INICIAR SESIÓNChapitre 3
Cassia
Les premiers jours de notre mariage ressemblent à un rêve dont je ne voudrais jamais me réveiller, un rêve si doux, si enveloppant, si parfaitement lumineux, que chaque matin je m'éveille avec la crainte diffuse qu'il se dissipe comme une brume sous les premiers rayons du soleil. Nous avons quitté la capitale pour nous réfugier dans la résidence d'été des Wolfe, une demeure blanche aux volets bleus qui surplombe la mer depuis une falaise de craie, et dont les jardins en terrasses descendent en cascades de bougainvilliers et de lauriers-roses jusqu'à une crique privée où l'eau est si limpide qu'on en distingue les galets blancs à plusieurs mètres de profondeur. Ici, pas de caméras, pas de journalistes, pas de conseillers politiques qui chuchotent dans les couloirs, seulement le bruit des vagues qui se brisent contre les rochers en contrebas, le cri des mouettes qui tournoient dans le ciel d'azur, et la présence rassurante de Darian à mes côtés.
Darian se montre attentionné et protecteur d'une manière qui me touche au plus profond de l'âme, une manière qui révèle une facette de sa personnalité que les médias ne soupçonnent pas, qu'ils ne veulent pas soupçonner, trop occupés qu'ils sont à le dépeindre comme un stratège froid et calculateur. Il m'apporte le petit-déjeuner au lit chaque matin, un plateau garni de viennoiseries tièdes, de fruits fraîchement cueillis dans le verger, de confitures maison et de thé fumant dans une théière de porcelaine fine. Il dispose les tasses avec un soin presque cérémoniel, il coupe les roses du jardin pour en glisser une près de mon assiette, et il s'assied au bord du lit pour me regarder manger avec une expression de contentement paisible qui adoucit les angles de son visage. Il me prépare des bains moussants parfumés à l'huile de lavande, il m'enroule dans des serviettes moelleuses quand je sors de l'eau, il brosse mes cheveux devant la cheminée du salon pendant que le crépuscule embrase l'horizon marin.
Je découvre un homme doux, attentif, capable de gestes d'une délicatesse infinie, un homme qui rit aux éclats quand je renverse du sucre sur la nappe, qui me prend la main pour marcher pieds nus sur le sable à marée basse, qui me lit des poèmes à voix haute dans la bibliothèque aux boiseries sombres en me regardant par-dessus ses lunettes de lecture avec une tendresse amusée. Il est si loin de l'image froide que les médias décrivent, de cette caricature d'homme politique ambitieux et sans états d'âme qu'ils dessinent à longueur de colonnes, que j'ai parfois l'impression d'avoir épousé deux hommes différents : celui que le monde connaît et craint, et celui que je suis la seule à connaître et à aimer. Je remercie le ciel, chaque soir avant de fermer les yeux, d'avoir trouvé un amour aussi sincère, aussi profond, aussi miraculeusement réciproque, un amour qui me donne l'impression d'être non pas la femme d'un futur sénateur, mais la compagne d'un homme qui a choisi de m'offrir le meilleur de lui-même, sans masque, sans calcul, sans arrière-pensée.
Mais une étrangeté commence à s'immiscer dans ce tableau trop parfait, une étrangeté subtile, presque imperceptible, que je suis la seule à remarquer, parce que je suis la seule à connaître Darian assez intimement pour percevoir les variations infimes dans le paysage de son être. Ses habitudes changent, par petites touches discrètes, comme une mélodie dont on aurait modifié quelques notes sans prévenir. Lui qui prenait toujours son café noir et très fort, sans sucre, le voilà qui demande du thé vert, léger, à peine infusé, et qui refuse le café que la gouvernante lui propose par automatisme. Lui qui s'endormait invariablement sur le côté gauche, la main posée sur ma hanche, le voilà qui s'étend sur le dos, immobile, les bras le long du corps, comme s'il ne connaissait pas la place naturelle de ses membres dans notre lit. Lui qui possédait une mémoire prodigieuse, capable de se rappeler le nom de chaque invité croisé lors d'un dîner diplomatique trois ans auparavant, le voilà qui hésite sur le prénom de ma cousine Éléonore, qu'il a pourtant vue grandir, qu'il a pourtant tenue dans ses bras le jour de son baptême il y a six ans.
Son regard aussi change, et c'est peut-être cela qui me trouble le plus profondément. Ce regard noisette que je connais par cœur, dont je pourrais décrire chaque nuance, chaque éclat, chaque ombre avec la précision d'un peintre devant sa toile, ce regard est parcouru par moments d'une lueur étrangère, une lueur fugitive qui s'éteint dès que j'essaie de la saisir, comme un poisson qui file entre les doigts dans une eau trop claire. Il y a dans ses yeux, parfois, une profondeur nouvelle, une distance qui n'existait pas avant, comme si l'homme qui me regarde n'était pas tout à fait le même que celui qui m'a dit « oui » devant l'autel, comme si une présence inconnue s'était glissée derrière ses prunelles et observait le monde à travers elles avec une curiosité prudente.
Je chasse ces pensées, bien sûr, je les chasse avec l'énergie du désespoir, je me traite de folle, d'imaginer des choses absurdes sous prétexte que le bonheur est trop grand pour être vrai. Je mets ces changements sur le compte de la fatigue, du stress post-électoral, de la pression médiatique qui continue de s'exercer sur nous même à distance. Je me convainc que tout est normal, que je suis trop sensible, que l'incident de la cathédrale avec cette femme mystérieuse m'a perturbée plus que je ne veux l'admettre. Pourtant, un soir, alors que nous dînons sur la terrasse face à la mer, je surprends Darian en train de fixer son reflet dans la vitre de la baie vitrée avec une expression que je ne lui ai jamais vue, une expression d'intense concentration, presque d'étonnement, comme s'il ne reconnaissait pas tout à fait le visage qui lui fait face, comme s'il cherchait dans ce miroir improvisé une réponse à une question qu'il n'ose pas formuler. Il s'aperçoit que je l'observe, et l'expression disparaît aussitôt, remplacée par un sourire si chaleureux, si naturel, que je doute de ce que j'ai vu, que je doute de ma propre raison.
Ce soir-là, après le dîner, il me prend dans ses bras devant la cheminée, il enfouit son visage dans mon cou, et il murmure des mots d'amour si beaux, si précis, si parfaitement ajustés à mes attentes, que je fonds contre lui, que je m'en veux de mes soupçons, que je me promets de ne plus jamais douter de lui. Mais au moment de m'endormir, juste avant de sombrer dans l'inconscience, je vois son reflet dans le miroir de la coiffeuse, debout près de la fenêtre, immobile, silencieux, le visage tourné vers la nuit, et ses épaules sont parcourues d'un frisson qui n'a rien à voir avec la température de la pièce, un frisson profond, intérieur, comme si quelque chose en lui luttait pour rester en place, pour ne pas se défaire, pour ne pas révéler ce qu'il cache. Et malgré mes résolutions, malgré ma volonté de ne rien voir, malgré l'amour immense que je lui porte, une certitude glacée s'insinue dans mon cœur et y creuse son nid comme un animal patient : l'homme que je viens d'épouser n'est peut-être pas celui que je crois, et le rêve éveillé de notre lune de miel pourrait bien se transformer en un cauchemar dont j'ignore encore toutes les profondeurs.
Chapitre 5CassiaLe lendemain matin, le soleil entre à flots dans la salle à manger, illuminant la porcelaine blanche du service à thé, les confitures alignées dans leurs pots de verre étincelant, les croissants dorés disposés en éventail sur le plateau d'argent que la gouvernante a préparé avant de se retirer discrètement. Je suis assise à ma place habituelle, face à la baie vitrée qui donne sur le jardin où les roses grimpantes s'épanouissent en cascades pourpres et crème, mais je ne vois rien de cette beauté matinale, je ne sens rien de ce parfum de printemps qui entre par les portes-fenêtres entrouvertes, parce que toute mon attention est concentrée sur l'homme assis en face de moi, l'homme qui beurre sa tartine avec des gestes appliqués, mécaniques, l'homme qui ne m'a pas encore adressé un seul regard depuis qu'il est descendu prendre son petit-déjeuner.Darian mâche lentement, les yeux fixés sur un point invisible au-delà de la fenêtre, et son visage affiche cette expression po
Chapitre 4CassiaLa réunion politique s'est éternisée bien au-delà de l'heure prévue, et je guette le retour de Darian depuis le salon de notre résidence, assise dans le canapé de velours vert, les jambes repliées sous moi, un livre ouvert sur les genoux que je ne lis pas vraiment, que je fais semblant de lire pour donner le change à ma propre inquiétude. La pendule Empire sur la cheminée a déjà sonné onze coups graves, et le silence de la maison est si épais, si dense, qu'il me semble entendre jusqu'au froissement des rideaux que le vent nocturne agite doucement devant la fenêtre entrouverte. La lumière des lampadaires de la rue filtre à travers les voilages, dessinant sur le parquet ciré des rectangles de clarté orangée qui tremblent au passage des rares voitures. Je retiens mon souffle quand j'entends enfin le bruit de la clé dans la serrure, le déclic feutré du verrou que l'on tourne, le grincement discret de la porte d'entrée qui s'ouvre puis se referme avec un soin exagéré, com
Chapitre 3CassiaLes premiers jours de notre mariage ressemblent à un rêve dont je ne voudrais jamais me réveiller, un rêve si doux, si enveloppant, si parfaitement lumineux, que chaque matin je m'éveille avec la crainte diffuse qu'il se dissipe comme une brume sous les premiers rayons du soleil. Nous avons quitté la capitale pour nous réfugier dans la résidence d'été des Wolfe, une demeure blanche aux volets bleus qui surplombe la mer depuis une falaise de craie, et dont les jardins en terrasses descendent en cascades de bougainvilliers et de lauriers-roses jusqu'à une crique privée où l'eau est si limpide qu'on en distingue les galets blancs à plusieurs mètres de profondeur. Ici, pas de caméras, pas de journalistes, pas de conseillers politiques qui chuchotent dans les couloirs, seulement le bruit des vagues qui se brisent contre les rochers en contrebas, le cri des mouettes qui tournoient dans le ciel d'azur, et la présence rassurante de Darian à mes côtés.Darian se montre attent
Chapitre 2DarianJe contemple mon épouse et une tendresse silencieuse, presque douloureuse, m'envahit tout entier, se glisse dans chaque recoin de mon être, dans chaque battement de mon cœur, dans chaque fibre de mes muscles tendus par l'effort de paraître serein. Cassia est étendue sur le lit de notre suite nuptiale, sa robe de mariée soigneusement suspendue dans le dressing, ses cheveux blonds défaits qui cascadent sur l'oreiller de satin blanc, son visage apaisé tourné vers moi dans le clair-obscur de la chambre que la lune éclaire à travers les voilages. Elle sourit dans son sommeil, un sourire léger, confiant, un sourire de femme qui se croit en sécurité dans les bras de l'homme qu'elle aime, et ce sourire me déchire de l'intérieur avec la précision d'une lame parfaitement aiguisée. Je suis assis dans le fauteuil près de la fenêtre, je ne dors pas, je ne peux pas dormir, et je la regarde avec l'attention désespérée de celui qui tente de graver une image dans sa mémoire avant qu'
Chapitre 1CassiaLe jour de mon mariage, je crois enfin toucher le bonheur. Cette certitude m'habite tout entière tandis que je me tiens devant le grand miroir de la suite nuptiale, baignée par les derniers rayons du soleil couchant qui traversent les voilages de soie pour venir danser sur ma robe. La soie ivoire caresse ma peau comme une promesse, chaque perle cousue à la main scintille doucement à chacun de mes mouvements, et la longue traîne qui s'étale derrière moi sur le sol de marbre ressemble à une rivière de lumière. Je respire lentement, profondément, pour graver cet instant dans ma mémoire, pour me souvenir de chaque détail, de chaque sensation, de chaque émotion qui traverse mon cœur en ce jour qui aurait dû être le plus beau de ma vie.Devant des milliers d'invités et les caméras du pays tout entier, j'ai épousé Darian Wolfe, le futur sénateur promis à un destin exceptionnel, l'homme que le monde entier admire et respecte, et pourtant c'est dans l'intimité de cette chambr







