuré, le sourire toujours vissé aux lèvres pour les invités qui me croisent, pour ma mère qui me lance un regard interrogateur, pour tous ceux qui ne doivent rien soupçonner, et je m'enfonce dans la pénombre du couloir de l'étage, guidée par une intuition que je ne prends même pas la peine d'interroger, parce que je sais où elle est, je sais ce qu'elle fait, je sais ce qu'elle cherche, et je sais aussi que ce soir, mon soir, est en train de m'échapper comme du sable entre les doigts, à cause d'elle, toujours à cause d'elle.

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