Share

Chapitre 5

Author: Les écrits
last update publish date: 2026-08-03 15:02:55

Chapitre 5

Cassia

Le lendemain matin, le soleil entre à flots dans la salle à manger, illuminant la porcelaine blanche du service à thé, les confitures alignées dans leurs pots de verre étincelant, les croissants dorés disposés en éventail sur le plateau d'argent que la gouvernante a préparé avant de se retirer discrètement. Je suis assise à ma place habituelle, face à la baie vitrée qui donne sur le jardin où les roses grimpantes s'épanouissent en cascades pourpres et crème, mais je ne vois rien de cette beauté matinale, je ne sens rien de ce parfum de printemps qui entre par les portes-fenêtres entrouvertes, parce que toute mon attention est concentrée sur l'homme assis en face de moi, l'homme qui beurre sa tartine avec des gestes appliqués, mécaniques, l'homme qui ne m'a pas encore adressé un seul regard depuis qu'il est descendu prendre son petit-déjeuner.

Darian mâche lentement, les yeux fixés sur un point invisible au-delà de la fenêtre, et son visage affiche cette expression polie et distante qu'il réserve d'ordinaire aux réunions ennuyeuses, aux dîners protocolaires, aux obligations mondaines qu'il subit sans jamais y participer vraiment. Je cherche dans ses traits un signe de l'homme que j'ai épousé, une étincelle de complicité, un sourire complice, n'importe quoi qui me prouve que la scène d'hier soir n'était qu'un mauvais rêve, une bizarrerie passagère, une conséquence banale du surmenage. Je décide de lancer un sujet qui ne peut pas échouer, un sujet qui devrait immédiatement ramener la lumière dans ses yeux, la chaleur dans sa voix, la vie dans ce visage de marbre qui me fait face.

— J'ai repensé à notre voyage en Toscane, dis-je d'une voix que je veux enjouée, légère, comme si de rien n'était, comme si je n'avais pas passé la nuit à fixer le plafond en écoutant le souffle régulier de l'inconnu endormi à mes côtés. Tu te souviens de ce petit village perché sur la colline, celui où nous avions dégusté ce vin rouge extraordinaire en regardant le coucher du soleil ? Tu m'avais promis que nous y retournerions pour notre premier anniversaire de mariage. J'ai commencé à regarder les dates, je pensais que nous pourrions...

— Je ne vois pas de quoi tu parles, Cassia.

Sa voix est sèche, presque coupante, et elle tombe dans le silence de la salle à manger comme un verre de cristal qui se brise sur le marbre. Je m'arrête net, la cuillère à thé suspendue au-dessus de ma tasse, et je le dévisage avec une incrédulité qui doit se lire clairement sur mon visage, car il détourne les yeux, mal à l'aise, et s'absorbe dans la contemplation de sa tartine comme si elle contenait la réponse à une question existentielle.

— La Toscane, insisté-je, la voix un peu plus tremblante malgré mes efforts pour la contrôler, le voyage que nous avons préparé pendant des mois, tu avais réservé toi-même la villa, tu te rappelles, cette ancienne ferme restaurée avec la piscine à débordement qui donnait sur les vignes...

— J'ai beaucoup de choses en tête en ce moment, la campagne électorale, les dossiers qui s'accumulent, coupe-t-il d'un ton qui n'admet pas de réplique, un ton froid, impersonnel, un ton de patron qui s'adresse à une employée importune plutôt qu'à sa propre femme.

Le silence retombe, lourd, oppressant, chargé de tout ce que nous ne disons pas, de tout ce que je n'ose pas formuler, et je regarde ses mains qui manipulent les couverts, ses mains qui sont celles de Darian, identiques en tout point, les mêmes doigts longs et fins, les mêmes ongles soigneusement manucurés, la même alliance à l'annulaire gauche, et pourtant elles se meuvent différemment, elles tiennent le couteau avec une maladresse imperceptible, comme si elles n'avaient pas tout à fait intégré la mémoire musculaire de l'homme dont elles portent l'apparence. Je sens les larmes monter derrière mes paupières, des larmes de frustration, de peur, d'incompréhension, mais je les refoule avec toute la force de ma volonté, parce que je ne veux pas pleurer devant lui, parce que pleurer serait admettre que quelque chose ne va pas, et que je ne suis pas encore prête à faire cet aveu-là, ni à lui, ni à moi-même.

— Darian, murmuré-je en tendant la main par-dessus la table pour toucher la sienne, dis-moi ce qui ne va pas, s'il te plaît, dis-moi ce qui se passe, je suis ta femme, je peux tout entendre, je peux tout comprendre.

Il retire sa main, lentement, fermement, et ce retrait est pire que tout, pire qu'un cri, pire qu'une insulte, pire que n'importe quelle violence qu'il aurait pu me faire, parce qu'il signifie un refus, une fermeture, un mur qui s'érige entre nous et que je ne sais pas comment franchir.

— Rien, répond-il en se levant, en reposant sa serviette sur la table avec une précision maniaque, rien du tout, je vais simplement avoir besoin de plus d'espace pour me concentrer, la campagne entre dans sa phase décisive, tu le sais, ne complique pas les choses.

Ne complique pas les choses. Les mots tournoient dans ma tête comme des oiseaux affolés qui se cognent aux parois d'une cage invisible. Comment expliquer que ce n'est pas moi qui complique les choses, que c'est le monde entier qui est en train de se déformer autour de moi, que l'homme que j'aime est en train de s'effacer jour après jour, remplacé par ce spectre froid et distant qui porte son visage et qui ne se souvient même plus de la Toscane, de la villa aux volets bleus, de cette soirée où nous avions dansé pieds nus sur la terrasse sous un ciel criblé d'étoiles en nous promettant de vieillir ensemble, de revenir ici chaque année, de ne jamais laisser le pouvoir ou la politique éteindre la flamme qui brûlait entre nous.

Il quitte la pièce sans un regard en arrière, sans un mot supplémentaire, et le bruit de ses pas dans le couloir s'éloigne comme un compte à rebours silencieux, comme la mesure du temps qui nous reste avant que je ne perde complètement l'homme que j'aime, avant que l'étranger qui dort dans mon lit n'efface jusqu'aux dernières traces de celui qui m'a tenue dans ses bras le soir de notre mariage. Je reste assise à la table du petit-déjeuner, seule, entourée de porcelaines et de confitures et de croissants qui refroidissent, et je me demande si le stress de la campagne électorale est en train de lui voler l'homme que j'aime, ou si c'est autre chose, quelque chose de plus terrible encore, quelque chose que je n'ose pas nommer, qui n'a pas encore de nom dans mon esprit, mais qui rôde à la périphérie de ma conscience comme un animal patient attendant le moment de bondir hors de l'ombre pour me révéler sa véritable nature.

Continue to read this book for free
Scan code to download App

Latest chapter

  • La première dame du mensonge    Chapitre 5

    Chapitre 5CassiaLe lendemain matin, le soleil entre à flots dans la salle à manger, illuminant la porcelaine blanche du service à thé, les confitures alignées dans leurs pots de verre étincelant, les croissants dorés disposés en éventail sur le plateau d'argent que la gouvernante a préparé avant de se retirer discrètement. Je suis assise à ma place habituelle, face à la baie vitrée qui donne sur le jardin où les roses grimpantes s'épanouissent en cascades pourpres et crème, mais je ne vois rien de cette beauté matinale, je ne sens rien de ce parfum de printemps qui entre par les portes-fenêtres entrouvertes, parce que toute mon attention est concentrée sur l'homme assis en face de moi, l'homme qui beurre sa tartine avec des gestes appliqués, mécaniques, l'homme qui ne m'a pas encore adressé un seul regard depuis qu'il est descendu prendre son petit-déjeuner.Darian mâche lentement, les yeux fixés sur un point invisible au-delà de la fenêtre, et son visage affiche cette expression po

  • La première dame du mensonge    Chapitre 4

    Chapitre 4CassiaLa réunion politique s'est éternisée bien au-delà de l'heure prévue, et je guette le retour de Darian depuis le salon de notre résidence, assise dans le canapé de velours vert, les jambes repliées sous moi, un livre ouvert sur les genoux que je ne lis pas vraiment, que je fais semblant de lire pour donner le change à ma propre inquiétude. La pendule Empire sur la cheminée a déjà sonné onze coups graves, et le silence de la maison est si épais, si dense, qu'il me semble entendre jusqu'au froissement des rideaux que le vent nocturne agite doucement devant la fenêtre entrouverte. La lumière des lampadaires de la rue filtre à travers les voilages, dessinant sur le parquet ciré des rectangles de clarté orangée qui tremblent au passage des rares voitures. Je retiens mon souffle quand j'entends enfin le bruit de la clé dans la serrure, le déclic feutré du verrou que l'on tourne, le grincement discret de la porte d'entrée qui s'ouvre puis se referme avec un soin exagéré, com

  • La première dame du mensonge    Chapitre 3

    Chapitre 3CassiaLes premiers jours de notre mariage ressemblent à un rêve dont je ne voudrais jamais me réveiller, un rêve si doux, si enveloppant, si parfaitement lumineux, que chaque matin je m'éveille avec la crainte diffuse qu'il se dissipe comme une brume sous les premiers rayons du soleil. Nous avons quitté la capitale pour nous réfugier dans la résidence d'été des Wolfe, une demeure blanche aux volets bleus qui surplombe la mer depuis une falaise de craie, et dont les jardins en terrasses descendent en cascades de bougainvilliers et de lauriers-roses jusqu'à une crique privée où l'eau est si limpide qu'on en distingue les galets blancs à plusieurs mètres de profondeur. Ici, pas de caméras, pas de journalistes, pas de conseillers politiques qui chuchotent dans les couloirs, seulement le bruit des vagues qui se brisent contre les rochers en contrebas, le cri des mouettes qui tournoient dans le ciel d'azur, et la présence rassurante de Darian à mes côtés.Darian se montre attent

  • La première dame du mensonge    Chapitre 2

    Chapitre 2DarianJe contemple mon épouse et une tendresse silencieuse, presque douloureuse, m'envahit tout entier, se glisse dans chaque recoin de mon être, dans chaque battement de mon cœur, dans chaque fibre de mes muscles tendus par l'effort de paraître serein. Cassia est étendue sur le lit de notre suite nuptiale, sa robe de mariée soigneusement suspendue dans le dressing, ses cheveux blonds défaits qui cascadent sur l'oreiller de satin blanc, son visage apaisé tourné vers moi dans le clair-obscur de la chambre que la lune éclaire à travers les voilages. Elle sourit dans son sommeil, un sourire léger, confiant, un sourire de femme qui se croit en sécurité dans les bras de l'homme qu'elle aime, et ce sourire me déchire de l'intérieur avec la précision d'une lame parfaitement aiguisée. Je suis assis dans le fauteuil près de la fenêtre, je ne dors pas, je ne peux pas dormir, et je la regarde avec l'attention désespérée de celui qui tente de graver une image dans sa mémoire avant qu'

  • La première dame du mensonge    Chapitre 1

    Chapitre 1CassiaLe jour de mon mariage, je crois enfin toucher le bonheur. Cette certitude m'habite tout entière tandis que je me tiens devant le grand miroir de la suite nuptiale, baignée par les derniers rayons du soleil couchant qui traversent les voilages de soie pour venir danser sur ma robe. La soie ivoire caresse ma peau comme une promesse, chaque perle cousue à la main scintille doucement à chacun de mes mouvements, et la longue traîne qui s'étale derrière moi sur le sol de marbre ressemble à une rivière de lumière. Je respire lentement, profondément, pour graver cet instant dans ma mémoire, pour me souvenir de chaque détail, de chaque sensation, de chaque émotion qui traverse mon cœur en ce jour qui aurait dû être le plus beau de ma vie.Devant des milliers d'invités et les caméras du pays tout entier, j'ai épousé Darian Wolfe, le futur sénateur promis à un destin exceptionnel, l'homme que le monde entier admire et respecte, et pourtant c'est dans l'intimité de cette chambr

More Chapters
Explore and read good novels for free
Free access to a vast number of good novels on GoodNovel app. Download the books you like and read anywhere & anytime.
Read books for free on the app
SCAN CODE TO READ ON APP
DMCA.com Protection Status