เข้าสู่ระบบChapitre 4
Cassia
La réunion politique s'est éternisée bien au-delà de l'heure prévue, et je guette le retour de Darian depuis le salon de notre résidence, assise dans le canapé de velours vert, les jambes repliées sous moi, un livre ouvert sur les genoux que je ne lis pas vraiment, que je fais semblant de lire pour donner le change à ma propre inquiétude. La pendule Empire sur la cheminée a déjà sonné onze coups graves, et le silence de la maison est si épais, si dense, qu'il me semble entendre jusqu'au froissement des rideaux que le vent nocturne agite doucement devant la fenêtre entrouverte. La lumière des lampadaires de la rue filtre à travers les voilages, dessinant sur le parquet ciré des rectangles de clarté orangée qui tremblent au passage des rares voitures. Je retiens mon souffle quand j'entends enfin le bruit de la clé dans la serrure, le déclic feutré du verrou que l'on tourne, le grincement discret de la porte d'entrée qui s'ouvre puis se referme avec un soin exagéré, comme si celui qui rentre ne voulait pas déranger, ou comme s'il espérait ne pas être entendu.
Darian apparaît dans l'encadrement de la porte du salon, et quelque chose en moi se fige instantanément, un réflexe primitif, une alarme silencieuse qui s'allume au plus profond de mon instinct avant même que mon esprit n'ait eu le temps d'analyser ce qui cloche. Il porte son costume sombre de réunion, celui qu'il avait en partant ce matin, mais la cravate est desserrée, le col de la chemise est ouvert sur sa gorge, et ses épaules sont affaissées dans une posture de lassitude qui ne lui ressemble pas, qui contredit l'énergie perpétuelle que je lui ai toujours connue même après les journées les plus épuisantes. Il traverse la pièce pour venir vers moi, et je remarque que son pas est différent, plus lent, plus mesuré, comme s'il calculait chaque foulée, comme s'il apprenait encore la géographie de cette maison qu'il habite pourtant depuis des années. Il se penche pour m'embrasser, et c'est là que tout bascule, que toutes mes inquiétudes des derniers jours se cristallisent en une peur froide et précise qui me serre le cœur dans un étau glacé.
Ses lèvres effleurent les miennes avec une hésitation étrange, presque timide, une retenue qui n'existe pas chez Darian, qui n'a jamais existé chez lui, car Darian embrasse avec assurance, avec passion, avec cette fougue contenue qui caractérise chacun de ses gestes depuis le premier jour de notre rencontre. Ce baiser est différent, il est précautionneux, il est interrogatif, il est comme un premier baiser maladroit échangé entre deux inconnus qui ne savent pas encore s'ils ont le droit de se toucher. Et puis il y a cette odeur, ou plutôt cette absence d'odeur, car le parfum boisé et épicé que Darian porte depuis toujours, ce parfum que j'ai respiré sur son oreiller, sur ses vêtements, sur ma propre peau après ses étreintes, ce parfum-là a disparu, remplacé par une fragrance plus douce, plus neutre, presque impersonnelle, une eau de toilette que je ne reconnais pas, qui n'appartient pas à notre histoire, qui ne fait pas partie du paysage olfactif de notre couple.
— Tu as changé de parfum ? demandé-je d'une voix que je m'efforce de garder légère, anodine, mais qui trahit malgré moi la tension qui m'habite.
Il cligne des yeux, une fois, deux fois, comme s'il cherchait dans sa mémoire une réponse qu'il ne trouve pas immédiatement, et ce délai infime, cette fraction de seconde d'hésitation, m'atteint plus sûrement qu'une gifle en plein visage.
— Non, dit-il enfin, j'ai dû utiliser celui qui restait dans les vestiaires après la douche, une broutille.
Il hausse les épaules avec une indifférence qui sonne faux, qui résonne creux dans le silence du salon, et je remarque alors son regard, ce regard qui autrefois me dévorait tout entière, qui me parcourait comme une caresse brûlante, qui s'allumait dès qu'il se posait sur moi avec une intensité qui me faisait rougir même après trois ans de vie commune. Ce regard-là est vide ce soir, il est lointain, il est habité par une absence si profonde que j'ai l'impression de me tenir devant une photographie plutôt que devant un être vivant. Ses yeux noisette, que je connais mieux que les miens propres, qui ont été mon refuge, mon miroir, ma boussole, ses yeux sont comme deux fenêtres derrière lesquelles personne ne se tient plus, deux puits de lumière éteinte qui ne reflètent plus rien de l'homme que j'aime.
— Tu es fatigué ? murmurai-je en posant ma main sur sa joue, cherchant dans le contact de sa peau une chaleur familière, un signe, une preuve qu'il est toujours là, que je me trompe, que je suis en train de sombrer dans une paranoïa ridicule.
Il couvre ma main de la sienne, et ce geste est presque juste, presque normal, presque assez convaincant pour dissiper mes doutes, mais sa paume est plus froide que d'habitude, ou peut-être est-ce mon imagination qui me joue des tours, qui transforme chaque détail en indice, chaque sensation en pièce à conviction d'un procès que je mène uniquement dans ma tête.
— Très fatigué, répond-il, et sa voix elle-même est altérée, imperceptiblement, d'une manière que je serais incapable d'expliquer à quiconque mais que je perçois avec une acuité douloureuse, comme on perçoit une fausse note dans une mélodie que l'on connaît par cœur.
Il retire sa main, détourne le regard, et s'éloigne vers l'escalier d'un pas qui se veut naturel mais qui trahit une hâte contenue, un désir de fuir ma présence, de s'extraire de cet échange qui visiblement le met mal à l'aise. Je reste figée sur le canapé, le livre oublié sur mes genoux, le cœur battant dans ma poitrine à un rythme désordonné, quand soudain sa voix s'élève à nouveau, une voix qui m'appelle depuis le bas de l'escalier, et les mots qu'il prononce alors percent mon âme comme une aiguille chauffée à blanc.
— Bonne nuit, mon petit chat, dit-il, et il disparaît dans l'ombre de l'escalier, ses pas qui s'éloignent vers l'étage, vers notre chambre, vers ce lit que nous partageons chaque nuit depuis notre mariage.
Je ne bouge pas. Je ne peux pas bouger. Mes mains sont devenues des blocs de glace posés sur le tissu du canapé, mes jambes sont deux colonnes de pierre qui refusent de me porter, ma respiration s'est arrêtée quelque part dans ma gorge, bloquée par une terreur soudaine, irrationnelle, viscérale. Mon petit chat. Il m'a appelée mon petit chat. Ces trois mots innocents, ces trois mots que des millions de maris prononcent sans doute chaque soir à travers le monde, ces trois mots résonnent dans ma tête comme un glas, comme une sentence, comme la confirmation de tout ce que je refusais de voir. Darian ne m'a jamais, jamais appelée comme cela, en trois ans d'amour, en trois ans de vie commune, en trois ans de surnoms tendres et de mots doux chuchotés à l'oreille, il ne m'a jamais donné ce surnom-là, ce surnom qui n'est pas le sien, qui n'est pas le nôtre, qui vient de nulle part, qui tombe de ses lèvres comme un aveu involontaire, comme une pièce rapportée qui ne s'ajuste pas au puzzle de notre histoire.
Je reste longtemps immobile dans le salon obscur, le regard fixé sur l'escalier vide, et une peur inexplicable serre mon cœur dans un poing si fort que j'en ai le souffle coupé. Cette peur n'a pas de nom, pas de visage, pas d'explication rationnelle que je pourrais formuler sans paraître ridicule ou folle à lier, mais elle est là, elle est réelle, elle est plus réelle que tout ce que j'ai éprouvé jusqu'à présent dans ma vie bien ordonnée de future femme de sénateur, et elle me murmure à l'oreille une vérité que je ne suis pas encore prête à entendre, une vérité que je repousse de toutes mes forces mais qui s'accroche à moi comme une ombre collée à mes talons, patiente et indestructible. Je finis par monter l'escalier, marche après marche, le bois qui craque sous mes pas avec une familiarité presque ironique, et quand je pénètre dans la chambre, Darian est déjà couché, ou plutôt l'homme qui porte le visage de Darian est déjà couché, tourné vers le mur, ses épaules qui se soulèvent au rythme régulier d'un sommeil trop paisible, trop serein pour être tout à fait vrai, et je me glisse dans le lit à ses côtés sans le toucher, sans allumer la lumière, les yeux grands ouverts dans l'obscurité, à l'écoute de cette peur qui désormais ne me quittera plus.
Chapitre 5CassiaLe lendemain matin, le soleil entre à flots dans la salle à manger, illuminant la porcelaine blanche du service à thé, les confitures alignées dans leurs pots de verre étincelant, les croissants dorés disposés en éventail sur le plateau d'argent que la gouvernante a préparé avant de se retirer discrètement. Je suis assise à ma place habituelle, face à la baie vitrée qui donne sur le jardin où les roses grimpantes s'épanouissent en cascades pourpres et crème, mais je ne vois rien de cette beauté matinale, je ne sens rien de ce parfum de printemps qui entre par les portes-fenêtres entrouvertes, parce que toute mon attention est concentrée sur l'homme assis en face de moi, l'homme qui beurre sa tartine avec des gestes appliqués, mécaniques, l'homme qui ne m'a pas encore adressé un seul regard depuis qu'il est descendu prendre son petit-déjeuner.Darian mâche lentement, les yeux fixés sur un point invisible au-delà de la fenêtre, et son visage affiche cette expression po
Chapitre 4CassiaLa réunion politique s'est éternisée bien au-delà de l'heure prévue, et je guette le retour de Darian depuis le salon de notre résidence, assise dans le canapé de velours vert, les jambes repliées sous moi, un livre ouvert sur les genoux que je ne lis pas vraiment, que je fais semblant de lire pour donner le change à ma propre inquiétude. La pendule Empire sur la cheminée a déjà sonné onze coups graves, et le silence de la maison est si épais, si dense, qu'il me semble entendre jusqu'au froissement des rideaux que le vent nocturne agite doucement devant la fenêtre entrouverte. La lumière des lampadaires de la rue filtre à travers les voilages, dessinant sur le parquet ciré des rectangles de clarté orangée qui tremblent au passage des rares voitures. Je retiens mon souffle quand j'entends enfin le bruit de la clé dans la serrure, le déclic feutré du verrou que l'on tourne, le grincement discret de la porte d'entrée qui s'ouvre puis se referme avec un soin exagéré, com
Chapitre 3CassiaLes premiers jours de notre mariage ressemblent à un rêve dont je ne voudrais jamais me réveiller, un rêve si doux, si enveloppant, si parfaitement lumineux, que chaque matin je m'éveille avec la crainte diffuse qu'il se dissipe comme une brume sous les premiers rayons du soleil. Nous avons quitté la capitale pour nous réfugier dans la résidence d'été des Wolfe, une demeure blanche aux volets bleus qui surplombe la mer depuis une falaise de craie, et dont les jardins en terrasses descendent en cascades de bougainvilliers et de lauriers-roses jusqu'à une crique privée où l'eau est si limpide qu'on en distingue les galets blancs à plusieurs mètres de profondeur. Ici, pas de caméras, pas de journalistes, pas de conseillers politiques qui chuchotent dans les couloirs, seulement le bruit des vagues qui se brisent contre les rochers en contrebas, le cri des mouettes qui tournoient dans le ciel d'azur, et la présence rassurante de Darian à mes côtés.Darian se montre attent
Chapitre 2DarianJe contemple mon épouse et une tendresse silencieuse, presque douloureuse, m'envahit tout entier, se glisse dans chaque recoin de mon être, dans chaque battement de mon cœur, dans chaque fibre de mes muscles tendus par l'effort de paraître serein. Cassia est étendue sur le lit de notre suite nuptiale, sa robe de mariée soigneusement suspendue dans le dressing, ses cheveux blonds défaits qui cascadent sur l'oreiller de satin blanc, son visage apaisé tourné vers moi dans le clair-obscur de la chambre que la lune éclaire à travers les voilages. Elle sourit dans son sommeil, un sourire léger, confiant, un sourire de femme qui se croit en sécurité dans les bras de l'homme qu'elle aime, et ce sourire me déchire de l'intérieur avec la précision d'une lame parfaitement aiguisée. Je suis assis dans le fauteuil près de la fenêtre, je ne dors pas, je ne peux pas dormir, et je la regarde avec l'attention désespérée de celui qui tente de graver une image dans sa mémoire avant qu'
Chapitre 1CassiaLe jour de mon mariage, je crois enfin toucher le bonheur. Cette certitude m'habite tout entière tandis que je me tiens devant le grand miroir de la suite nuptiale, baignée par les derniers rayons du soleil couchant qui traversent les voilages de soie pour venir danser sur ma robe. La soie ivoire caresse ma peau comme une promesse, chaque perle cousue à la main scintille doucement à chacun de mes mouvements, et la longue traîne qui s'étale derrière moi sur le sol de marbre ressemble à une rivière de lumière. Je respire lentement, profondément, pour graver cet instant dans ma mémoire, pour me souvenir de chaque détail, de chaque sensation, de chaque émotion qui traverse mon cœur en ce jour qui aurait dû être le plus beau de ma vie.Devant des milliers d'invités et les caméras du pays tout entier, j'ai épousé Darian Wolfe, le futur sénateur promis à un destin exceptionnel, l'homme que le monde entier admire et respecte, et pourtant c'est dans l'intimité de cette chambr







